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Christiane Passevant
« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude (20 février 2019)
Article mis en ligne le 16 février 2019

par C.P.
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« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares »
Film de Radu Jude (en salles le 20 février 2019)

Troisième long métrage du réalisateur, le film traite du révisionnisme aujourd’hui en Roumanie. Un révisionnisme qui semble la norme en ce qui concerne la responsabilité des autorités et l’acceptation passive d’une grande partie de la population quant aux crimes de masse perpétrés au début de la Seconde Guerre mondiale et durant celle-ci, et dont le roman national a depuis évidemment minoré la portée. Or, une metteuse en scène décide d’apporter un bémol à cette vision de l’histoire officielle, en écho à la résurgence du nationalisme et du racisme. Le propos dépasse de loin le cas de la Roumanie, il s’agit de générer une réflexion au plan universel sur le retour du nationalisme et du racisme décomplexé. Et si le cinéma et le théâtre pouvaient contrer le déni historique, porter une réflexion sur les dérives populistes actuelles et soulever des débats ?

Le choix de la phrase, « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares », prononcée par le maréchal Antonescu au Conseil des ministres en juillet 1941, en même temps qu’il proposait la « purification » du peuple roumain, en dit long sur l’intention du réalisateur. L’intervention du maréchal, considéré alors comme l’homme providentiel, justifiait idéologiquement le massacre de 20 000 Juifs à Odessa par l’armée roumaine pendant l’automne 1941.

Mettre en scène cet épisode, savamment gommé pendant la période communiste, provoque évidemment la controverse dans l’équipe, à commencer par certains comédiens-figurants, car le massacre a marqué le début d’une politique génocidaire, qui a fait des centaines de milliers de victimes parmi les populations juive et rom, bien que peu en parlent aujourd’hui. Le moins que l’on puisse dire, toutefois, c’est que Mariana, la metteuse en scène, n’est pas prête à faire la moindre concession sur son travail. Elle s’appuie sur une recherche élaborée qui n’est pas ébranlée par les arguments négationnistes qu’on lui oppose, davantage par méconnaissance et par effet de répétition d’une propagande savamment distillée pendant des années. Finalement, peut-être est-ce plus confortable de ne pas se poser de questions et de continuer à garder la tête dans le sable.

Le phénomène du déni historique est central dans le film et la détermination de Mariana est d’autant plus forte qu’elle se heurte à des réticences ou à des refus. « Mariana veut faire entendre une voix dissonante face à l’Histoire officielle, brodée de figures héroïques nationales, qui se déploie des sphères politiques à l’homme de la rue en discours stéréotypés, en phrases toutes faites, en citations ressassées qui fonctionnent comme autant de prêt-à-penser qui bâtissent “l’identité nationale roumaine”. »

Pas question pour elle de jouer le jeu de la glorification à travers un spectacle populaire, financé par les deniers publics, supervisé par un représentant de la Ville qui d’abord propose « d’arrondir » la proposition historique de la metteuse en scène, puis la menace de censure avant le coup d’envoi de la représentation publique. Mariana doit faire face à trois difficultés et non des moindres : elle est une femme, elle est artiste et elle avance à contre courant de la pensée commune. Mais pour autant, elle ne renonce pas, elle continue, épaulée par une partie de son équipe, convaincue par l’idée et la nécessité « d’ouvrir une brèche » dans les clichés véhiculés, parfois inconsciemment, parfois à dessein. Et cela jusqu’à la représentation grand spectacle donnée en plein centre de Bucarest, avec reconstitution militaire, drapeaux flottant au vent, pogroms et massacre…

« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » est un film sur la façon dont la cinématographie peut parler de l’histoire et quelles sont les limites d’une telle démarche. » C’est toute la question du cinéma engagé…

« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude est à voir dans les salles le 20 février.


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