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Henri Simon
La chien d’a-out
Article mis en ligne le 30 juillet 2018

par C.P.
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La chien d’a-out

La canicule qui s’épand sans vergogne en ce mois de juillet a fait émerger des ténèbres de la mémoire ces vers que nous serinions consciencieusement chaque année à l’école primaire et que nous devions apprendre par cœur

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, -

Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu. –

Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine. –

La terre est assoupie en sa robe de feu.

Cette première strophe venait d’un long poème de Leconte de l’Isle, un poète largement méconnu aujourd’hui. J’ai su plus tard en explorant l’histoire littéraire pour je ne sais quel examen qu’il avait vécu dans la seconde moitié du 19ème siècle, qu’il avait été un des inspirateurs d’une école de « l’art pour l’art » connue sous le nom de Parnassiens, intermédiaire entre le romantisme engagé socialement et le symbolisme qui brisait le corset formel de la poésie. Je n’en dirai pas plus sauf que son nom reste pour moi indéfectiblement relié à ces vers, et aux chaleurs de l’été, et aux moissons, et aux vacances scolaires, et à bien d’autres souvenirs des chaleurs de l’été

L’école primaire où ces vers bruissaient immanquablement chaque année en juillet comme un retour des saisons, était dans un bourg agricole de la Brie, dont la terre était lourde de céréales et du retour sempiternel des moissons de juillet qui se prolongeaient souvent jusqu’en début août. Les vacances d’été s’étalaient alors du 15 juillet au 30 septembre en fait déjà pour les nécessités économiques des paysans qui formaient alors dans ma prime enfance plus de 60 % de la population : il fallait la main d’œuvre des jeunes pour suppléer aux travaux paysans mineurs alors que les adultes étaient accaparés par les travaux de la terre. Avant que les scolaires ne s’égaillent dans ces travaux agricole, l’école se permettait ainsi de magnifier en poésie la chaleur de l’été que l’on devait affronter dans des classes qui n’étaient, pas plus que les demeures climatisées en aucune manière.

Personne ne leur serinant qu’il fallait boire beaucoup. La moisson, c’était un dur travail en plein soleil, la tête seulement protégée par une casquette ou un chapeau de paille et le corps toujours revêtu de la chemise et des braies traditionnelles et on transpirait abondamment, J’ai parfois au cours de la dernière guerre aidé à la moisson, protégé par mon seul béret basque qui devenait si trempé de sueur que de temps à autre je devais le tordre pour retrouver quelque peu sa fonction d’éponge à transpiration. Il me souvient que les paysans emportaient pour leur journée de labeur de grosses outres de grès remplis de plusieurs litres d’une bibine qui leur était réservée, le dernier des cidres d’une âcreté sans pareille.

Dans ces années 1920 et 1930, la moisson qui débutait vers le 15 juillet si les temps étaient propices et les blés ou autres céréales bien murs se prolongeait, dans une ferme de taille moyenne, un centaine d’hectares, pendant près d’un mois. Et tout le monde était sur le pont. Le seul engin mécanique était alors la moissonneuse lieuse tirée par deux chevaux qui coupait la céréale à la base de la tige et liât ce qui avait été coupé à une cadence régulière, en bottes rejetées sur le côté. Mais il y avait un avant et un après. La moissonneuse ne pouvait entrer dans le champ à moissonner sans qu’on lui ait assuré un passage car cela aurait fait perdre une partie non négligeable de la récolte. Il fallait donc faire ce passage en coupant une bande de la largeur de la moissonneuse tout autour du champ. Cela s’appelai détourer le champ. C’était fait à la main par un faucheur muni d’une faux spéciale qui outre la lame comportait un dispositif permettant de recueillir ce qui avait été coupé d’un coup de faux. Rejeté sur le côté, cela devait être assemblé en bottes liées avec la paille elle-même. C’était un travail très pénible et seuls les plus costauds des faucheurs pouvaient l’assumer.

La moissonneuse pouvait entrer en action pour laisser finalement un champ de chaume sur lequel reposaient des alignées équidistantes.de bottes. Pour les céréales, on ne parlait d’ailleurs pas de bottes, terme vulgaire attribué au seul vulgaire foin. En céréale, la botte était une gerbe. Les gerbes ne devaient pas rester comme cela à terre. On les ramassait à la main pour en faire des petites constructions de trois gerbes, épis en haut, les moyettes. C’était le travail des femmes et des ados, pas si facile que cela car sous le soleil il fallait constamment se bisser et se relever avec une gerbe qui pouvait peser jusqu’à 15kg. Cela avait plusieurs fonctions : faire sécher les épis après une pluie d’orage ou la rosée du matin, permettre le ramassage en assurant un large passage pour les lourdes charrettes fourragères sans écraser quoi que ce soit, épargner un effort supplémentaire aux chargeurs de charrettes qui devaient prendre chaque gerbe à la fourche pour la lancer à un récepteur qui les rangeait suivant un schéma bien précis toujours les épis à l’intérieur pour permettre un chargement maximum.

