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Christiane Passevant
Les destinées d’Asher de Matan Yair. The Cakemaker de Ofir Raul Graizer. Foxtrot de Samuel Maoz
La société israélienne à travers le prisme du cinéma
Article mis en ligne le 19 juin 2018
dernière modification le 2 juin 2018

par C.P.
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Les destinées d’Asher de Matan Yair

The Cakemaker de Ofir Raul Graizer

Foxtrot de Samuel Maoz

Si la politique de l’État israélien prône le repli sur soi, une grande partie de la production cinématographique s’attache au contraire à la dimension multiculturelle de la société israélienne, à sa mosaïque de populations, de cultures, de langues et de traditions. Le cinéma traite de plus en plus de sujets clivants, voire tabous, avec un point de vue critique en opposition à la tendance politique actuelle. Certes le cinéma est aidé en comparaison d’autres pays, mais il n’en reste pas moins que les cinéastes israélien.nes ne sont guère en reste pour exposer les contradictions de la société, les conséquences de la militarisation, les tensions et les oppositions intérieures.


Jonction 48 de Udi Aloni  [1] décrit l’oppression d’une nouvelle génération issue des Palestinien.nes de 1948 en s’inspirant de la vie d’un rappeur palestinien israélien, coscénariste et acteur dans le film. Jonction 48 est une vision réaliste de la situation dans la périphérie des grandes villes puisque le film se déroule à Lyd/Lod, proche de Tel Aviv, où se côtoie une population mixte, avec en trame la diversité musicale.


Une autre peinture sociale est celle de la réalisatrice palestinienne israélienne Maha Haj dans son film Personal Affairs  [2]. Elle y décrit avec humour les rapports d’une famille, dont les parents vivent à Nazareth et les enfants à Ramallah et en Suède. Ce qui engendre des séquences d’anthologie faisant allusion à l’occupation militaire, dont celle de la grand-mère pour qui le temps s’est arrêté en 1948, et l’incroyable scène du tango dansé dans un checkpoint devant des gardes frontière médusés.


Elite Zexer situe son film, Tempête de sable  [3], dans un village du Néguev où des règles strictes sont imposées à la communauté bédouine. Il est interdit à Layla, étudiante en droit, de se marier hors de son village, et son père doit prendre une seconde épouse n’ayant pas d’héritier mâle. Le film évoque la prise de conscience et la volonté d’autonomie des femmes. Enfin le film documentaire de Tamara Erde, This is my Land [4], entame une réflexion sur l’éducation et la construction de la représentation de l’autre dans l’histoire officielle. En adoptant le mode comparatif et en croisant les regards, This is my land incite à l’analyse des systèmes éducatifs, des livres scolaires, des pratiques pédagogiques et de leurs rôles dans l’accompagnement du discours dominant et le formatage des esprits.

Ce qui fait le lien avec le film de Matan Yair, Les destinées d’Asher [5], situé dans un lycée populaire de la périphérie nord de Tel Aviv, dans une période très particulière du parcours des élèves, celle la fin des études secondaires, juste avant le service militaire obligatoire. Asher est un garçon impulsif, coléreux, à l’état brut, que son père destine à prendre la suite de l’affaire familiale d’échafaudages. À quelques semaines de l’examen final, Asher éprouve des difficultés à se concentrer et ne voit guère, comme d’ailleurs son père, l’utilité des cours de littérature. La plupart des élèves sont issu.es de la classe ouvrière et ne vont sans doute plus côtoyer la littérature, l’art, le théâtre et encore moins la poésie après la fin de leurs études secondaires.

