DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Ken Knabb
Retour sur le mouvement Occupy
Bureau of Public Secrets : Réponse à des questions venues de France
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 26 novembre 2012

par C.P.
Imprimer logo imprimer

1. Ton évaluation du mouvement Occupy était très enthousiaste. Quelle est ta vision actuelle ? Que reste-t-il du mouvement ?

Il ne reste pas grand-chose du mouvement en tant que tel : presque tous les campements ont été détruits en novembre et décembre 2011 et il n’y en a eu quasiment aucun nouveau créé depuis. En revanche, le mouvement n’a en aucune façon été “battu”. À quelques exceptions près, toutes les personnes arrêtées ont été relâchées et entièrement disculpées. L’élimination des campements a seulement eu pour effet de forcer les participants a trouver d’autres terrains de lutte, plus variés. Un nombre incalculable de gens dans tout le pays continuent à se rencontrer régulièrement, à développer des réseaux et à mener toutes sortes d’actions : piquets devant les banques, troubles de réunions de conseils d’administrations d’entreprises, blocages des expulsions de logements, protestations contre les mesures environnementales (Monsanto, Pipeline de sables bitumineux, fracassement de roches pour l’extraction du gaz de schiste, etc.), outre des actions de types plus spécifiquement axées sur l’occupation de lieux comme les tentatives de s’emparer et de rouvrir des écoles et des bibliothèques fermées et abandonnées, ou les tentatives d’occuper des logements vides pour les SDF répondant au slogan “Des maisons, pas de prisons”. L’une de ces actions les plus intéressantes et les mieux organisées a été “Occupons la ferme”, qui s’est déroulée un kilomètre de chez moi en avril dernier. Des activistes écologistes se sont emparé d’un grand terrain urbain vide et l’ont transformé en jardin communautaire, en y faisant plus de dix mille semis en quelques jours. Les occupants jardiniers ont été chassés au bout de trois semaines, mais l’agitation continue et a débouché sur une victoire temporaire contre un projet de développement commercial.

Le mouvement Occupy avait déjà comme but implicite de “récupérer les terrains communaux” : en occupant les places publiques ou les parcs sur ce thème, étant donné que malgré les chicaneries sur les questions de permis, il était évident que ces espaces appartenaient au public et sont, ou étaient à l’origine, prévus pour un usage public. Mais ces actions plus récentes ont le mérite de s’attaquer au fétiche de la propriété privée d’une manière plus directe. Ce fétiche a toujours été extrêmement puissant aux États-Unis et la réaction de la police à sa transgression a toujours été immédiate et brutale. J’espère donc que ce type d’action finira par affaiblir ce fétiche, comme cela s’est produit au moment du mouvement pour les Droits civiques. Dans les années 1950 et 60, quand les Noirs ont commencé des sit-in dans des restaurants, on entendait souvent cet argument : “Ce restaurant appartient à son propriétaire, il a le droit d’en faire ce qu’il veut, y compris de décider qui il veut servir.” Mais comme de plus en plus de gens continuaient à occuper et à accepter calmement de se faire arrêter, le grand public a peu à peu été amené à réfléchir à l’idée qu’il existe un “droit supérieur” au droit de propriété : que d’autres droits doivent aussi être respectés, tel que le droit d’être traité équitablement en tant qu’être humain. Je crois que cela pourrait finir par se produire lors des invasions de divers types de propriétés, les gens se rendant compte de l’absurdité de millions de bâtiments vides alors que des millions de personnes sont sans logement. Même actuellement, beaucoup de gens sont favorables à l’idée de défendre une famille contre les expulsions, malgré le fait que, officiellement, une banque soit propriétaire du bien, car ils sont de plus en plus conscients de ce que les banques ont agi illégalement. L’idée de rouvrir des écoles abandonnées, etc. est encore plus exemplaire en ce qu’elle évoque la notion d’une société fondée sur la coopération et la générosité et non sur la quantité d’argent qu’on peut tirer de quelque chose.

Les deux inconvénients de ce type d’actions tiennent a ce qu’elles sont très risquées et qu’elles ont donc tendance à n’être le fait que d’une minorité (jeune et masculine principalement). L’occupation d’espaces publics a plus de chances d’attirer la sympathie, le soutien et, en dernier ressort, la participation de masses de gens ordinaires (y compris parents, enfants, personnes âgées ou handicapées...). Mais pour ceux qui veulent repousser les limites et ne craignent pas de prendre des risques, l’occupation d’immeubles vides et leur ouverture au public est une gageure plus efficace et inspirante que de casser des vitres.

