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Christiane Passevant
Sofia. Film de Meryem Benm’Barek (5 septembre 2018)
Article mis en ligne le 9 septembre 2018

par C.P.
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Sofia vit à Casablanca avec ses parents. Lors d’un repas familial, elle est prise de douleurs et de contractions, sa cousine, Lena, découvre qu’elle est sur le point d’accoucher. Surprise de la famille qui voit immédiatement le caractère non seulement scandaleux, mais aussi illégal d’accoucher d’un enfant hors mariage. Pressée de révéler le nom du responsable, l’hôpital lui donne 24 heures pour fournir les papiers du père avant d’alerter les autorités…

Meryem Ben’mBarek prend le parti de réaliser une photographie de la société marocaine en abordant le cas de déni de grossesse d’une jeune fille et la condition des femmes, « 150 femmes accouchent hors mariage chaque jour au Maroc, elles encourent la prison, elles sont stigmatisées et leurs enfants aussi ». La réalisatrice décrit aussi les différences de classes, divisions factuelles au sein de la société, car le drame vécu par Sofia est révélateur du « fonctionnement d’une société dans tous ses aspects. Par ailleurs [souligne la réalisatrice], il faut savoir que le mariage incarne encore et toujours la réussite ultime au Maroc. Il permet d’asseoir sa position sociale : il se doit donc d’être le plus fastueux, clinquant, somptueux possible… Nous sommes dans une société du paraître où l’image que l’on renvoie de soi et de sa famille est très importante. Les parents de Sofia sont bien plus préoccupés par les origines modestes du père de l’enfant que par l’enfant lui-même. La grossesse de leur fille est finalement moins dramatique que son mariage rendu inévitable avec un garçon des quartiers pauvres. Il s’agit bien sûr de sauver leur honneur et celui de leur fille, mais aussi (et surtout) de préserver leur image au regard des autres. »

Casablanca est la capitale économique du Maroc où beaucoup de personnes viennent pour y trouver du travail et tenter d’échapper à leur condition sociale. Mais « la fracture sociale est si profonde qu’elle empêche toute progression. Les jeunes des milieux populaires sont comme entravés, ils n’ont aucune perspective d’évolution quelque soit leur motivation, leur énergie ou leur investissement personnel. » D’ailleurs, comme l’explique Meryem Benm’Barek, « les différents quartiers qui composent la ville sont un parfait résumé de la société marocaine. J’ai filmé ceux qui étaient à mes yeux les plus adaptés à mon sujet : Derb Sultan où habite la famille d’Omar est un des quartiers les plus anciens et les plus populaires, le centre-ville où réside la famille de Sofia est dominé par une architecture coloniale qui raconte l’histoire du pays, Anfa où vivent Lena et ses parents est l’endroit qui concentre les villas et les grandes propriétés. »

Le contexte socio-économique est donc présent dès le début du film, y compris dans les comportements et les attitudes au sein de la famille, notamment entre les deux cousines. Sofia est effacée, vêtue d’une djellaba, Lena en revanche est issue d’une classe plus privilégiée, son père est français, elle a fait des études et paraît plus autonome.

Sofia de Meryem Benm’Barek se présente tout d’abord comme un thriller social, puis au cours du film évolue peu à peu et se transforme en étude sociologique. Face à la situation, la hiérarchie sociale se dévoile très vite dans les rapports entre la famille mixte de Lena, celle traditionnelle de Sofia que l’on peut qualifier de classe moyenne, enfin avec la famille issue d’un milieu populaire, celle de Omar, le père supposé.

Marqué par de telles divisions sociales, « l’enjeu est moins de savoir qui est le père de l’enfant que de montrer la pression qu’impose une société qui ne conçoit pas une naissance sans mari. Du coup, le drame familial prend le pas et les jeux de pouvoir se font jour entre les personnages. » On le voit, plusieurs problématiques sont abordées dans le film et suscitent d’amples débats.

Sofia dresse le portrait juste et sensible d’un pays marqué encore par le colonialisme et bien sûr par les traditions. Avec ce film, c’est la découverte d’une jeune réalisatrice qui, dans son premier long métrage, réussit à capter les ambiguïtés et les contradictions de la société marocaine pour en offrir une vision rare et non caricaturale.



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