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Christiane Passevant
Baghdad Station de Mohamed Jabarah Al-Daradji (20 février 2019)
Article mis en ligne le 16 février 2019

par C.P.
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Baghdad Station
Film de Mohamed Jabarah Al-Daradji (20 février 2019)

Le film se déroule en 2006 dans la gare de Baghdad et autour de celle-ci. Une jeune femme marche rapidement le long des rails de chemins de fer, elle porte un foulard qu’elle retire aux abords de la gare centrale. C’est le matin, Sara regarde autour d’elle, la gare grouille de monde, quadrillée par des patrouilles de soldats états-uniens… En effet, des personnages officiels sont attendus pour inaugurer la réouverture de la gare.

Une journée de la vie d’une femme au milieu d’une gare de voyageurs/ses en attente d’un train, de partir ailleurs… C’est un microcosme de la société irakienne avec les stigmates des guerres subies depuis quinze ans. Le regard de Sara passe d’un groupe à l’autre, un vieil homme avec le cercueil de son fils étudiant, tué à l’université dans un attentat, des musiciens, une femme qui reproche à l’un d’eux de ne pas l’avoir épousée, une jeune fille en robe nuptiale qui refuse un mariage arrangé et se révolte, des enfants, vendeurs de fleurs et de cigarettes à la sauvette, cireurs pour gagner de quoi survivre…

À l’annonce du retard de l’inauguration officielle, Sara s’assoit sur un banc, repérée par Salam, un baratineur qui cherche à la charmer… Elle se lève, de plus en plus crispée, mais il la suit jusqu’à ce qu’elle lui fasse comprendre qu’elle est là pour une mission, un attentat-suicide à l’arrivée des officiels. D’abord incrédule, Salam est interloqué en voyant le détonateur relié à une charge d’explosifs que Sara peut activer à tout moment, avec le carnage que cela représente s’il tente de réagir. Médusé, Salam argumente, pose la question : en quoi les personnes civiles présentes sont-elles responsables de la situation ? Pourquoi devraient-elles payer de leur vie le fait d’être là, simplement au mauvais moment ?

Otage de Sara et de son plan de plus en plus confus, Salam propose de l’aider, mais elle se durcit, le menace, répète ce qu’on lui a mis dans la tête comme une litanie pour se défendre de fléchir. Le jeune cireur s’approche et se fait rabrouer, tandis que sa sœur, la petite marchande de fleurs à la langue bien pendue, s’en prend à Sara sans deviner ce qui se passe : non, elle ne l’aime pas et la juge mauvaise. Les enfants, livrés à eux-mêmes dans la gare, les parents sont absents, morts peut-être, apprennent la vie dans la rue et se débrouillent comme ils le peuvent. Les mômes, en bandes, se rackettent entre eux et reproduisent la violence des adultes, de la guerre, de la société…

Servi par un excellent casting, la tension va crescendo au fur et à mesure que les heures passent. La très jeune comédienne, incarnant la marchande de fleurs, est impressionnante de naturel et d’agressivité, mais elle n’est pas la seule, car les saynètes, qui se croisent dans Baghdad Station, exigent une interprétation puissante de la part des comédien.nes. Le jeu doit exprimer un milieu social, le drame vécu, le ressenti de tous les personnages attendant dans la gare. Les gosses de rues traînant dans la gare évoquent le merveilleux film de Youssef Chahine, Gare centrale. En revanche, Baghdad Station de Mohamed Jabarah Al-Daradji a cette particularité tragique que la trame du film est la menace d’un attentat, personnifié par Sara de plus en plus mal à l’aise en observant la foule autour d’elle et se récitant l’idéologie classique des attentats aveugles. La fin justifie les moyens et dans une société détruite, si l’attentat provoque des dégâts humains « collatéraux », tant pis ! On peut toujours dissimuler un cas de conscience derrière une volonté divine bien commode pour masquer l’horreur de la situation et n’attacher aucun prix à la vie humaine, à commencer par la sienne propre.

Cela lui devient toutefois difficile de poursuivre un tel raisonnement lorsqu’une femme, poursuivie par sa famille et des marines états-uniens, lui confie un sac de voyage où sommeille un bébé. Sara est arrêtée par une patrouille pour traduire les propos de la mère, et se trouve confrontée à un responsable militaire brusque et complètement déphasé. Sa femme lui parle au téléphone de l’anniversaire de leur fille et, finalement, il relâche tout le monde sans deviner les intentions de Sara ou imaginer la ceinture d’explosifs, cachée sous sa veste. De son côté, Sara ne fait rien, le doute s’immisce dans son esprit, plus encore après avoir appelé sa mère au téléphone. Le personnage de Sara, envoyée en mission terroriste, est très complexe ; son évolution au cours de la journée fait penser aux personnages de Paradise Now réalisé par Hani Abu-Assad (2005).

« Je n’ai jamais rien fait de mal » dit Sara en réponse à la pression de la décision qu’elle doit prendre. Elle est piégée et les commanditaires de l’attentat attendent…
Une fin ouverte, à rebondissement, dans l’idée de « et si c’était à refaire ? ». Une journée sans fin…

Baghdad Station de Mohamed Jabarah Al-Daradji est sur les écrans le 20 février.


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