DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Nestor Potkine
Le Neuronisme est-il un Néronisme ?
Article mis en ligne le 17 décembre 2018

par C.P.
logo imprimer

L’extraordinaire succès des neurosciences pousse certains à croire que seules celles-ci peuvent expliquer l’intégralité des processus de décision humains. Assistons-nous à la naissance d’un Neuronisme excessif, un impérialisme explicatif, un monopolisme causal a priori suspect ? Le fait central à considérer est que les techniques d’imagerie médicale modernes montrent telle zone du cerveau s’activer plus que les autres lors-qu’on accomplit tel acte mental. Qu’en penser ?

Problème : LOCALISATION N’EST PAS EXPLICATION.

1/ Une localisation est dépendante de la technique d’imagerie utilisée. Nous savons que, quand on a peur, telle zone du cerveau s’active, car telle technique nous montre telle modification de l’activité cérébrale. Mais nous ignorons si la peur active d’autres systèmes du cerveau, pour l’heure indétectables. Indétectables, parce que nous ne disposons pas des techniques appropriées pour les détecter.

2/ Cette localisation reste en général fruste : dans le cas de la peur, l’amygdala s’affole. Certes. Quoi dans l’amygdala ?

3/ Pour l’instant, les neurosciences ont peu à dire sur la coordination de l’activité cérébrale. Or à chaque instant, notre cerveau est le théâtre de dizaines de chaînes d’activation neuronales (et, à nouveau, nous ignorons s’il n’existe pas d’autres formes d’activité cérébrale). A l’évidence, il hiérarchise ces chaînes, accorde plus de poids et d’attention à celle-ci qu’à celle-là. Mais ceci s’accomplit-il grâce à un chef d’orchestre interne, ou est-ce un processus évolutif-entraide ou évolutif-compétitif ou évolutif-les-deux, ou encore existe-t-il un chef d’orchestre influencé par un processus évolutif ?

4/ La conversion activité neuronale/pensée et vice-versa reste floue. Constater que, si nous parlons telle zone du cerveau s’active, ne nous dit rien sur comment le cerveau choisit les bons phonèmes, les bons mots, les bonnes phrases afin d’exprimer les bonnes pensées. Vice-versa, nous ne savons pas comment la perception d’un changement symbolique (opération arithmétique, audition d’un vers, lecture d’une phrase) conduit à la production d’actes cérébraux (résultat de l’opération arithmétique, compréhension de l’allusion conte-nue dans une phrase) et nerveux (à l’audition du cri d’un CRS, une anarchiste donne l’ordre à son poing de saisir un pavé). On voit bien les bras du bulldozer (amygdala et autres corpus pavétus lançatorum), on ne voit pas les engrenages à l’intérieur du bulldozer, on ne sait même pas si le bulldozer fonctionne à l’électricité, à la vapeur, ou au gasoil.

5/ Ne parlons pas de la conscience, dont on ignore absolument si elle est une fonction localisable, ou le résultat d’une coordination générale, ou une caractéristique éphémère, intermittente, de certaines pensées, ou les trois à la fois.

Bref, grâce à l’imagerie cérébrale, nous sommes entré.es dans la salle de bal. Mais nous n’entendons pas la musique.

*

CONSÉQUENCES :

1/ Méfions-nous d’un Neuronisme impérialiste, réductionniste, exclusiviste. Car si aucun fonctionnement mental n’a lieu sans fonctionnement cérébral/neuronal, il ne s’ensuit pas que l’un soit identique à l’autre. En outre, derrière un neuronisme impérialiste, on renifle le déterminisme biologique si vite détournable en racisme, en patriarcat, etc. Cela dit, de l’autre côté, danger : le dualisme corps/esprit, substance-matérielle-donc-éphémère contre substance-spirituelle-donc-éternelle attend en embuscade. S’il n’y a pas que le déterminisme bio-logique, comment s’exerce, et quelle est la nature, de l’autre déterminisme ? Il faut prouver que, à l’intérieur du matérialisme athée, la causalité biologique n’est pas l’intégralité de la causalité mentale. Défi lancé à la philosophie et aux sciences humaines : comment fait la causalité mentale pour être indépendante de, ou au moins « supérieure à », la causalité biologique ? Fonction émergente ? Oui, mais comment émerge-t-elle, et comment, une fois émergée, retransmet-elle ses ordres à la causalité biologique ? Et à l’inverse, comment la causalité biologique provoque-t-elle la causalité mentale ?