2. Avec le recul, quelles ont été pour toi les traits ou les innovations les plus significatifs du mouvement ?

Il y en a eu plusieurs, la plupart étroitement liés entre eux. Certains étaient des véritables innovations, d’autres étaient inspirés par des luttes récentes dans d’autres pays (Argentine, Tunisie, Égypte, Grèce, Espagne).

— Le fait que le mouvement ait surgi de façon si soudaine et imprévue. Par le passé, dans d’autres pays, des questions particulières ont parfois provoqué des rassemblements massifs qui se sont transformés en assemblées populaires radicales, mais ici les assemblées sont apparues en premier, sans déclencheur particulier.

—  Le fait que l’ordre du jour était ouvert et que tout le monde était le bienvenu. Cela incita les gens à se rassembler pour chercher des solutions pratiques aux problèmes auxquels nous sommes tous confrontés, mais sans préjuger des solutions qui pouvaient être adoptées. Les gens ont mis leurs différences de côté (pour le moment en tout cas) et sont tombés d’accord pour se réunir de manière amicale, avec de l’amour ou au moins du respect pour tous ceux qui étaient venus et qui prenaient la parole, même si leurs idées étaient extrêmement différentes. Cet esprit ouvert contrastait avec presque tous les mouvements radicaux du passé, et ce fut sans doute une des principales raisons que tant de gens furent conquis aussi vite.

—  En même temps, le mouvement créa un terrain provoquant pour ces rassemblements : “Exercer votre droit de vous réunir pacifiquement, d’occuper l’espace public”. Ce terrain incertain, semi-légal a ajouté le tranchant nécessaire pour que les discussions ne deviennent pas trop abstraites. (Il n’y a rien de tel que de se demander quand la police va débarquer pour arrêter les bavards et encourager les gens à en venir au fait et à s’en tenir aux questions pratiques.)

— Dès le début, il fut évident pour tout le monde que c’était un mouvement participatif, et non un truc qu’on pouvait observer de loin. Dans la plupart des grandes villes et même dans des petites villes, il suffisait de se rendre sur le campement local, de jeter un coup d’œil et de poser des questions. On pouvait arriver et participer aussitôt aux assemblées. Cela opéra une cassure par rapport à l’isolement social habituel et à la passivité de spectateur, en balayant les mensonges et les idées fausses qui dominent quand les gens dépendent seulement de ce dont les abreuvent les médias.

Les refus imprévus des occupants de formuler toute revendication particulière refléta l’idée qu’il y avait des problèmes innombrables et qu’ils étaient tous liés entre eux, qu’il s’agit d’un système social global et que c’est notre mode de vie dans son ensemble qui est en jeu.

—  Contrairement aux luttes radicales précédentes qui rassemblaient les gens pour une manifestation sur un sujet précis, un jour précis, puis qui se dispersaient, les occupants déclarèrent leur intention de rester sur place indéfiniment. Cela permis de s’installer et d’expérimenter différentes formes de démocratie et d’autogestion. L’expérience se déroula évidemment dans les conditions de précarité de la société actuelle et ce fut donc bancal et facilement sujette au ridicule. Mais nous ne devons pas sous-estimer l’effet puissant que même des expériences aussi limitées ont eu sur les gens. Pour la plupart, c’était la première fois de leur vie qu’ils goûtaient à une vraie démocratie en actes.

— Pour beaucoup d’entre nous, ce fut aussi une expérience sociale sur le terrain très éclairante. Les campements nous réunirent avec des sans-logis qui sont des “occupants” involontaires des rues et des parcs, du fait qu’ils n’ont pas d’autres endroits où aller, et qui trimbalent avec eux tant de problèmes créés par cette société, de la misère économique à tous les types de dépendances et de maladies mentales. Pouvoir les connaître sur une base intime, quotidienne, fut une expérience qui donna à réfléchir, mais aussi une expérience enrichissante : partager un repas ou une tente avec eux, se retrouver soi-même dans la situation où ce sont eux qui nous aident, nous donnent des conseils sur le moyen de s’en sortir dans pareilles conditions.

