DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Alain Brossat
Quatre bonnes raisons (moins une)
Article mis en ligne le 15 mai 2018

par C.P.
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France-Inter, infos de 7 heures, le 14 mai 2018

Nicolas Demorand : Bonjour Léa Salamé, quel est votre invité aujourd’hui ?

Léa Salamé : C’est le tournant majeur de la politique internationale aujourd’hui : les États-Unis et l’Iran – c’est un coup de tonnerre dont les répercussions vont se faire sentir pendant des mois et des années peut-être...

(suit un extrait sonore de la déclaration de Trump : « J’annonce aujourd’hui que les Etats-Unis se retireront de l’accord nucléaire États-Unis-Iran. Aujourd’hui, nous avons la preuve définitive que la promesse iranienne était un mensonge ! »)

Léa Salamé enchaîne : On a dit et répété depuis la semaine dernière en quoi l’influence d’Israël a été capitale dans cette décision de Donad Trump, certains disent que Benjamin Netanyahou est le Jiminy Cricket, l’âme damnée de Trump. Israël qui ne voulait pas de cet accord avec l’Iran, Israël qui ne veut pas que l’Iran devienne une puissance régionale, Israël qui fête aujourd’hui ses 70 ans – trois bonnes raisons d’inviter l’ambassadrice de l’État d’Israël aujourd’hui, Aliza Bin Noun... Elle sera avec nous à 7h50.

Nicolas Demorand : À tout à l’heure Léa Salamé...

Analyse de texte

– Sans doute prise par le temps, Léa Salamé a oublié une quatrième raison, non moins bonne que les autres, d’inviter Madame l’ambassadrice : la veille, l’armée israélienne a encore tué vingt manifestants sans armes, en blessant des dizaines d’autres, à la frontière entre Gaza et Israël. Ce qui fait, depuis le début des manifestations, quatre-vingt morts et des centaines de blessés. Mais sans doute ne serait-il pas séant que Léa Salamé importune son invité avec ces incidents sans importance et qui, au fil des semaines, tendent à relever d’une sanglante routine toute tsahalienne...

– « On a dit », « certains disent » – c’est la façon habituelle dont les journalistes qualifient les allégations dont ils ont à cœur de se démarquer. Et comme ces affabulations ont été « répétées » à l’envi, c’est militer en faveur de la plus stricte impartialité que donner la parole à la représentante de l’Etat d’Israël en France qui, à coup sûr, saura faire entendre un autre son de cloche. Si l’on accordait le moindre crédit à la thèse (pas totalement fantaisiste, tout de même...) selon laquelle Trump roule pour Netanyahou dans cette affaire, en sabordant délibérément des accords dont la signature avait été saluée par la dite communauté internationale, alors ce n’est pas la déléguée du pyromane que l’on inviterait mais, par exemple, l’ambassadeur d’Iran en France. En recourant à ce tour de passe-passe grossier, la journaliste en vogue de France Inter fait un peu plus que laisser entrevoir de quel côté elle penche – c’est, probablement, qu’elle se sent bien couverte, plutôt trois fois qu’une.

– Ces petites manœuvres viennent en prélude de grandes. Dans l’hypothèse d’un affrontement ouvert entre l’Iran et Israël, affrontement auquel la décision de Trump ouvre la voie, l’enjeu sera, pour nos élites politiques et médiatiques, d’anesthésier l’opinion publique à dose suffisamment élevée pour que celle-ci ne se révolte pas contre le soutien qu’en fin de compte et au mépris de toute décence politique, nos preneurs de décisions et faiseurs d’opinion accorderont à Israël, solidement cornaqué par son tuteur américain et éventuellement épaulé par l’Etat saoudien. C’est cela l’enjeu stratégique de la bataille qui s’engage sur les mots et les « éléments de langage », là où devra se montrer à nu cet impitoyable partage ami/ennemi qui renverra les actuelles récriminations européennes contre la décision de Trump à leur pauvre condition de palinodies.

– Si les gens dont l’ambition est de nous gouverner par le bâton et par le verbe prenaient un tant soit peu au sérieux le mot d’ordre ressassé de la lutte contre l’antisémitisme, alors ils ne passeraient pas leur temps à tendre perche après perche à cette fraction fluctuante et désorientée de l’opinion qui, dans le présent politique et historique ne cesse de trébucher sur des faits et événements, petits et grands, propres à alimenter ses préventions contre « les Juifs ». C’est ainsi, par agglutination de sensations suscitées au jour le jour dans notre actualité, de « chocs » enregistrés au fil des jours que le préjugé contre les juifs cristallise et devient un fait politique et culturel. Quand Madame Salamé énonce les « bonnes raisons » d’inviter l’ambassadrice d’Israël au micro de France Inter à une heure de grande écoute, et pas pour deux minutes, et qu’elle zappe au passage les morts de Gaza, chacun peut percevoir que le compte n’y est pas et les plus fragiles ou ceux qui ont le plus les nerfs à vif pour de bonnes ou de moins bonnes raisons vont aux conclusions expéditives et en tous points dommageables. Mais en l’occurrence, ce n’est pas à eux qu’il convient de jeter la pierre en premier lieu mais bien à ceux (celle en l’occurrence) qui abusent de leur pouvoir pour tenter de nous réconcilier avec l’intolérable.



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