Or, s’il ne semble pas y avoir d’échappatoire à une situation de déterminisme social, Asher va s’intéresser, grâce à l’écoute de son professeur de lettres, à des textes dont il n’avait jusqu’alors même pas idée de leur existence. La découverte des grands mythes littéraires universels le pousse à poser des questions et même à s’interroger. Cela crée un trouble dans ses habitudes, ses idées, l’image qu’il se fait de lui-même, de sa famille et des autres ; et soulève en conséquence le problème du modèle paternel et celui de l’enseignant. Les destinées d’Asher de Matan Yair porte non seulement une réflexion sur la violence de jeunes déconsidéré.es par un système éducatif codé, mais également sur le rôle des enseignant.es et des structures de l’éducation. La fin du film reste ouverte sur un questionnement qui n’est pas la fin de l’histoire.

The Cakemaker de Ofir Raul Graizer  [6] est un film autour du désir, du plaisir, du souvenir et de la découverte de l’autre. Il se déroule dans deux villes, Berlin et Jérusalem et met en scène trois personnages principaux, l’homme d’affaires, son épouse et le pâtissier, Oren, Anat et Thomas. Ce dernier est un jeune pâtissier allemand, assez secret, qui a une liaison avec Oren, un homme marié israélien qui voyage régulièrement à Berlin. Oren apprécie les gâteaux et ne manque jamais d’en ramener à sa compagne à Jérusalem.

L’histoire d’amour commence donc avec cet échange de gourmandises. Lorsqu’Oren meurt dans un accident de voiture, Thomas décide de se rendre à Jérusalem à la recherche de réponses concernant la mort de son ami, peut-être aussi de bribes de l’autre vie d’Oren, car explique le réalisateur, « Il ne peut pleurer la mort de son amant, il n’a ni cimetière, ni famille, ni enterrement. Sa tragédie à lui n’a pas de voix. ».
Ce qui est intéressant, c’est la différence dans le film entre les images d’un Berlin plutôt chaleureux et ouvert que Thomas parcourt en vélo et Jérusalem, qui tout en étant une ville du sud peut paraître sévère et fermée à un étranger.

Or, Thomas débarque en inconnu dans une ville dont il ne connaît ni les coutumes ni les traditions. Anat tient un petit café dans la ville, soutenue son beau-frère, très religieux, mais aussi sous la coupe de celui-ci. Le café doit se conformer aux règles religieuses et obtenir l’estampille du rabbinat. Sans révéler qui il est, Thomas se rend au café et propose à Anat de travailler pour elle. Elle hésite d’abord, elle craint de choquer en laissant un homme, de surcroît allemand et non juif, travailler pour elle. Mais elle accepte finalement et, peu à peu, Thomas va transformer sa vie quotidienne, le petit café ne désemplit pas grâce aux macarons et autres forêts noires qu’il confectionne. Elle s’intéresse aux secrets des gâteaux, elle s’y essaie et retrouve le sourire en cuisine. Jusqu’au beau-frère religieux, qui accepte Thomas, car celui-ci suit à la lettre les règles culinaires. The Cakemaker est un très belle histoire d’amour, de complicité, et l’émancipation d’une femme qui se libère de la tutelle religieuse et machiste.

Foxtrot de Samuel Maoz  [7] est construit comme une tragédie classique contemporaine, en trois actes, avec en conclusion, la fatalité de la destinée et la culpabilité. Inspiré d’une expérience angoissante, mêlant hasard et destin, lorsque le réalisateur a imaginé sa fille victime d’un attentat, le film est une critique acerbe de la société israélienne enfermée dans un passé mortifère, l’occupation et la politique nationaliste du gouvernement.