— Le fait que le mouvement se répandit si largement et si rapidement. Beaucoup d’entre nous étaient habitués à l’idée que l’activité radicale aux États-Unis avait lieu dans les grandes villes des deux côtes et nous avions désespéré des vastes régions conservatrices et mal informées au centre du pays. Contrairement à beaucoup d’autres pays, les États-Unis semblaient trop étendus et trop décentralisés pour se prêter au développement d’un mouvement radical. (La France, avec sa capitale dominante, est l’exemple inverse le plus évident : à de nombreuses reprises, un petit nombre de gens ont déclenché une révolte à Paris, qui s’est ensuite propagée rapidement au reste du pays, par l’intermédiaire des réseaux de communication et de transports existants.) Ainsi, quand j’ai entendu parler de Occupy Wall Street pour la première fois, ma première réflexion a été : “Hou, ça a l’air merveilleux ! Si ça continue, cela finira peut-être par inspirer des mouvements similaires dans une ou deux autres grandes villes. Ce serait vraiment fantastique !” Or, dans les trois semaines qui ont suivi, le mouvement s’est propagé dans des centaines de petites et grandes villes, y compris dans de nombreuses régions isolées et conservatrices du pays.

—  Malgré leur séparation géographique, les occupations ont pris conscience qu’elles faisaient partie d’un mouvement national (et même, dans une certaine mesure, international) et cette conscience leur donna confiance et leur conféra de la crédibilité. Quelques dizaines de personnes dans une petite ville du Middle West, dont les manifestations dans les circonstances ordinaires auraient été tournées en ridicule par la population locale et totalement ignorées des médias locaux, avaient désormais droit à des interviews respectueux, du fait qu’elles étaient perçues comme une partie d’un mouvement national digne d’intérêt.

—  Le mouvement put se propager ainsi grâce à l’Internet et autres “réseaux sociaux”. Comme en Tunisie et en Égypte, les gens utilisèrent Facebook, Twitter, les blogs et autres moyens de communication interactifs pour organiser des actions, partager des expériences et analyser et critiquer des pratiques, en temps réel. La plupart des révoltes du passé étaient dépendantes de formes de communication beaucoup plus lentes et maladroites (tracts, appels téléphoniques, courrier postal) ou, pire encore, devaient espérer que leurs actions et leurs objectifs fassent l’objet de comptes-rendus pas trop déformés dans les médias. Cette fois-ci, les gens purent voir des vidéos de rassemblements à New York et dans d’autres grandes villes et décider immédiatement d’organiser des occupations dans leur propre quartier, puis envoyer des vidéos et des comptes-rendus de leurs propres actions qui pouvaient à leur tour en inspirer d’autres. Ceci pendant que les médias ne mentionnaient pas la seule existence du mouvement. Ce mouvement a effectivement créé ses propres réseaux de communication et de publicité en se passant des médias dominants.

—  Cette communication interactive massive fut parfois déroutante ou envahissante, mais elle fut aussi immensément puissante, quand une idée ou un thème particulier atteignait soudain des millions de gens en moins de 24 heures. Au lieu de s’appuyer sur quelques meneurs ou spécialistes, on pouvait désormais puiser dans un agrégat de savoirs et de créativité humains où nul n’était en mesure de dominer. Pour tout problème, n’importe qui pouvait se présenter et proposer des solutions viables. Dans le meilleur des cas, cela refléta une sorte de “communisme des idées” au sens où les gens se souciaient moins de savoir qui était “l’auteur” de l’idée, encore moins à qui elle pouvait “appartenir” et plus intéressés par l’usage pratique de ces idées, en éliminant celles qui ne passaient pas l’épreuve de l’expérience et en perfectionnant celles qui le passaient. Ce processus réduisit aussi l’accent traditionnel mis sur les “auteurs” et les “textes”. Dans mon propre cas, par exemple, même si j’écrivis quelques courts textes au début du mouvement, je me rendis compte rapidement que les choses que j’aurais pu dire avaient déjà été dites par d’autres. Au lieu d’écrire un article, tout ce que j’ai eu a faire a été de faire suivre ou de “partager” ce que quelqu’un d’autre avait dit (en ajoutant un commentaire si j’avais des réserves a faire).

