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Daniel Pinós
Ága, l’homme et la nature au bord de l’apocalyse
Ága de Milko Lazarov (21 novembre 2018)
Article mis en ligne le 15 novembre 2018

par C.P.
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Nanouk et Sedna vivent tels les chasseurs de rennes d’antan, en République de Sahka (Iakoutie) au Nord Est de la Sibérie, dans une yourte installée sur la banquise, à proximité de falaises impressionnantes. Chaque jour, Nanouk part avec son chien à la chasse et à la pêche. Sedna, elle, soigne difficilement une plaie au ventre...

En 1922, le cinéaste Robert J. Flaherty tourna le premier documentaire où apparaissaient les premières traces d’une fiction. Il s’intitulait Nanouk l’Esquimau. Avec Àga, Milko Lazarov nous rappelle l’œuvre de Flaherty, car les deux films ont en commun le fait qu’ils racontent le début et la fin d’une époque. Flaherty a été marqué par les premières apparitions du cinéma sonore, Àga est marqué par le réchauffement climatique, qui provoque déjà des effets irréparables dans les zones du sous-sol des pôles. Dans le film de Lazarov les personnages forment une famille. Le père Nanouk, sa femme Sedna, leur fils Chena et leur fllle Àga. Ils ont quelque chose en commun avec les personnages de Nanouk l’Esquimau, bien que le film de 1922 soit plutôt un film d’aventure naïf, si on le compare au portrait apocalyptique mais beau représenté dans Àga.

Àga est une métaphore de l’époque dans laquelle nous vivons. C’est un flm extrême, tourné à moins 42 degrés par le réalisateur bulgare Milko Lazarov et mis en espace en Sibérie, à la périphérie du pôle Nord. C’est un film délicat et risqué, à cheval entre le documentaire et la fiction, qui met en lumière la beauté austère du paysage polaire.
Un couple esquimau survit dans un environnement hostile grâce à la chasse, avec des moyens rudimentaires et des pratiques ancestrales, conséquences d’une décision impliquant le renoncement au confort que vivent leurs enfants, pleinement intégrés dans le monde moderne.Les acteurs Mikhaïl Aprosimov, Feodosia Ivanovna, Sergei Egorov et Galina Tikhonova, savent s’offrir à la caméra, mais aussi interpréter à partir d’un incroyable naturel les tranches de vie qui les confrontent aux abus planétaires et les en rendent victimes.

Le travail photographique sur la couleur de Kaloyan Bozhilov réussit à très bien montrer les situations les plus complexes comme les tempêtes ou les glaciations. La production et l’équipe dirigée par Veselka Kiriakova ont aussi un grand mérite en raison des conditions difficiles dans lesquelles ils ont dû filmer dans la toundra. La musique de Penka Kouneva donne un sens non seulement à la mise en scène de Veselka Kiriakova, mais à toute l’histoire. Tourné également au format 2.35 afin d’obtenir la reconstruction la plus panoramique et cinématographique possible à partir du numérique, il attire l’attention sur les changements incessants de lumière durant les journées de tournage. En plus d’une photographie puissante, le film est truffé de symboles, d’indices et d’augures tels que la sagesse naturelle incarnée par le couple d’Esquimaux et l’espoir représenté par leur fille ayant brisé le lien filial et la chaîne de la tradition familiale en allant travailler en ville.

Jusqu’au premier tiers du film, les images suivent les personnages dans leurs tâches routinières et leur silence, c’est alors que la femme fait allusion à leur fille Àga : « Elle adorait tes histoires de rennes ». Peu de temps après, leur fils Chena apparaît à l’horizon en motoneige. Il apporte du bois et du kérosène, mais la vraie raison de son voyage au bout du monde est de dire au couple qu’Ága travaille dans une mine de diamants.

Àga [1] est le deuxième long métrage de Milko Lazarov, qui déclare « Je voudrais faire des films dont le paysage serait irréaliste, comme la lune ou autre chose comme ça. J’aime ce genre d’esthétique. Si je fais un autre film, le paysage sera à nouveau ma plus grande source d’inspiration ».

Le changement climatique, la disparition de la faune autochtone, les rennes, les ours, les belettes, les oiseaux polaires, l’épuisement des ressources naturelles et la fonte des glaces sont autant de présages d’une apocalypse imminente que le réalisateur bulgare accentue avec la présence des corbeaux et la Ve symphonie de Gustav Mahler en épitaphe. « Bien qu’il me soit difficile d’expliquer la structure interne du film [confie Milko Lazarov], cette histoire se déroule quelques minutes avant l’Apocalypse, dans la courte pause avant la fin de notre espèce, quand nous devons tous payer pour ce que nous avons fait en tant que race humaine. Pour moi, ce sont les deux derniers êtres vivants sur terre, un père et une fille : elle est la métaphore de l’espoir et il représente la sagesse ».

Notes :

[1Grand prix du Festival du Film de Cabourg 2018

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