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Christiane Passevant
Tout ce qu’il me reste de la révolution. Film de Judith Davis
6 février 2019
Article mis en ligne le 4 février 2019
dernière modification le 6 février 2019

par C.P.
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Critique, ironique et même en colère vis-à-vis d’une génération qui, à part pour quelques-un.es, n’a finalement pas laissé grand chose aux générations suivantes, après la récupération vitesse grand V du système des idées fortes des années 1960-1970. Quant aux adeptes de l’avant-garde qui pensaient apporter la bonne parole, c’est à présent la mélancolie, la déprime ou l’adaptation, pour ne pas dire le conformisme. On oublie les slogans et les belles idées, on se justifie par la fin des fameuses « trente glorieuses », une expression qui ne veut rien dire et est véhiculée à qui mieux-mieux quand il s’agit de noyer le poisson.

Angèle, personnage créé et interprété par Judith Davis, en fait l’expérience dès la première scène, lorsqu’elle se fait virer de son boulot par des « patrons de gauche » avec pour arguments une langue de bois très tendance : « Au jour d’aujourd’hui (encore une expression stupide !), on ne peut pas se permettre de garder un deuxième salarié. J’suis vraiment désolée ». Ben oui, et ça ne coûte rien d’y ajouter, pour s’excuser et faciliter le sale boulot, avec un fatalisme navré de circonstance : « c’est le monde qui est comme ça ! » On est loin des idées afin de le changer ce monde : c’est l’abandon des valeurs pour cause de pragmatisme et l’individualisme est à la une.

Tout ce qu’il me reste de la révolution a son origine dans un spectacle de Judith Davis, mais n’en est pas pour autant l’adaptation, non, c’est plutôt un complément, la prolongation en quelque sorte d’un travail collectif : « Nous étions partis de la réalité de cette troupe, constituée de gens de générations et de parcours différents, et un trait s’était tiré entre l’héritage des luttes des années 60-70 et le “que faire ?” d’aujourd’hui. Le spectacle était aussi le résultat d’un méticuleux travail d’enquête pour s’échapper de l’histoire officielle et raconter une histoire plus intime. » Le film démarre donc sur les chapeaux de roue avec une Angèle qui refuse de transiger avec l’individualisme ambiant et rejette toute forme de résignation. La caractéristique du film est à coup sûr, jusqu’à la séquence finale, un rythme soutenu dans les dialogues et les séquences du récit.

La réalisatrice a vécu dans un milieu militant, ce qui sans doute la rendait réticente à « parler de cette époque, de 68 et de son folklore. [Mais, confie-t-elle], Tout s’est libéré quand j’ai compris que je pouvais me saisir de ce ras-le-bol. À tel point qu’après le spectacle, j’ai gardé la sensation de ne pas en avoir fini avec cette histoire ». Ne pas en avoir fini avec cette histoire, c’est aussi ce qui pourrait résumer Tout ce qu’il me reste de la révolution, autrement dit exercer une vigilance critique et entretenir l’idée qu’un changement est nécessaire.
À commencer sur la question du travail qui, pour beaucoup, signifie aliénation et précarité : « l’obsession de la rentabilité et le modèle de l’entreprise sont en train de contaminer toutes les sphères de l’activité humaine, même les lieux de culture ou l’hôpital, et [ajoute Judith Davis] notre imaginaire aussi. C’est pour moi l’un des constats politiques les plus alarmants d’aujourd’hui. Le travail est malade et tout le monde en souffre, comme tous mes personnages ».

Angèle représente une nouvelle génération de militant.es, ancrée dans la réalité, lucide, mais certainement pas résignée. Angèle-Judith est déterminée, avec humour, enthousiasme et continue de poser des questions à une société qui marche sur la tête. Et oui : pourquoi ?