— Cette manière de se répandre eut aussi l’effet imprévu de créer un degré inhabituel d’autonomie entre les différentes occupations. Comme je l’ai noté dans mon tract Le réveil en Amérique, “chaque nouvelle occupation et assemblée reste totalement autonome. Bien qu’inspirées par l’occupation de Wall Street, elles ont toutes été créées par des gens dans leurs propres communautés. Aucun individu ou groupe extérieur n’a de contrôle sur ces assemblées. Ce qui est bien ainsi.” Cette autonomie était si évidente que personne n’aurait pu la nier. Or curieusement je ne me rappelle pas avoir vu quiconque noter l’importance de ce fait. Malgré les différences entre les différentes villes, nul n’osa suggérer qu’une occupation doive rendre des comptes à une autre. Comme je le notai plus loin, cela présenta deux grands avantages : “La prolifération de groupes et d’actions autonomes est plus saine et plus fructueuse que cette “unité” ordonnée d’en haut à laquelle nous appellent sans relâche les bureaucrates. Plus saine, parce qu’elle rend la répression plus difficile : si l’occupation dans une ville est écrasée (ou récupérée) le mouvement sera toujours vivant dans des centaines d’autres. Plus fructueuse, parce que cette diversité permet l’expérience et la comparaison d’un plus grand nombre d’idées et de tactiques.”

Je considère que ce dernier point est si significatif qu’à un certain moment j’ai caressé l’idée de lancer un “Appel au maintien de l’autonomie de chaque occupation”. Cela aurait été amusant parce que les appels politiques visent toujours à modifier quelque chose de mauvais, tandis que dans ce cas j’aurais eu la tâche facile et agréable de conseiller aux occupants de continuer à faire exactement ce qu’ils faisaient déjà. Maintenant, bien sûr, les circonstances ont changé par divers aspects à cause de la destruction des campements, mais je crois que la plupart des traits cités ci-dessous restent exemplaires.

3. Quelles nouvelles valeurs et experiences le mouvement a-t-il apporté à la pratique ?

Beaucoup plus que je ne pourrais mentionner ici. Ce serait comme si l’on posait la même question à propos de Mai 1968 ! Un des placards disait : “Vous vous souvenez des années 60 ? Les voilà de retour !” Ce n’était qu’une légère exagération. D’une certaine manière, c’était en effet une renaissance de la contre-culture des années 1960, concentrée en quelques semaines, sauf que dans ce cas le mouvement n’était pas basé sur un antagonisme culturel étroit (“hip” contre “normal”). Tout le monde était le bienvenu, toutes les différences étaient tolérées et appréciées à condition que les gens partageaient le même esprit d’ouverture et de bonne volonté. Il y avait le sentiment que nous nous étions soudain tous réveillés, que tout était désormais remis en question et que tout le monde le savait. Je me contenterai de proposer quelques liens qui donneront une idée de cet état d’esprit.

— Un jeune homme d’Occupy Wall Street utilise le “micro populaire” (ou l’assemblée répète à voix haute chaque phrase afin que tous puissent entendre) pour demander son ami en mariage. (Comment le système va-t-il réussir à battre un mouvement comme celui-ci, un mouvement qui est aussi imbriqué dans la vie des gens ?)

—  Occupy Atlanta unit des membres de bandes rivales. (S’étant rencontrés dans le contexte du mouvement des occupations, deux jeunes gens qui auraient normalement été des ennemis mortels deviennent des amis proches.)

—  Un SDF abandonne le crack après s’être engagé dans Occupy Atlanta. (Vers la fin, l’interviewer lui pose des questions sur son ancienne addiction au crack. Il répond que le mouvement l’a occupé, il est maintenant trop occupé à aider les autres pour s’intéresser au crack. “On ne peut pas s’occuper de soi avant de s’occuper de quelqu’un d’autre.”)

—  La marche silencieuse d’une présidente d’université. (Après l’incident notoire du jet de poivre à l’Université de Californie à Davis, la présidente de l’université, hostile, tient une conférence de presse. Des milliers d’étudiants se réunissent à l’extérieur pour protester. Par un trait de génie, au lieu de crier des slogans contre elle, la foule décide de rester totalement silencieuse lorsqu’elle regagne sa voiture. Cette tactique est très puissante, mais elle exige un haut degré d’autodiscipline qu’on a rarement vu depuis les actions pour les Droits civiques il y a cinquante ans.)

—  Projection géante sur un mur à New York. (Des milliers de protestataires d’Occupy Wall Street défilent le 17 novembre, et c’est ce qu’ils ont vu.)

4. Dirais-tu que le mouvement Occupy a modifié la perception de la question sociale aux États-Unis ?

Oui. Tout d’abord, et c’est une évidence, le thème des “99% contre 1%” a recentré l’attention des gens sur le creusement des divisions économiques extrêmes. Deuxièmement, la forme du mouvement a donné un aperçu de la manière dont ces divisions peuvent et doivent être surmontées — par l’action participative collective, par opposition à l’abandon des décisions au politiciens et autres leaders chargés d’agir à notre place.

