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Christiane Passevant
Une intime conviction. Film d’Antoine Raimbault
6 février 2019
Article mis en ligne le 3 février 2019
dernière modification le 6 février 2019

par C.P.
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Au premier abord, on pourrait penser que le film est un classique du genre judiciaire, ce serait minorer la démarche du réalisateur qui tente de « montrer la justice au plus près. Donner à voir la cour d’assises aujourd’hui. En rendre la complexité et tenter d’en saisir la puissance dramatique. » N’est-ce pas d’ailleurs « un des rôles du cinéma que de donner de la perspective en réinterrogeant le réel » ? De l’affaire, rien n’est inventé. « Faute de preuve, la vérité judiciaire s’est ici essentiellement bâtie sur la rumeur et la calomnie. Qu’il est aisé de façonner un coupable à partir de sentiments et de fantasmes. Parce que la nature a horreur du vide, que justice doit être rendue et qu’il faut un coupable, on ne peut faire autrement que de se forger une intime conviction. On se raconte une vérité qui paraît logique, rationnelle, satisfaisante et définitive. Et peu importe que d’autres doutent, peu importe l’absence de preuve, une fois qu’elle s’est insinuée, la conviction emporte tout. C’est précisément de cette mécanique obscure que le film traite : l’emprise de la conviction sur la raison. »

Et cette « intime conviction », peut tout autant atteindre et brouiller le système judiciaire, influencer les témoins et, en l’occurrence l’enquête et jusqu’à la contre-enquête. C’est cette réflexion qui est au centre du film qui pose des questions sur la pertinence de la justice, sur les certitudes souvent basées sur la rumeur, les rancœurs, l’attitude du ou de la coupable, sur « l’intime conviction » sans qu’il y ait des preuves tangibles à l’encontre de l’accusé.e. En ce sens, le procès de Jacques Vigier, soupçonné du meurtre de son épouse disparue, est exemplaire. Pas de cadavre, pas de mobile apparent, sinon celui avancé par l’amant de Suzanne Vigier, qui a lancé des rumeurs, entraînant avec lui la police, la presse et l’opinion publique.

Antoine Raimbault crée un personnage fictif pour narrer l’histoire d’une personne qui, convaincue de l’innocence de Jacques Vigier, va prendre contact avec un grand avocat pour qu’il assure sa défense lors d’un second procès. Nora incarne tout autant un fantasme de figure justicière, qu’une réflexion introspective sur le danger des certitudes. Elle assiste l’avocat, notamment pour décrypter les écoutes téléphoniques, mais peu à peu elle bascule dans le piège de l’intime conviction et se retrouve également dans la position d’accuser sans preuves réelles.

Si l’on examine l’article 353 du code de procédure pénale, l’intime conviction est un sentiment, une impression qui se transforme en certitude et tient même de la croyance : « La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus [...] Elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher dans la sincérité de leur conscience quelle impression ont fait sur leur raison les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. » On peut donc en conclure que l’intime conviction est bel et bien de l’ordre de l’irrationnel.

Le film pose de nombreuses questions sur les pratiques de la justice en France, et de ce point de vue, il en souligne les dysfonctionnements au détriment de l’accusé.e. Le seul pare feu qui peut jouer en faveur de la présomption d’innocence, c’est la défense faisant valoir le doute. Mais là encore, c’est très arbitraire et cela dépend de l’avocat.e, du temps accordé à l’étude de l’affaire, etc. Car « sur le fond du dossier, il se passe rarement quelque chose à l’audience, parce que tout est verrouillé par l’instruction qui a déjà trié le bon grain de l’ivraie. L’audience n’est bien souvent que la mise en scène de la vérité policière, qu’on cherche à entériner en vérité judiciaire. »

Une intime conviction d’Antoine Raimbault suscite une réflexion profonde sur la justice, les notions d’innocence et de culpabilité. Mais c’est également un thriller qui tient en haleine pendant tout le déroulement de la contre enquête et du procès et montre que l’intime conviction, dans sa dimension irrationnelle, peut facilement basculer dans l’obsession. Comme le remarque l’avocat Éric Dupond-Moretti, interprété formidablement par Olivier Gourmet, « La justice, c’est cette erreur millénaire qui veut qu’on ait attribué à une administration le nom d’une vertu. » On ne pourrait pas le dire mieux…

Une intime conviction d’Antoine Raimbault est à voir à partir du 6 février. [1]

Notes :

[1Une intime conviction d’Antoine Raimbault a été présenté en avant-première lors du 40ème CINEMED de Montpellier en octobre 2018.


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