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Christiane Passevant
Mai-Juin 1968 au cinéma. Mai 68, la belle ouvrage de Jean-Luc Magneron. Reprise d’Hervé Leroux. Les révoltés. Images et paroles de mai 1968 de Michel Andrieu et Jacques Kébadian
Article mis en ligne le 21 janvier 2019

par C.P.
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Trois films sur Mai 68, dont le dernier est sorti le 9 janvier, Les révoltés. Images et paroles de mai 1968 de Michel Andrieu et Jacques Kébadian. Une trilogie qu’il faut avoir vu pour comprendre comment se fabrique l’opinion dans les médias traditionnels aux ordres du pouvoir en place.

Mai 68, la belle ouvrage de Jean-Luc Magneron
Reprise d’Hervé Leroux
Les révoltés. Images et paroles de mai 1968 de Michel Andrieu et Jacques Kébadian

Les films sur mai et juin 1968 portent une réflexion toujours actuelle sur les violences d’État et sur les pratiques de trahison du mouvement social. De Gaulle et les autorités qualifiaient de « pègre » les manifestant.es en les accusant à l’époque de vandalisme pour justifier le retour à l’ordre et minimiser la barbarie des différents corps de police. On connaît l’antienne et cela rappelle évidemment des propos omniprésents sur les télés et les radios concernant les manifestations des gilets jaunes.


Document essentiel tourné à chaud, Mai 68, la belle ouvrage de Jean-Luc Magneron illustre encore une fois le décalage entre le discours officiel et la réalité sur le terrain. Véritable réquisitoire contre les violences policières, le film alterne les scènes d’affrontements, les combats de rue, les interventions des centres de secours, les transmissions entre les forces de l’ordre, les témoignages percutants, en plan fixe, de blessés, de médecins, de journalistes et d’anonymes : « ce qui était très fort, c’était la peur de ces policiers et leur haine en même temps ». D’autres intervenant.es soulignent le défoulement des forces de l’ordre, le matraquage systématique des manifestant.es, des passant.es, les incendies de voitures provoqués par les grenades des CRS, l’utilisation de grenades au chlore… « Ça a été vraiment un carnage. Les étudiants ont été pris un par un, matraqués. Il y en avait un, rue Cujas, tombé à terre, une flaque de sang sous lui. Il était inconscient et trois CRS ont continué à lui taper dessus. » Quant aux cris de CRS SS ! « ce n’est pas tellement faux, car ce n’était que des manifestations de rue et lorsqu’on voit la violence, la sauvagerie, le plaisir qu’ils avaient à frapper des gens, des jeunes, souvent des mineurs, qui n’étaient pas armés, sans aucune défense, c’était de la bestialité à l’état pur et du sadisme »

Au commissariat du 4e, l’accueil se fait à coups de pieds et de poing avant vérification des papiers. Dans le couloir, vers des cellules sans aération où sont entassées jusqu’à 200 personnes, les flics, les CRS et les gardes mobiles cognent encore et matraquent. Tout est permis. Dans la rue, les secouristes sont bousculés, arrêtés, des grenades lancées à l’intérieur des infirmeries d’urgence. Les médecins décrivent de multiples et très graves conséquences sur les manifestant.es : yeux crevés, cécité totale par les gaz, fractures du crâne, des membres, hématomes méningés, séquelles respiratoires. Les filles ne sont pas épargnées et les témoins évoquent les attouchements et les viols dans les cars et les commissariats. Le « lumpenprolétariat » de la police est lâché en horde pour « casser du gréviste et de la pègre étudiante. »

« Statistiquement [dit un journaliste], il est impossible qu’il n’y ait pas eu de morts. À l’hôpital Cochin, il y a eu un certain nombre de choses assez louches en matière de signature d’actes de décès. C’est très facile de camoufler les vraies causes de la mort. » François, blessé gravement par une grenade offensive alors qu’il secourait un homme à terre rue St jacques, déclare une « haine terrible contre ces flics. Mais ils obéissent aux ordres. Et tant que tous ces salopards sont là-haut, ça se passera de la même façon. »

Mai 68, la belle ouvrage est encensé à la première Quinzaine des réalisateurs en 1969, mais ne sera cependant pas distribué. Sans doute trop dérangeant pour la précision et la force des témoignages, le film, demeuré inédit, a certes de quoi rafraîchir la mémoire sur les violences d’État en 1968, mais au-delà ce document fait le lien avec l’accroissement actuel des violences policières dans le contexte de l’état d’urgence institutionnalisé et l’incapacité des autorités à prendre en compte les revendications d’une population qui n’en peut plus. Mai 68, la belle ouvrage de Jean-Luc Magneron est finalement sorti en copie restaurée le 25 avril 2018.