5. Dirais-tu que la répression étatique (surtout les raids coordonnés contre les campements) fut la cause principale du déclin du mouvement ?

Oui. Sans cette répression, la plupart des camps existeraient encore (même s’ils commençaient à faire face à des questions problématiques).

6. Y a-t-il eu d’autres facteurs ?

Il y a eu différentes contradictions internes. Dans certains endroits, on a déploré des divisions culturelles ou raciales, ou des divisions entre les sans-abri et les autres. Dans d’autres cas, des divisions sont apparues sur des questions tactiques : “réformistes contre révolutionnaires” ou “non-violents contre black bloc”. Je mets des guillemets à ces divisions car elles sont quelque peu artificielles et simplistes. Et puis elles ne sont pas identiques entre elles : non-violent ne correspond pas forcément à réformiste, et black bloc n’équivaut pas forcément à révolutionnaire. Selon moi, être révolutionnaire n’exclut pas forcément s’employer à des réformes ou à des améliorations immédiates. Et même si je ne suis pas pacifiste, je pense que dans la plupart des situations les tactiques “non-violentes” sont plus efficaces que les tactiques de “black blocs”. (La situation peut être différente dans des pays comme la Grèce où une grande partie de la population sympathise avec la tactique du combat de rue. Mais ce n’est certainement pas le cas aux États-Unis.)

On notera aussi que le spectacle électoral national, qui commença à occuper le centre de la scène au début de 2012, eut aussi tendance à éclipser les autres événements. Quand les élections seront passées, on assistera probablement à une résurgence de l’agitation populaire qui mettra au défi les Démocrates comme les Républicains. On voit déjà un exemple de cela dans la récente grève des enseignants de Chicago qui s’en est pris directement à Rahm Emanuel (ancien chef de cabinet d’Obama et aujourd’hui maire de Chicago). Ces contradictions sont aujourd’hui atténuées mais elles devraient être plus visibles après les élections en novembre.

7. Sous un angle différent, penses-tu que l’échec de la campagne de rappel électoral dans le Wisconsin est un exemple de la manière dont le mouvement Occupy est tombé dans le piège de la stratégie politique du Parti démocrate et des syndicats ?

Non. Le mouvement du Wisconsin, aussi significatif et exemplaire qu’il ait pu être par biens des aspects, ne faisait pas partie du mouvement Occupy. Il a commencé plusieurs mois plus tôt et il fut dès le départ centré très spécifiquement sur la situation politique dans le Wisconsin et en particulier sur certaines lois de cet État et sur les partis démocrate et républicain qui étaient engagés dans l’adoption ou le rejet de ces lois. Il est donc à peine surprenant qu’il se soit rallier derrière le rappel électoral. Presque tout le monde impliqué dans la lutte voulait se débarrasser des Républicains et des nouvelles lois qu’ils avaient votées, quels que fussent leurs désaccords entre eux par ailleurs. Mais cela avait peu à voir avec le mouvement Occupy national. Pour autant que je sache, aucune des occupations ne tomba dans un quelconque “piège démocrate”. Certains participants voteront certainement pour Obama et d’autres Démocrates comme un moindre mal, mais les assemblées d’occupants ont constamment mis l’accent sur la complicité des deux grands partis avec le système économique dominant et ont unanimement évité de soutenir l’un ou l’autre parti.

Il y a bien sûr des débats animés sur la question voter ou ne pas voter (ou voter pour un troisième parti plutôt que pour les Démocrates). Mais cela aurait été le cas même si le mouvement Occupy n’avait pas eu lieu. L’expérience du mouvement a simplement montré plus clairement que, qu’on choisisse de voter ou non, la politique électorale n’est au mieux qu’une des facettes de la lutte sociale, et qu’un engagement direct sur les questions sociales est en dernier ressort beaucoup plus important et efficace. En outre, malgré le fétichisme qui règne des deux côtés sur cette question, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un choix exclusif. Voir à ce sujet la déclaration que j’ai diffusée il y a quelques semaines : Au-delà du vote.

8. Penses-tu qu’une partie de l’esprit et des idées d’Occupy se soit diffusée dans le mouvement ouvrier ?

Oui, mais pas autant que nous l’avions espéré.

