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Christiane Passevant
Cinq ans de métro. Fred Alpi (Libertalia)
Article mis en ligne le 16 mai 2018

par C.P.
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Cinq ans de métro Fred Alpi (Libertalia)

Ou « le récit d’une vie trépidante sous terre, avec une bonne dose d’humour, d’analyse et d’espoir ».

En 1989, Fred Alpi débarque à Paris, sans un sou, en direct de Berlin-Ouest… Juste avant la chute du mur. À Berlin, il était le bassiste du groupe Sprung aus den Wolken (Surgi des nuages). Les Angry Cats sont encore loin. Pour subsister comme on dit, Fred trouve alors un job de grouillot à tout faire dans une boîte de pub. Mais c’est vraiment pas son truc, alors il démissionne avant de péter un câble. Une erreur de casting dit-il qu’il faut assumer !

Fred Alpi explique, en exergue, que Cinq ans de métro est un roman, « à caractère autobiographique », inspiré de son expérience de cinq années « passées à chanter dans le métro à Paris. [que] Tout ce qui y est raconté n’est donc pas vrai, ou ne s’est pas passé exactement de la façon dont cela est relaté, ou au même moment. » Et d’ajouter « Tout n’y est toutefois pas faux, loin de là, et certains reflets blafards des néons qui ont éclairé cette époque nous éblouissent encore aujourd’hui. Malgré cela, une belle lumière illumine également le métro, de temps à autre. »

Revenons au récit. Fred a démissionné parce que décidément il n’aime pas l’autorité ni avoir un patron. « La liberté, dit-il, que je revendique depuis l’adolescence n’est plus seulement une illusion romantique à laquelle il faudrait, avec lucidité, renoncer à l’âge adulte, mais au contraire un mode de vie, perfectible certes, que je peux savourer ici et maintenant. Je me sens en paix avec moi-même, conscient que je ne serai jamais heureux dans un travail contraint. »

End of the story ? Fin de l’histoire ? Justement non, elle commence. Parce qu’il faut vivre, parce que la musique tient une place importante dans sa vie, parce qu’il aime chanter et que le métro, ça l’attire. On y croise des gens, toutes sortes de personnes, et même parfois on les rencontre, enfin c’est plus rare… Évidemment chanter dans le métro n’est ni évident ni facile, il y a un règlement affiché dans les wagons, promulgué le 9 décembre 1968 et l’ordonnance est signée par un certain Maurice Papon. Ça rappelle de navrants souvenirs. Il y a aussi les flics, et les nervis, ceux qui se croient investis d’une mission : chasser tout ce qui n’est pas dans le rang, c’est-à-dire les manchards, les musicos sans badge, les sans-abris, les clodos, enfin tout ce qui, pour eux, fait désordre…

Fred se lance quand même dans le métro, comme dans une nouvelle aventure, et passe du rock à la chanson française. Dutronc, Brel, Brassens, Vian, Ferré, Prévert, Piaf… D’ailleurs chaque chapitre du récit est sous le signe d’une chanson, liée aux histoires, aux observations, aux mésaventures, aux sourires, aux blagues, aux découvertes, aux galères aussi… À l’écoute de la vie souterraine.

« Je me sens en phase avec le métro, avec l’odeur des freins sur les roues, ses cahots qui m’obligent à me tenir alternativement comme un surfeur ou un boxeur quand je chante et ses multiples sonorités mécaniques dont l’écho est renvoyé par les parois des tunnels. On entend parfois des grillons, dont le chant semble comme le mien appartenir à un autre lieu lorsqu’il résonne sur le traditionnel carrelage blanc qui couvre la plupart des murs des stations et des couloirs. J’ai pris l’habitude de m’accorder sur le signal de fermeture des portes des wagons, un mi approximatif qui se mêle parfois harmonieusement à certaines mélodies, tel un encouragement. »

Cinq ans de métro est un récit dont on a du mal à interrompre la lecture. Les événements politiques ponctuent le récit, les mouvements sociaux, les disparitions, les anecdotes, les observations, les comportements… On lit le bouquin d’un trait, et on y revient ensuite… Parce que dans le récit, il y a la verve du conteur, et parfois des éclats de rire, par exemple cette phrase lancée par un sans-abri à un type qui lui faisait la morale : « Toutes les religions, c’est qu’une seule et même merde, c’est juste la couleur du papier cul qui change. »

Après avoir lu Cinq ans de métro, on ne prend plus le métro dans le même état d’esprit. On regarde, en panoramique, on s’imprègne des non dits pour imaginer, pour continuer le récit. Personnellement, j’aime la musique dans le métro, même s’il y a des ratages, c’est pas grave, c’est la vie, en attendant que les grillons reviennent…

Extraits :