Les gerbes étaient stockées pour le battage qui se faisait en hiver à la saison creuse, soit dans la ferme, soit dans des hangars près de la ferme soi dans des meules. Ces constructions temporaires qui faisaient inévitablement partie du paysage d’automne dans les campagnes céréalières ont complètement disparu. C’était un large édifice édifié seulement avec les gerbes. Celles-ci étaient alignées dans un large cercle d’au moins 10 mètres de diamètre que l’on montait en cylindre de près de 5 m de hauteur. Le tout était couronné par un cône d’une hauteur équivalente. Les gerbes soigneusement alignées comme des rayons, toujours les épis vers le centre du cercle de sorte que l’extérieur ne voyait que les extrémités de paille. Cela était une bonne protection contre la pluie et contre les rongeurs ou oiseaux granivores. Mais il fallait protéger les parois du cône contre ces mêmes risques. On devait confectionner un toit de paille de l’année précédente assemblée comme un toit de tuile de sorte que la pluie glisse et ne pénètre pas ? C’était un travail d’artiste que seuls quelques professionnels exerçaient. Tout était ainsi au repos jusqu’au battage et, parait-il, le grain pouvait encore murir dans ce repos forcé en plein air.

De jour en jour, la moisson, entrecoupée parfois par un orage, S‘acheminait vers son terme, parfois plus d’un mois apes qu’elle eut débuté par le détourage.

Il ne restait plus, dès que les gerbes avaient été enlevées, que quelques jours pour aller glaner , des femmes en générale, les glaneuses et souvent aussi les mômes, c’est-à-dire récupérer les quelques épis oubliés par la moissonneuse, glanage qui servait surtout à la nourriture des quelques poules domestiques.

Et c’était alors la « chien d’aout », la fête individualisée ferme par ferme de la fin de la moisson .

La ferme la plus importante du bourg trônait sur la route du faubourg de Gironde, le long de la Nationale, les bâtiments assemblés autour d’une grande cour carrée dont près de la moitié était occupée par un énorme tas de fumier qui ne se vidait qu’une fois par an à l’époque des labours d’automne. Le fermier tait un personnage conséquent, pas seulement le patron, maître absolu à bord, de près de 40 travailleurs, hommes et femmes et d’une famille de cinq héritiers qui tous devaient travailler d’une manière ou d’une autre à la prospérité familiale. Comme il se devait, il était aussi un édile au conseil municipal.

Pour la chien d’aout, on dressait à côté du portail donnant sur la rue un mât avec à son sommet une couronne de paille ornée de fleurs des champs. Pour avertir tout un chacun de la fin de la moisson e des festivités conséquentes.

Ces festivités se déroulaient un soir dans un grand banquet sur une large table dressée dans la cour, devant le tas de fumier, banquet auquel étaient conviés non seulement tous les acteurs grands et petits de la moisson et leur famille, mais aussi des amis et connaissances, les relations qui devaient être ménagées. Comme le fermier était un personnage local, la fanfare municipale était conviée aux festivités contre une aubade répétée au cours de la soirée.

Ma mère avant pensé que je devais apprendre la musique, j’avais été auparavant vers mes 10 ans à la connaissance de l’écriture musicale et à l’apprentissage du saxophone alto, et finalement intégré dans la fanfare, le seul jeune ado, anobli d’une casquette réglementaire avec des parement dorés. Et à ce titre, je fus ainsi associé plusieurs étés à la fête de la chien d’aout dans cette ferme.

Je n’ai guère souvenir de ces festivités qui duraient jusqu’au petit matin car je devais rentrer à la maison bien avant, mais les libations finissaient le plus souvent pacifiquement plus dans l’ivresse que dans la sobriété.

Et les routines agricoles reprenaient dès le lendemain. Le chaume délaissé était passé au scarificateur, un grattage de surface qui aidait à faire pousser les herbes folles qui pendant deux ou trois mois avant les labours d’automne qui les enfouirait comme engrais vert, servait de pacage au troupeau de moutons de la ferme.

Les chaleurs de l’été étaient passées après le 15 aout, la fête votive du bourg, le premier dimanche de septembre, marquait aussi que la fin des vacances approchait comme un feu d’artifice avant la fin de l’été.

Et on retournait dans la bouse grise de l’école, oubliant jusqu’à l’été suivant la complainte ritournelle des jours ruisselants de soleil et ce qu’avait pu être la chien d’aout.

La canicule d’aujourd’hui ne fait plus émerger que ces souvenirs enfouis sous la glace des années qu’elle fait fondre quelque peu. Que reste-t-il de toute cette vie qui survécut des siècles pour mourir il y a plus de soixante années écrasées à jamais sous le rouleau compresseur inexorable et impitoyable du progrès

Il n’y a plus de meules que dans les paysages des campagnes des chefs d’œuvre de Monet, Millet ou tant d’autres séduits par leur calme olympien. Il n’y a plus de bleuets ou de coquelicots qui paraient la couronne de la chien d’aout. Les fermes sont des cimetières d’engins mécaniques où l’on chercherait en vain une trace de vie collective

Il n’y a plus que ces souvenirs que fait émerger la canicule et qui mourront avec moi et mes pareils campagnards s’il en reste quelques-uns.

P.S. :

S’il vous plait, ne changez pas l’article féminin et prononcez bien en détachant a – ou (délaissant le t), c’est sans doute une survivance du patois briard que seuls quelques vieux parlaient encore dans ma prime enfance. J’ai entendu ainsi alors une ancêtre de plus de 70ans toujours esclave fille de ferme prononcer cette phrase : « C’te jour, j’étions ben à la ferme »

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