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Olivier Le Cour Grandmaison
Le peuple « blanc » d’une certaine gauche ou l’illusion du « Tous ensemble »
Article mis en ligne le 31 mai 2018

par C.P.
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Il n’y aura pas de « marée populaire » digne de ce nom ni de « Tous ensemble » unitaire, solidaire et démocratique sans les habitant·e·s, les militant·e·s et les nombreuses associations qui œuvrent depuis des années dans les quartiers. Il est urgent d’y travailler.

Samedi 26 mai 2018. Plusieurs dizaines d’organisations politiques, syndicales et d’associations appellent à une « marée populaire » pour combattre la politique d’austérité décidée par le chef de l’Etat, mise en œuvre par le gouvernement et soutenue servilement par les député-e-s de La République en Marche. Certains d’entre eux ont critiqué la réforme de l’asile élaborée par les services du Sinistre de l’Intérieur, le nouveau Jules Moch de la macronie qui distille régulièrement propos xénophobes, islamophobes et romanophobes, et réprime plus souvent qu’à son tour les mobilisations en cours, mais les petites audaces des premiers se sont arrêtées là. Hormis quelques-uns, tous sont rentrés dans le rang et l’ordre règne de nouveau au sein de ce groupe parlementaire qui prétend incarner un « monde nouveau » alors qu’il est au service d’une régression économique, sociale, juridique, hospitalière, universitaire, etc., inédite. Contre cette offensive néo-libérale menée sur de multiples fronts pour remettre en cause de nombreux conquis sociaux arrachés de haute lutte, les signataires de l’Appel entendent défendre « l’égalité, la justice sociale et la solidarité », et « construire ensemble un « grand rendez-vous citoyen. » Louables et indispensables objectifs, assurément, de même pour cette initiative qui tranche enfin sur les journées d’action sans lendemain et les initiatives sectaires de la France insoumise, lesquelles ont confirmé, une fois de plus, les limites de ce genre de manifestations. Beaucoup, déjà, saluent ce « cadre unitaire sans précédent » supposé permettre de scander de nouveau joyeusement : « Tous ensemble » et de travailler ainsi à la convergence des luttes sans laquelle nos défaites risquent de dépasser toutes les espérances de ceux qui sévissent aujourd’hui à l’Élysée comme à Matignon.

À ce jour, s’il est évidemment impossible d’établir un bilan de cette mobilisation à venir, un constat s’impose : les « oublié-e-s » Français et étrangers de cet appel se comptent par millions. Qui sont-ils ? Une fois encore, les habitants des quartiers populaires et les héritiers de l’immigration coloniale et postcoloniale victimes de discriminations systémiques et traités, par tous les gouvernements, de droite ou de gauche, comme les nouvelles classes pauvres et dangereuses du XXIème siècle. Méprisés et jamais entendus lorsqu’ils cherchent à faire entendre leur voix, ils sont sévèrement réprimés quand ils osent s’organiser et se dresser pacifiquement contre la situation qui leur est depuis si longtemps imposée. Les « plans banlieues », selon le vocable employé ? Une « grande mystification. La vérité, c’est qu’aucun plan n’a jamais été mis en place. (…) Résultat, dans les quartiers, il y a moins de services publics, moins de crèches, moins d’équipements sportifs, moins de capacités financières des communes (30 % de moins), moins d’accès à la culture » et de « professeurs… » Et l’auteur de cette charge lucide et impitoyable, pour celles et ceux qui ont occupé des fonctions majeures dans ce pays et pour lui-même, de conclure :
« C’est un scandale absolu [1] ». Qui a tenu ces propos accusateurs et révélateurs de décennies de reniements, de trahisons et d’abandons ? Des « islamo-gauchistes » irresponsables qui, aux dires de certains, seraient les fourriers d’un « nouvel apartheid » ? Des militants « communautaristes » revanchards et peu sensibles aux beautés immarcescibles de l’universelle République ? Non, il s’agit de l’ancien ministre de la Ville et de la Cohésion sociale, Jean-Louis Borloo, à qui le chef de l’État a confié le soin d’élaborer un énième rapport sur les banlieues. Celui-là même qui vient d’être abandonné en grande pompe, sous les ors du palais présidentiel, par Emmanuel Macron en personne et livré, comme beaucoup d’autres, à la critique rongeuse des souris.