Mariés depuis trente ans, Michael et Dafna ont deux enfants et vivent dans un très bel appartement d’architecte à Tel Aviv. Yonatan, l’aîné, effectue son service militaire en plein désert, à un poste frontière, où rares sont les véhicules, c’est plutôt les chameaux qui passent… Un matin, deux soldats frappent à la porte et annoncent le décès de Yonatan sans donner de détails, Dafna s’écroule, Michael se bloque dans le mutisme, puis veut connaître les circonstances de la mort, exige de voir le corps de son fils et refuse violemment en bloc les phrases de circonstance, le protocole militaire et le culte de la mort « héroïque ». Fin du premier acte dont Michael est le centre. Pour cerner le personnage de Michael, le réalisateur explique : « durant mon enfance et mon adolescence, je n’ai jamais eu le droit de me plaindre, parce que les pires choses qui auraient pu m’arriver n’étaient rien à côté de ce qui était arrivé aux victimes de la Shoah. L’obligation de refouler une souffrance est terrible pour un enfant et il développe nécessairement des séquelles liées à ce refoulement. De plus, on a exigé de nous de réparer le traumatisme de la génération des survivants : nous avions le devoir d’être forts et virils. Le rêve de chaque enfant de ma génération était de devenir un jour un soldat courageux de l’armée israélienne […]. Mais tous les enfants n’étaient pas faits pour coller à ce modèle, et ce processus de formation idéologique a laissé de profondes cicatrices chez beaucoup d’entre nous… »

Second acte : l’absurdité de la tâche des soldats gardant un poste dans le désert, Yonatan dessine l’ennui, l’angoisse, le temps sans repères. Se joue alors une sorte d’En attendant Godot dans un conteneur qui s’enfonce dans un sol meuble, un peu plus tous les jours. Et il y a la peur des autres, l’impensable possibilité de leur parler puisque ce sont des ennemis… L’idée est si profondément ancrée dès l’enfance, et elle demeure. Alors lorsque qu’une canette de bière tombe de la voiture de jeunes Palestinien.nes revenant d’une fête, c’est la panique et le drame. Ce ne sera pas la première fois, commente Samuel Maoz, que l’armée couvre « des dérives, parfois des crimes, commis par des soldats. […] Des gamins de 18-20 ans qui doivent décider en un instant de la vie et de la mort de gens. Bien sûr, qu’ils sont responsables de leurs actes, mais ils sont aussi victimes d’un gouvernement qui a créé cette situation impossible de l’occupation et qui a transformé l’armée israélienne en un moyen de répression contre une population civile. » Troisième acte Dafna et Michael conversent dans la cuisine, c’est intime. Après avoir fumé un joint, les souvenirs reviennent, les drôles et les plus terribles. Dafna peut-elle accepter la fatalité ? Qui pourrait dire si son évanouissement a traduit une fuite, un refus ou sa soumission devant l’idée du sacrifice de son fils.

Le titre, Foxtrot, une métaphore du film. Une danse où l’on tourne en rond en revenant sans cesse au point de départ, commente le réalisateur, « c’est la situation de mes personnages, et peut-être aussi de la société israélienne dans son ensemble. » Il n’est pas étonnant que le film ait suscité tant de réactions et de polémiques en Israël, et c’est tant mieux. Le cinéma est certes le miroir d’une société, de ses différentes facettes et, en ce qui concerne le cinéma israélien, il est souvent critique et sans concession. À suivre donc… Le nouveau film d’Eran Riklis, réalisateur de la Fiancée syrienne, des Citronniers et de Mon fils, est bientôt sur les écrans avec Le dossier de Mona Lina [8]. Un huis clos entre deux femmes, Mona et Naomi, sur fond d’espionnage.

Notes :

[1Jonction 48 de Udi Aloni (2017). La population israélienne palestinienne représente 20 % de la population du pays.

[2Personal Affairs (affaires personnelles) de Maha Haj (2017).

[3Tempête de sable d’Elite Zexer (2017).

[4This is my Land de Tamara Erde (2016).

[5Les destinées d’Asher de Matan Yair (28 mars 2018).

[6The Cakemaker de Ofir Raul Graizer (6 juin 2018). Il faut souligner que le phénomène de marketing politique des autorités concernant le fameux pinkwashing et la libéralisation de l’homosexualité n’est guère efficace auprès de la population. Voir Mirage gay à Tel Aviv de Jean Stern (Libertalia).

[7Foxtrot de Samuel Maoz (25 avril 2018).

[8Le dossier de Mona Lina de Eran Riklis. La surprenante Golshifteh Farahani est Mona, et Neta Riskin Naomi (4 juillet 2018).



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