Mai 68 a été un moment de prise de conscience populaire, les trois films dont il est question l’évoquent. Reprise d’Hervé Leroux , sorti en copie restaurée le 30 mai 2018, procède d’une démarche différente, c’est une enquête cinématographique qui démarre grâce à une photo dans une revue, puis à une séquence tournée en juin 1968 par des étudiants en cinéma de la reprise du travail aux Usines Wonder de Saint Ouen. Cette prise unique structure le film, Hervé Leroux y revenant à chaque étape de ses rencontres avec les protagonistes retrouvé.es, parfois en zoomant dans l’image ou en remontant la séquence.

Reprise est le cri d’une ouvrière, d’une femme qui, après trois semaines de grève, se sent trahie par l’arrêt programmé du mouvement et se révolte face aux consignes de rentrer dans le rang après une lutte pour l’amélioration des conditions de travail et le respect de chacun et chacune. Cette grève est l’une des plus importantes chez Wonder, et peut-être est-ce une première pour la jeune femme qui s’insurge : « Non, j’rentrerai pas, j’mettrai plus les pieds dans cette taule... Vous, rentrez-y, vous allez voir quel bordel que c’est... On est dégueulasses jusqu’à là ! On est toutes noires, hein faut l’voir vous ! » Entourée d’hommes, de syndicalistes et de militants qui tentent de la calmer, de la raisonner, elle réagit spontanément contre les consignes syndicales, refuse d’accepter l’espoir bafoué et de se résigner à reprendre son travail dans l’usine.

En 1997, Hervé Le Roux se met à la recherche de cette femme pour lui donner le droit à une « seconde prise ». « Je tournais autour de cette image, sans savoir comment la montrer à d’autres, comment la transmettre », explique-t-il. Au cours de sa rencontre avec les deux cinéastes, avec des ouvriers, des militant.es, des syndicalistes auxquel.les il montre la fameuse séquence, il filme leurs réactions et recueille leurs analyses… C’est un document essentiel de la mémoire de la classe ouvrière. À travers leurs témoignages se déroule ainsi tout un pan d’histoire enfouie, les conditions de travail, l’embauche à partir de 14 ans comme OS, les femmes faisant le sale boulot — « On est dégueulasses jusqu’à là ! On est toutes noires » criait-elle devant la caméra —, et la hiérarchie, le paternalisme, les cadences, les pauses non autorisées, l’absence de douches et de lieu pour se nettoyer, le turn over, la rotation des emplois dans les ateliers lorsque c’est trop dur.

Reprise est-il un film sur le cinéma ? Le réalisateur se pose la question et y apporte sa réponse : « qu’est-ce que le cinéma si ce n’est une production de mémoire ? La démarche était de retrouver cette femme et, en chemin, j’ai rencontré tous ceux qu’on voit dans le film : leurs paroles, leurs histoires, leur mémoire. » La mémoire ouvrière comme celle de la lutte. L’enquête cinématographique utilise les codes du suspense et, en même temps, c’est le fil conducteur d’un récit qui a pour épilogue la fermeture des usines Wonder après le passage de Bernard Tapie. L’ouvrière inconnue est finalement le symbole du refus des accords de Grenelle du 27 mai 1968 entre les représentants des syndicats ouvriers (CGT, FO, CFDT, CFTC…) et ceux des organisations patronales. « Il faut savoir arrêter une grève » selon la formule bien connue.

Il ne s’agit pas, dans ces films sur Mai 68, d’une quelconque forme de nostalgie, ou l’envie de commémorations comme tentent de le faire croire les discours, les illustrations et les images habituelles, non il s’agit d’analyses critiques sur un mouvement social réprimé par la violence étatique et les conséquences des accords de Grenelle vécus comme une trahison par la base.

Des affaires classées ? Certainement pas. Les liens avec les violences d’aujourd’hui sont évidents, comme le réformisme, pour ne pas dire le conformisme, de certains syndicats. Quant aux violences policières, ignorées dans la plupart des médias et plus ou moins camouflés par des circonvolutions verbales, il suffit de relire le livre de Maurice Rajsfus, La police hors la loi. Des milliers de bavures sans ordonnances depuis 1968, publié au Cherche Midi.