2/ Une contribution des neurosciences au débat sur le fonctionnement du processus de la décision humaine semble ce-pendant décisive : le moi ne peut plus être considéré comme une instance univoque, monolithique. On ne peut plus douter que l’activité cérébrale est polyphonique. A chaque instant, un grand nombre de chaînes neuronales sont actives simultanément. La plupart sont soit inconscientes par nature, soit in-conscientes la plupart du temps. Même au sein des activités symboliques (langagières, esthétiques, imaginatives…) nous ne sommes quasiment jamais conscients de toutes les contraintes, les influences, les déterminants de notre activité mentale. Donc, tout débat philosophique moderne sur le fonctionnement mental doit avoir pour point de départ un fonctionnement mental en jungle, probablement en jungle darwinienne ; compétition ET entraide.

3/ Le neuronisme pan-explicatif est un danger réel (déjà pré-sent dans les médias qui veulent faire vite), mais moins préoccupant que l’abus des neurotechnologies. Il risque de se passer la même chose qu’avec Internet : on rêvait de Wikipédia, on s’est retrouvé avec Facebook et 4chan. On pourra probablement dans un avenir peut-être assez proche, torturer de manière efficace et atroce. Voire permanente. Ravager les facultés mentales d’opposants ou de déviants. Savoir à coup à peu près sûr si quelqu’un dit ou non la vérité, et il faudra peut-être un entraînement ahurissant pour l’empêcher. Et à court terme, il est à craindre que l’efficacité du marketing neuronal n’augmente constamment.

Un exemple, particulièrement important pour des activistes politiques : Read Montague, un chercheur en neurosciences à Virginia Tech, et son équipe ont fait passer 83 personnes dans un scanner à résonance magnétique, et leur a présenté 80 images, soit plaisantes, soit répugnantes (déjections, corps sanguinolents, charognes), soit menaçantes, soit neutres. Puis les sujets ont répondu à un questionnaire permettant de les placer politiquement à droite, à gauche ou au centre. Or si, en paroles, les gens de droite et les gens de gauche décrivaient les mêmes réactions devant les images dégoûtantes, l’imagerie fonctionnelle, elle, disait bien autre chose. Chez les gens clairement à droite, telle, telle et telle zone s’activaient, à telle intensité. Et chez les gens à gauche, l’amygdala (surprise !) s’activait aussi, mais en compagnie d’autres zones que celles des gens à droite. La différence était tellement prononcée que les chercheurs ont pu créer un algorithme qui, devant la « signature » de vos réactions devant des images dé-goûtantes, peut découvrir votre orientation politique entre globalement à droite et globalement à gauche. Taux de réussite ? 95% !!!!

Soulignons que ce n’est pas la première fois, et très certainement pas la dernière, que l’on observe de profondes différences entre fonctionnement cérébral « de droite » et fonctionnement cérébral « de gauche ». Quelles leçons en tirer ?

1/ Ces études ne disent pas, ni même ne suggèrent, qu’il existe une différence innée, génétique, entre cerveaux qui conduirait à tel ou tel choix politique.
2/ Elles n’expliquent absolument pas ces différences qu’elles se contentent de constater.
3/ Vous êtes The Great Leader of Jesusland (le pays anciennement appelé États-Unis d’Amérique). Vous vous livrez à la chasse aux Ennemis de la Foi (anciennement appelés « gens de gauche »). Que faites-vous ? Vous jetez les suspects dans un scanner et vous leur montrez des images de charognes…




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2