Quelques semaines plus tard, au mois de mai, les députés François Cornut-Gentille (Les Républicains) et Rodrigue Kokouendo (LRM) ont publié une étude consacrée au 9-3, comme on dit. On y lit ce que les spécialistes, les chercheurs, les responsables associatifs et les militants savent depuis fort longtemps : les habitants de ce département sont les plus démunis de la « France métropolitaine. » À preuve, le taux de pauvreté est de 28 %, le double de l’Hexagone. Le taux de chômage s’élève à 12, 7 % soit « 3 points supérieur à la moyenne nationale » cependant que « le moins bien doté des établissements scolaires parisiens reste mieux doté que le plus doté des établissements de la Seine-Saint-Denis. [2] » Admirable. Admirable également le taux de chômage des diplômés à bac plus 2 qui est trois fois supérieur à la moyenne nationale cependant que les titulaires d’un master 2 ou équivalent – bac plus 5 - ont 22 % de chances en moins d’occuper un emploi de cadre, selon une étude publiée en 2016 par l’Observatoire national de la politique de la ville. Persistance remarquable et sinistre des inégalités et des discriminations. Les principaux responsables de cette situation, à laquelle s’ajoutent, entre autres, des dysfonctionnements structurels de la justice en raison d’un manque criant de fonctionnaires ? « La République » et l’État qui est à la fois « inégalitaire et inadapté », écrivent ces deux parlementaires. Qu’ils persévèrent dans leur parti respectif après de telles analyses laissent pantois mais, visiblement, la politique a ses raisons que la raison ignore.

Pour celles et ceux qui, conformément à l’Appel à la « marée populaire », dénoncent à juste titre la destruction des services publics, les inégalités croissantes et une politique économique et fiscale outrageusement favorable aux plus riches, une telle situation aurait pu permettre d’illustrer ces constats et de faire la démonstration que les habitants des quartiers populaires ont été, sont et seront les premières victimes des orientations présidentielles et gouvernementales. Quant aux discriminations ethnico-raciales, pas une seule fois mentionnées dans ce texte, de même le racisme dont l’absence ne laisse pas surprendre eu égard à la situation, elles sont désormais bien connues grâce à des enquêtes multiples et sérieuses. Dans le monde professionnel, 59 % des hommes âgés de 18 à 34 ans, perçus comme arabes, noirs ou asiatiques, en ont fait l’expérience. La proportion est de 65 % pour les femmes. En matière de logement, le taux est de 80,4 % cependant que l’on sait, depuis huit ans maintenant, qu’en région parisienne, la probabilité d’être contrôlé par les forces de l’ordre est 6 fois plus élevée pour les « Noirs » et 8 fois plus grande pour les « Arabes [3] » que pour les personnes appartenant à la population majoritaire. Belle police républicaine, assurément.

Sur ces sujets, il est vrai, François Ruffin, qui se croit très radical, a d’étranges pudeurs et fait preuve d’une pusillanimité confondante. Le 21 septembre 2017, il a ainsi opposé une fin de non-recevoir à la sœur de Adama Traoré, Assa, venue lui demander de soutenir l’action engagée pour que justice soit rendue. Motif de ce refus ? L’absence d’informations précises, selon lui, alors que cette affaire a défrayé la chronique. Des mois plus tard, ce vaillant député insoumis n’a toujours pas eu le temps de se renseigner et lors de la réunion, qui s’est tenue le 4 avril dernier à la Bourse du travail pour préparer la « Fête à Macron », les questions relatives aux violences policières subies par les jeunes des quartiers populaires et aux discriminations ont été traitées en chien crevé. Au cœur de ces « omissions » réitérés, qui témoignent d’un aveuglement et d’une surdité singulières, une conception surannée du peuple français composé de salarié-e-s, de travailleur-e-s et d’ouvrier-e-s blancs, pour l’essentiel. De là, pour certains députés en vue de la France Insoumise, l’inexistence sociale et politique des millions d’héritiers de l’immigration coloniale et postcoloniale dont les problèmes spécifiques n’ont pas droit de cité et ne sont jamais à l’agenda des mobilisations initiées ou soutenues par cette formation. Terrible oubli de l’histoire et de l’actualité sans doute partagé, hélas, par bien d’autres mouvements et associations diverses.