Judith Davis : [1] Le premier spectacle de notre compagnie, qui a la particularité d’être un collectif d’acteurs et d’auteurs, s’est inspiré du monde d’aujourd’hui, de nos colères, de ce qui nous inspire. C’était il y a dix ans. Et la démarche est toujours la même, donc plutôt qu’une prolongation, le film est un projet disons jumeau. Dans cette expérience de collectif, il y a une forme d’engagement puisque nous essayons de trouver la porosité entre nous et le public. La conséquence, c’est que nous n’avons pas de chef, nous partageons la responsabilité, nous écrivons en commun, donc ça prend du temps… En fait ce sont des choix de vie qui sont réels et nous engagent à faire vivre cette utopie de l’Avantage du doute. Du coup, l’engagement politique est devenu comme un thème inaugural de ce quoi on allait parler dans le premier spectacle.

Claire Dumas : Tu n’avais en fait pas du tout envie de parler de 68…

Judith Davis : Pour moi, c’était un peu l’ombre du totem et je voulais plutôt parler de ce qu’on fait aujourd’hui. Je n’ai pas de comptes à régler avec les soixante-huitards qui ont, comme je le dis dans le film, succombé soit au confort, soit au désespoir, chacun fait comme il peut. L’idée était de traduire un état des lieux où chacun de nous, dans la compagnie l’Avantage du doute, peut trouver sa porte d’entrée pour s’identifier à un questionnement que nous essayons de transmettre au public. Mais à la fin du spectacle, je me suis aperçue que j’étais celle qui avait le plus besoin d’en parler de 68, que quelque chose n’était pas passé. J’ai donc eu envie d’écrire sur ce moment très particulier de l’histoire où une géométrie du monde est train de basculer et où, au sein d’une même famille, il y a des parents qui ont lutté toute leur vie contre le concept de famille comme valeur bourgeoise et qui pourtant ont eu deux enfants. Donc qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Je vous pose la question.

CP : En fait tout le film est sur les paradoxes ?

Judith Davis : Tout le film se construit autour des paradoxes, il y a Léonore, jouée par Claire Dumas, ma sœur qui a choisi l’entreprise parce qu’elle tente d’être dans la vie, ce qui pose la question du conditionnement et de ce que signifie réussir sa vie, selon les critères de compétition, de rentabilité, etc., il y a Stéphane… Enfin, à travers la galerie de personnages, qui incarnent un maximum de dilemmes et de paradoxes, on se rend compte que tout est de plus en plus violent et dur. Tout repose sur nos épaules individuelles, même si on ne veut pas être individualistes, parce qu’il y a une désertion du politique qui est navrante, grave, folle, dégueulasse. La dépolitisation est le floutage idéologique de toutes formes de conscience de classes pour bien isoler les gens à travers des normes à la fois déshumanisantes et idéologiques dans le travail. C’est aussi le remplacement des mots par des mots semblables, mais qui prennent une signification contraire parce qu’ils sont passés par le filtre d’agences com et de quelconques think tanks qui les ont lavé de leur sens. Voilà, la dépolitisation, ça va avec l’absence de discussions réelles, le tout confisqué par une pensée unique.

CP : Et le rythme très percutant du film qui ajoute aussi au côté comédie ?

Claire Dumas : D’abord, c’est parce que nous parlons très vite, mais aussi cela vient du fait que nous aimons bien confronter nos points de vue, que les personnalités puissent s’exprimer, s’affirmer… Tout le monde écrit, ce qui donne du relief et de la rapidité, et il y a le rire, un pacte avec le public, où l’on se dit « bon, on est d’accord, c’est quand même la merde » ? Le rire, cela permet de fédérer, de se remettre en question, de parler avec les autres, de recréer du collectif, un collectif qui s’exprime dans le film. Il y a un côté bande des Pieds Nikelés, Don Quichotte et compagnie. Et oui cela donne un côté cocasse, burlesque comique.

Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis [2] est à voir à partir du 6 février.

Notes :

[1Extrait de l’entretien avec Judith Davis et Claire Dumas dans les Chroniques rebelles de Radio Libertaire, le samedi 2 février 2019.

[2Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis a été présenté en avant-première lors du 40e Cinemed de Montpellier.

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