Les Révoltés. Images et paroles de mai 1968 de Michel Andrieu et Jacques Kebadian. Le troisième opus de cette trilogie sur Mai-Juin 1968 complète parfaitement l’histoire du mouvement social. En outre, il faut souligner qu’il est rare que des cinéastes puissent retravailler, cinquante ans plus tard, sur des images qu’ils ont filmées dans le feu de l’action. Le plus frappant dans ce film est sans doute le souci constant des étudiant.es contestataires de tisser des liens avec les travailleurs pour donner plus de poids à leur lutte. « C’est grâce à cette stratégie d’alliance de classes que le mouvement parviendra à se généraliser en débouchant sur la plus longue grève de l’histoire de France. »

Le film est un document essentiel qui permet aussi de regarder ces images avec le prisme d’une analyse actuelle. Comme l’expliquent les réalisateurs, « le moment était venu de confronter hier et aujourd’hui. Il nous fallait faire de notre expérience de militants et de cinéastes une œuvre qui nous replongerait dans ce que nous avions vécu et filmé pendant ces deux mois fiévreux de 1968 : un témoignage de cette époque. […]
À l’IDHEC, en 1963, un groupe d’étudiants s’était regroupé pour aller filmer la grande grève des mineurs du Nord en empruntant le matériel de l’école. Le montage nous a échappé et nos rushes sont venus alimenter un film de la CGT. De là vint en 1967 le projet de filmer, en tant que militants et en tant que cinéastes, la réalité sociale et politique du pays. Nous étions aussi entraînés par le travail de Chris Marker et son film Loin du Vietnam sorti la même année. Il faut rappeler qu’à l’époque très peu de films s’intéressaient à la réalité sociale et politique du moment. […]
Notre idée était de composer un récit sans d’autres mots que ceux que nous avions choisis dans les extraits de nos films de Mai 68 : sept films dont certains sont sortis en salle en 1978 sous le titre Mai 68 par lui-même. On y retrouve également le film de Jean-Pierre Thorn : Oser lutter, oser vaincre, et celui de William Klein : Grands soirs et petits matins. »

Les Révoltés. Images et paroles de mai 1968 de Michel Andrieu et Jacques Kebadian est une très belle illustration du cinéma populaire, défini très justement par Jean-Michel Frodon comme « le lien qui unit dans l’action les différentes composantes d’une société refusant l’ordre établi. […] Le film commence avec le déclenchement du mouvement par les étudiants [et les étudiantes] au début du mois de mai 1968. Il ne faut pas oublier, néanmoins, que le terrain de la contestation avait été préparé dans les années précédentes grâce à deux types de mouvements : la mobilisation des étudiants, [des étudiantes] et des partis de gauche contre la guerre du Vietnam, mais aussi la multiplication des grèves ouvrières dans la sidérurgie, l’automobile, la chimie, les chantiers navals, etc. Souvenons-nous du beau film qu’Hubert Knapp et Marcel Trillat avaient réalisé sur la lutte victorieuse des ouvriers de Saint Nazaire, le 1er mai 1967, film qui fut censuré par la télévision. »

Michel Andrieu et Jacques Kebadian ont choisi de couper les commentaires pour laisser la parole aux manifestant.es, aux occupant.es des universités et des usines, étudiant.es, jeunes ou ouvriers et ouvrières.

Le cinéma politique existe en France, bien qu’il ne soit pas toujours distribué comme il le mérite, mais de nombreux cinéastes ont filmé et monté des films au cours de ces cinquante dernières années que l’on peut appeler politiques ou militants : Chris Marker, Bruno Muel, Gérard Mordillat, Charles Belmont et Marielle Issartel, Alain Nahum, Yann Le Masson, Richard Copans, Patricio Guzman, Jean-Michel Carré et Jean-Pierre Thorn.

Les Révoltés. Images et paroles de mai 1968 de Michel Andrieu et Jacques Kebadian est sur les écrans depuis le 9 janvier.
Ce serait formidable de voir ces trois films ensemble…
Mai 68, la belle ouvrage de Jean-Luc Magneron
Reprise d’Hervé Leroux
Les révoltés. Images et paroles de mai 1968 de Michel Andrieu et Jacques Kébadian


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