9. Comment le milieu syndical traditionnel, dont on connaît la nature bureaucratique, s’est-il associé à Occupy ?

Il ne s’y est guère associé, quoiqu’il y ait eu des échanges et des tentatives de collaboration à New York et à Oakland et dans quelques autres grandes villes. Il y a eu beaucoup de sympathie de la part des ouvriers de la base, mais les bureaucraties syndicales ont écarté toute collaboration pratique significative. Par exemple, le Syndicat des travailleurs des transports de New York a exprimé son “soutien” à Occupy Wall Street, il y a donc eu un certain espoir que les ouvriers se mettent en grève pour le défendre, mais cela ne s’est pas produit.

10. Rétrospectivement, comment analyses-tu les tentatives d’Occupy de bloquer les ports de la Côte Ouest et la difficulté du mouvement de se lier aux ouvriers impliqués ?

Le premier blocus (la “grève générale” d’Oakland du 2 novembre) fut un succès. Ce ne fut pas vraiment une grève générale, mais elle fut très massive et jubilatoire. Toutefois la participation des dockers fut ambiguë — ils ne firent pas vraiment grève, et se contentèrent d’utiliser le blocus d’Occupy pour avoir une bonne excuse légale pour rester à la maison. Le blocus de la Côte Ouest du 12 décembre s’étendit à d’autres grandes villes, mais son succès fut inégal et tout aussi bref, et dans la plupart des cas je crois que la participation des ouvriers fut tout aussi ambiguë. Cependant, la menace d’un soutien massif semblable par les occupants de la région semble avoir exercé une pression sur les patrons dans la résolution de la grève de Longview (État de Washington) deux mois plus tard (en février 2012). Cette capitulation partielle refléta probablement la crainte des patrons que les ouvriers et les occupants ne nouent des liens étroits si la grève se prolongeait.

11. À Oakland en particulier, le mouvement Occupy a-t-il réussi à toucher la communauté noire et, si oui, dans quelle mesure ?

Oui. En fait, il serait trompeur de parler de “toucher” la communauté noire. Cette dernière fut massivement impliquée dès le début, et constitua un gros pourcentage du campement originel d’Occupy Oakland ainsi que de diverses manifestations et célébrations.

12. Comment perçois-tu le lien entre le mouvement Occupy et les groupes de gauche traditionnels et les anarchistes ?

Tout d’abord, on doit noter que les groupes de gauches autoritaires traditionnels (maoïstes, troskyistes, etc.) ont presque tous disparu et personne ne prête attention aux rares qui survivent encore. Dans les années 1960 et 70, ces groupes avaient une certaine influence et l’une de nos tâches premières étaient de dévoiler leur nature et d’essayer de convaincre les gens de ne pas se laisser avoir par eux. C’est aujourd’hui devenu complètement inutile. Le mouvement Occupy était si pénétré de démocratie participative que la seule idée de permettre à on ne sait quel “parti d’avant-garde” de venir dire ce qu’il fallait faire aurait suscité la risée générale.

Les initiateurs d’Occupy Wall Street comprenaient quelques anarchistes et autres radicaux anti-autoritaires, mais la grande majorité des participants là et dans les autres campements qui surgirent dans tout le pays étaient des péquins lambda qui avaient peu ou n’avaient pas du tout d’expérience politique. Beaucoup étaient des soutiens d’Obama déçus, et quelques-uns étaient mêmes des libertaires de droite et des apparentés au “Tea Party” qui étaient aussi très remontés contre les récentes manipulations de Wall Street et les renflouements des banques.

Pendant les tout premiers jours, beaucoup d’anarchistes et autres militants de gauche rejetèrent le mouvement avec mépris comme étant du pur “réformisme”. À leur crédit, quand ils comprirent que c’était un événement majeur et d’une certaine façon un mouvement de masse radical sans précédent, la plupart abandonnèrent leurs idées toutes faites et y participèrent avec un esprit ouvert, pour voir ce qu’ils pourraient apprendre ainsi que ce qu’ils pourraient transmettre. Mais certains s’obstinèrent à considérer cette lutte à l’aune de leurs perspectives idéologiques — comme si la chose la plus importante était de savoir combien de personnes ils pourraient rallier à une perspective explicitement “anticapitaliste” ou “anti-État”. Comme je l’ai souligné dans le tract “Le réveil en Amérique”, je crois que la dynamique d’un mouvement populaire est beaucoup plus importante que ses positions idéologiques affichées. Il est tout à fait naturel que les gens expriment des griefs particuliers sans attendre qu’il soit possible d’envisager des transformations sociales plus fondamentales. De plus, il y a peu de chances qu’ils puissent parvenir au stade suivant s’ils n’ont jamais mesuré leurs forces ou développé leurs capacités de critique dans des luttes plus immédiates. Une fois qu’ils sont engagés dans ce processus, ils mesureront bien assez tôt par eux-mêmes s’il est nécessaire qu’ils aillent plus loin. Presque toutes les révolutions de l’histoire sont passées par ces phases. Pour ne prendre qu’un exemple frappant, au début de 1789, on demanda au peuple français d’exprimer ses doléances ou ses revendications, que leurs délégués présenteraient aux États généraux. Ces “cahiers de doléances” soulevèrent des centaines de sujets différents, mais ils étaient quasiment tous rédigés sous la forme : “Le Roi devrait modifier telle ou telle loi… Le Roi devrait abolir tel ou tel impôt… Le Roi devrait ordonner aux nobles de cesser de faire ceci ou cela…” Un observateur superficiel aurait pu en conclure que le mouvement était non seulement totalement réformiste mais totalement monarchiste ! Pourtant, quelques mois plus tard, la Bastille était prise et trois ans plus tard le roi était décapité.