Dans la pratique, il en est de même pour les « multitudes » chères à Frédéric Lordon. En bon lecteur de Spinoza, il devrait pourtant savoir que de telles orientations sont grevées par une passion : la « mésestime » qui consiste à faire d’autrui « moins de cas qu’il n’est juste. » Ethique, III, déf. XXII. Mauvaise, cette passion l’est au plan individuel puisqu’elle conduit à traiter l’autre – ici les hommes et les femmes précitées - non en égal mais en inférieur cependant qu’au plan politique elle divise là où il faudrait travailler à unir pour mieux résister. Est-il besoin de préciser que persévérer dans cette voie, ce n’est pas œuvrer à la convergence des luttes mais c’est contribuer à entretenir sans fins clivages, suspicions et défiances mortifères qui, en se perpétuant, rendent toujours plus difficile l’avènement d’une solidarité effective et d’un combat commun ? Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, voit dans l’appel à manifester le 26 mai prochain la possibilité d’avancer dans la construction d’un nouveau « Front populaire. » Supposée admirable, cette référence historique est cruelle et révélatrice. En effet, si ce Front souvent célébré a adopté les réformes sociales que l’on sait, il n’a pas changé d’un iota la condition des « indigènes » de l’empire français et ses dirigeants socialistes, avec le soutien du Parti communiste, ont été jusqu’à interdire, le 26 janvier 1937, L’Etoile Nord-Africaine, l’organisation algérienne et indépendantiste que dirigeait Messali Hadj [4].

Quatre-vingt-deux ans plus tard, dans un contexte certes fort différent, ceux qui prétendent incarner une alternative sociale et politique aux orientations du chef de l’État commettent peu ou prou des erreurs similaires. Hier, les hommes dont ils se réclament méprisaient et réprimaient les « Arabes », les « Noirs » et les « Indochinois » des territoires d’outre-mer et de métropole. En 1938, la philosophe Simone Weil écrivait de cette situation : « J’éprouve, depuis un an et demi, un sentiment encore plus douloureux. J’ai honte de ceux dont je me suis toujours sentie le plus proche. J’ai honte des démocrates français, des socialistes français, de la classe ouvrière française. [5] » Aujourd’hui, les pâles héritiers de juin 36 n’ont que faire des millions de Français et d’immigrés dont l’histoire familiale a parfois été bouleversée par les violences coloniales. De même pour l’oppression, l’exploitation et les discriminations spécifiques qu’ils subissent en raison de leurs origines réelles ou supposées, et de leur religion imputée ou véritablement pratiquée. Il n’y aura pas de « marée populaire » digne de ce nom ni de « Tous ensemble » unitaire, solidaire et démocratique sans les habitant-e-s, les militant-e-s et les nombreuses associations qui œuvrent depuis des années dans les quartiers. Il est urgent d’y travailler.

Notes :

[1Le Monde, vendredi 27 avril 2018, p. 6. Après avoir qualifié ce plan de « feu d’artifice », de « concours Lépine » ou de « trip-LSD » élaboré par un « travailleur social trotskiste », le subtil Xavier Raufer s’est félicité de sa mise au rencart par le chef de l’État et de la politique conduite par ce dernier dans les quartiers populaires fondée sur « la sécurité. » Atlantico, 22 mai 2018.

[2Le Monde, samedi 19 mai 2018, p. 10 et 20.

[3Défenseur des droits. Rapport annuel d’activité 2017, p. 88. Dans l’éditorial, J. Toubon, qui préside aux destinées de cette autorité constitutionnelle indépendante, écrit : « Notre pays préfère la distinction à l’intégration, la concurrence à l’inclusion ; la pétition de l’universalité continue d’adorner les estrades publiques mais la réalité des politiques la compromet chaque jour un peu plus. » Sur les contrôles racistes effectués par les policiers, cf. F. Jobard et R. Lévy, « Police, justice et discriminations raciales en France : état des savoirs. » in Commission nationale consultative de droits de l’homme, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, 2010, Paris, La Documentation française, p. 182 et le document établi par Open society Justice Initiative, L’Égalité trahie. L’impact des contrôles au faciès, 2013.

[5S. Weil, « Qui est coupable de menées antifrançaises ? » [Projet d’article, avant mars 1938] in Œuvres complètes, II, Écrits historiques et politiques, Vers la guerre (1937-1940), Paris, Gallimard, 1989, p. 136.



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