Paris s’éveille
« "Je suis l’dauphin d’la place Dauphine et la place Blanche a mauvaise mine."
Jusque-là, ça va. Mais j’ai l’impression d’avoir oublié tout le reste de la chanson. Ah merde, j’y vais ou j’y vais pas ? Ça fait une demi-heure que je tourne autour des escaliers qui plongent dans la station du métro Châtelet. Février, soleil sur Paris, et une petite dizaine de degrés au-dessus de zéro. Une belle lumière éclaire les façades des immeubles de la place Sainte-Opportune. Une lumière d’hiver, très blanche, très froide, mais j’ai chaud, très chaud. Respiration rapide, saccadée, anxieuse. Ma bouche desséchée semble incapable d’envoyer le moindre souffle vers mes poumons, oppressés par mon estomac en une inextricable torsade. Mes doigts sont paralysés, engourdis, incapables de sortir un son décent de la guitare que je serre fébrilement contre ma poitrine, de la même façon que si je voulais m’y accrocher. Je n’arrive pas à me décider à des- cendre dans le métro. L’impression de me jeter volontairement dans un précipice. En quelques jours, j’ai appris à jouer et chanter deux titres de Jacques Dutronc, plutôt simples, mais je ne les maîtrise pas encore. Surtout le texte, dont je n’arrive plus à me souvenir. Alors j’ai le trac. Un trac pétrifiant, tel je n’en ai jamais ressenti. Je me chante timidement les deux chansons, mais ma voix ne sort pas, prisonnière de mes tripes tétanisées. Et je transpire. Abondamment. Je dégouline de sueur sous le soleil pourtant bien innocent ce mois de février 1991. »

« Me voilà donc planté là, devant l’entrée de la station Châtelet. Je me sens très con, dans la rue, la guitare autour du cou. […] Mais c’est tellement plus facile d’arriver sur une scène, petite ou grande, avec ses potes, et de jouer, même approximativement, pour un public venu pour ça. Là, personne ne m’attend. Personne. Et il y a de fortes chances pour que j’emmerde les voyageurs, parce que je vois bien leurs réactions quand un chanteur vient faire la manche dans un wagon. Et je me demande ce que je fais là. Pourquoi est-ce que je me suis mis en tête de chanter dans le métro ? Bon, c’est vrai que je suis au chômage, criblé de dettes, et que si je ne trouve pas rapidement de l’argent, je vais encore me retrouver avec les huissiers et les flics à la porte. Ils voudront encore me prendre le peu que je possède, c’est-à-dire deux guitares et un ampli. Et ça, c’est hors de question. »

Le microcosme du métro et les comportements dans une société patriarcale : « Les hommes ne s’assoient pas sur les sièges du métro comme les femmes. Lorsqu’ils sont assis à côté de l’une d’entre elles, la plupart des hommes se tiennent assis de la même façon que lorsqu’ils sont seuls. Les jambes et les pieds nonchalamment écartés – pour s’aérer les couilles diront-ils naturellement – ils occupent le plus de place possible, sans se soucier de leur voisine qui tient, elle, les jambes soigneuse- ment repliées et serrées, son sac sur les genoux. Les balancements, les accélérations et les ralentissements quelquefois brutaux du métro accroissent les contacts physiques, que l’homme semble ne pas remarquer mais dont je doute fort que les femmes les désirent. Les mâles ne se laissent aller à cette proximité physique qu’avec les femelles car, curieusement, dès qu’ils ont un autre couillu en tant que voisin, ils font en sorte que leurs cuisses ne se touchent jamais, ou le moins possible. Sans toutefois trop les serrer, pour ne pas paraître assis « comme une femme » et déclencher une suspicion d’homosexualité de la part de ce voisin. »

« Ça va aller ? Vous avez besoin de quelque chose ?
— Non, ça va pas, j’en ai marre, on se fait emmerder tout le temps quand on est une femme, dans la rue, dans le métro, au boulot, dans les magasins. J’en ai marre de me faire peloter, de me faire traiter de pute, de voir des mecs qui me montrent leur bite, qui me demandent de les sucer. Marre, marre, marre ! »
Je ne sais pas quoi ajouter à ce qu’elle exprime, je sais seulement qu’elle a raison. Je poursuis mon chemin et sors du wagon, comprenant que ce n’est pas le moment de la ramener, et que son silence de tout à l’heure est la seule chose qu’elle avait à me dire ce jour-là. Ce n’est pas de l’aide d’un homme dont elle a besoin à cet instant, surtout pas. J’ai beau me dire que tous les mecs ne sont pas des salauds tels que ceux qu’elle décrit, je dois admettre que je ne me trouve pratiquement jamais dans une situation où je pourrais avoir à subir de telles agressions. »

« Depuis qu’elles sont enfants on leur apprend à s’en protéger. « Ne rentre pas trop tard, ne parle pas aux inconnus, ne t’habille pas trop sexy, ne sors pas toute seule, ne bois pas trop, ne souris pas trop » sont des injonctions qu’elles subissent en permanence, alors qu’on leur demande de façon contradictoire d’être douces, souriantes, dévouées et sexy dès qu’il s’agit de trouver un travail ou un mari, ou d’être simplement des consommatrices conformes à l’image véhiculée par la publicité. Ce que le métro vient brutalement leur rappeler à chaque instant, car c’est sur chacun des murs de ses stations et de ses couloirs que ce modèle de féminité idéale est matraqué à l’infini. »



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