13. Serait-il juste de dire que ces groupes sont prisonniers d’une sorte de vieille bravade militante vaine, laquelle n’a pas marché à Oakland, sauf pour dégoûter et décourager la plupart des participants ?

Je ne crois pas que la plupart de ces groupes aient eu le moindre effet, qu’il soit positif ou négatif — le mouvement était beaucoup plus large, profond et vivant que toute tendance idéologique. Cependant, je crois que la bravade militante “black bloc”, qui à tort ou à raison était perçue comme reflétant les perspectives anarchistes, eut l’effet négatif que tu signales, à savoir de causer une forte baisse de la participation. Certains attribuent cette baisse à la répression policière, et ce fut en effet un facteur important. Mais il faut noter que la répression policière la plus flagrante — la destruction du campement d’Occupy Oakland au matin du 25 septembre, suivie de la projection de gaz lacrymogènes et autres violences policières plus tard dans la journée (y compris le presque meurtre de Scott Olsen) — a en fait provoqué une forte augmentation du soutien du grand public. Des milliers de gens appelèrent le maire d’Oakland ou affichèrent tant des dénonciations sur sa page de Facebook que le lendemain la police osa à peine se montrer (ce qui permit aux occupants de reconstruire leur campement moins de 48 heures après qu’il eut été détruit). La “grève générale” du 2 novembre, une semaine plus tard attira plus de 50 000 personnes. Et ce n’étaient pas seulement des visiteurs de rencontre ; près de la moitié d’entre eux prirent aussi part au blocus du port, illégal et potentiellement dangereux, le même jour. L’ambiance était euphorique. Des milliers de nouveaux venus visitaient le campement chaque jour. Des gens du monde entier observaient la scène. L’audace et le caractère positif du mouvement sapaient tous les arguments des réactionnaires et il y avait de fortes chances que ces événements accaparent l’attention du public pendant au moins les jours suivants et inspirent de nouvelles avancées dans d’autres grandes villes.

Le lendemain, nous nous sommes réveillés pour constater que la couverture des médias s’étaient déplacée sur les rares incidents de “vandalisme de black bloc”. Presque tous mes amis et moi (radicaux autant que modérés) eurent le même sentiment d’angoisse. Non pas parce que nous nous soucions des carreaux cassés, mais nous redoutions que cet intermède débile ne déforme la perception du mouvement et ne brise son élan. Ce qu’il fit. Les occupants furent rejetés sur la défensive et se montrèrent incapables de résoudre la question à la satisfaction générale. Une grande majorité des assemblées générales reconnut que ce type de vandalisme était contreproductif, mais une minorité notable bloqua tout abandon de la politique de “diversité des tactiques”. (Au départ cette politique avait l’aire d’être un compromis raisonnable, mais dans la pratique elle signifia qu’une minorité violente pouvait s’incruster dans une manifestation même quand la majorité des participants souhaitaient être non-violents. Ceux-ci avaient alors le choix peu enviable de permettre à la minorité de détourner leur manifestation, ou bien d’être traités de “flics pacifistes” s’ils essayaient de l’empêcher.) Un mois plus tard, à la suite de la concentration obsessionnelle des médias sur “la violence irresponsable du black bloc”, la portion d’Oakland du blocus de la Côte Ouest du 12 décembre attira peut-être 5000 personnes. L’atmosphère, quoique encore parfois enthousiaste, était beaucoup plus contenue et mal à l’aise, et il n’y eut presque plus de nouveaux venus. Un mois et demi plus tard, la tentative d’occupation d’un bâtiment public d’Oakland le 18 janvier attira à peine plus de mille personnes. Depuis lors, les actions ont rarement attiré plus de quelques centaines de personnes. Ces chiffres sont parlants. Ce serait trop simplifier l’affaire que d’attribuer entièrement ce déclin à la tactique du black bloc, mais le lien est indéniable.

