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Christiane Passevant
Les Éternels de Jia Zhang-Ke
27 février 2019
Article mis en ligne le 25 février 2019

par C.P.
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Les Éternels
Film de Jia Zangh-Ke (27 février.)

Dans un entretien, Jia Zhang-Ke dit avoir « toujours aimé les histoires qui se déroulent sur une longue période de temps : ce temps qui détient les secrets d’une vie, les histoires et les expériences de chacun » et de chacune.

Son nouveau film, les Éternels, en est l’illustration puisqu’il se déroule de 2001 à 2018 et met en scène une jeune femme, Qiao, amoureuse d’un chef de la pègre locale de Datong, Bin. Le couple vit en marge de la société et applique ses propres codes opposés à l’ordre social. « De nombreux groupes appartenant à la pègre se sont formés dans la Chine ancienne, très ancrés dans certaines régions ou industries. Ces réseaux transcendaient les relations familiales et les clans locaux, apportaient un soutien et un mode de vie aux personnes les plus démunies. Après la victoire communiste de 1949, les groupes de la pègre chinoise ont disparu petit à petit. Les personnages des Éternels ne font pas partie des gangs au sens ancien du terme. Ils se sont créés après la politique “de réforme et d’ouverture” de la fin des années 1970 et ont hérité de la violence des années de la révolution culturelle. Ils ont tiré leur morale et leurs règles des films de gangster hongkongais des années 1980. Ils ont tissé de nouvelles formes de relations comme façon de survivre et de s’aider les uns les autres dans un climat de changements drastiques qui avaient alors lieu en Chine. »

Pour faire cesser l’agression d’une bande rivale et protéger son compagnon, la jeune femme tire en l’air. Être en possession d’une arme est illégal et, lorsque Qiao refuse d’avouer qui en est le propriétaire, elle est condamnée à cinq ans de prison. Cinq années qui la coupe du monde extérieur en pleine agitation sociale, où les valeurs traditionnelles et le mode de vie subissent de profonds changements. À sa sortie, elle est quelque peu déphasée et se met à la recherche de Bin, qui a quitté la ville pour la région des Trois Gorges, en phase de transformation après la construction d’un barrage. Qiao perçoit très vite qu’elle doit adopter les techniques de survie apprises en prison pour négocier sa place à la marge de la société : « je n’appartiens pas à la pègre, mais j’ai vécu comme si j’en étais » dit-elle à une femme qui a tenté la dévaliser. Bin, qu’elle retrouve enfin, n’est plus le même et se plaint d’avoir été abandonné par ses hommes. « Et moi alors ? » rétorque-t-elle. « Désormais, il n’y a plus rien entre nous », c’est un adieu. Elle repart vers sa ville, Datong.

Dix ans plus tard, Qiao a reconstruit sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Après cette longue absence, Bin revient, mais c’est un homme brisé et amer qui avoue « je savais que tu serais la seule à ne pas te moquer de mon échec ». Il refuse toutefois l’aide qu’elle lui offre.

Parallèlement à l’histoire d’amour, le film se déroule sur trois grandes périodes. La première décrit les bouleversements sociaux dans une région minière — lorsque Qiao rend visite à son père, ouvrier dans une mine qui ferme —, les codes de la pègre, sa hiérarchie et les affrontements générationnels au sein du milieu. Dans la première partie, il y a notamment une scène extraordinaire de danse lors des funérailles d’un des pontes de la région. Après le passage de la prison, monochrome et avec des règles strictes, on retrouve Qiao sur le bateau qui la conduit aux Trois Gorges. Elle a muri et observe une société où elle ne retrouve pas encore ses marques. L’évolution de son personnage et de l’environnement est décrite avec finesse. Jia Zhang-Ke excelle dans les portraits de personnes confrontées à des transformations qui les dépassent. Qiao est à la fois fidèle à son amour et éprise de liberté, une femme forte et rebelle. Les Éternels est une histoire d’amour dans une Chine contemporaine en pleine transformation filmée par l’un des plus réalisateurs.

Les Éternels de Jia Zangh-Ke sera dans les salles le 27 février.


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