En fait, ce fut plus une question de ton que de tactique, plus une question de bravade que de violence. Comme toujours, la vraie violence est venue presque exclusivement de la police. La prétendue violence du black bloc ne dépassa jamais quelques vitres brisées, quelques bouteilles jetées de loin et quelques semblants de barricades qui n’auraient pas arrêté un landau. Mais ces postures machistes firent le jeu de l’ordre dominant, permettant à son spectacle de recadrer la lutte. Au lieu d’un mouvement joyeux et accueillant réuni pour créer un monde nouveau, on nous réservait le vieux scénario ranci “militants contre police” — scénario qui tendit naturellement à décourager les autres formes de participation et à renvoyer la plupart des gens dans le rôle de spectateurs passifs. Les militants se demandèrent alors où tout le monde était passé et finalement certains d’entre eux ont conclu que la faute incombe aux “réformistes” et “pacifistes” et aux autres gens ordinaires de ne plus venir soutenir la minorité héroïque de martyrs révolutionnaires suicidaires. Tel est le genre de délire avant-gardiste qui détruisit le mouvement radical américain à la fin des 1960 et au début des années 1970, et ce n’est pas étonnant si la plupart des gens n’ont plus envie d’y retourner.

Je ne voudrais pas totalement dénigrer les efforts du black bloc. Même si certaines de ces actions ont sans doute été déclenchées par des provocateurs, il est clair que la plupart d’entre elles émanaient d’une rage sincère et tout à fait compréhensible contre le système. Il faut aussi noter que beaucoup de ceux qui y prirent part avaient aussi participé à certaines des actions constructives les plus admirables des campements. Le problème est qu’ils ne semblent pas avoir mesuré sérieusement les effets ultimes de leurs tactiques.

À cet égard, ils feraient bien de réexaminer certaines des tactiques “raids éclair” qui apparurent pendant la lutte anti-CPE en France en 2006. Les insurgés français étaient certes agressifs, mais ils l’étaient de manière créative plutôt que simplement réactive et impulsive. Comme je l’ai signalé à l’époque : “Les manifestations de masse ont la force du nombre, mais il leur manque la souplesse qui permet aux raids éclair de se déplacer rapidement, et de se disperser et regrouper selon les besoins. Ce fut la raison principale du développement des tactiques des ‘black blocs’ au cours des dernières années. Mais les black blocs sont souvent englués dans des fantasmes stupides de combats de rue et de guérilla urbaine. Les raids cherchent à éviter de se confronter là ou le système est fort et cherchent à exploiter ses faiblesses. Ils le combattent autant sur le terrain des idées et des sentiments que sur celui de la force physique. Alors que les actions des black blocs ont tendance à être impulsives, tristement auto-satisfaites et purement destructrices, les raids contiennent une large part de calcul, de créativité et d’humour” (Réflexions sur le soulèvement en France).

14. Tu as été encouragé par le mouvement du Québec. Quels points communs avait-il avec Occupy ?

Bien que le mouvement du Québec n’ait pas créé d’occupations fixes, il s’est déroulé pour une bonne part dans le même esprit d’une manière plus mobile, opérant d’une façon tout aussi ouverte, expérimentale et non-idéologique, suscitant du même coup une large sympathie et se répandant dans le reste de la population. On voit la parenté avec le mouvement Occupy aux Etats-Unis sur les visages semblablement joyeux et dans les slogans et débats tout aussi vivants. Même si le mouvement au Québec démarra sur une protestation particulière (contre l’augmentation des frais de scolarité), on comprit rapidement que c’était l’organisation sociale en entier qui était remise en question.

15. Plus généralement, considères-tu le mouvement des occupations comme un moment d’un mouvement plus global, soulevant de nouvelles questions politiques et ouvrant de nouvelles voies à l’action dans la période qui commence ?

Oui.

(Octobre 2012)

P.S. :

Version française d’un entretien de Ken Knabb pour la revue L’Échaudée
no. 2 (Paris, décembre 2012). Traduction par Gobelin et Ken Knabb.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4