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Christiane Passevant
Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978 / 2015. Alain Brossat et Alain Naze
Article mis en ligne le 19 avril 2018

par C.P.
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Interroger l’actualité avec Michel Foucault Téhéran 1978 / Paris 2015

Alain Brossat et Alain Naze (Eterotopia)

Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978 / 2015. Dès l’introduction de leur essai, Alain Brossat et Alain Naze expliquent : « c’est à la lumière de la séquence qui s’ouvre avec la première guerre d’Irak, se poursuit avec le 11 Septembre et le renversement de Saddam Hussein, l’invasion de l’Afghanistan et s’intensifie avec l’apparition de l’État islamique et des attentats parisiens de 2015 que nous relisons les textes de Foucault sur l’Iran. C’est sous cette lumière que nous prenons la pleine mesure de l’importance de la bataille qu’il y engage. Une bataille dont les mots clés sont “la religion”, “l’Islam”, “la spiritualité politique”, “le peuple chiite”, “la laïcité”... »

Ses « reportages d’idées » sur le soulèvement iranien, écrits entre septembre et novembre 1979, ont provoqué bien des polémiques. En effet, dans ses articles, « Foucault prend exactement le contre-pied de l’approche hégémonique en France de “la religion” ; à ce titre, ceux-ci constituent un défi ouvert lancé au consensus républicain et moderniste, et aussi par conséquent à la philosophie progressiste de l’histoire. » Approche différente du phénomène religieux, analyse de sa relation à la politique, cela ne peut que « heurter de plein fouet la philosophie spontanée du consensus laïc et républicain en France. » Et c’est là que réside l’intérêt de ces textes qui ne sont pas dans la « ligne » et provoquent une réflexion tant sur le rôle de l’intellectuel.le que sur celui des journalistes. La « haine de l’Islam », selon un journaliste, serait-elle « le socle sur lequel reposeraient les comportements d’intolérance à l’égard de tout ce qui se situe en marge de l’unanimisme laïc, selon lequel seul un régime fanatique peut émerger d’un mouvement en appelant à un “Gouvernement islamique” (1978) ; ou, aussi bien, selon lequel s’en prendre à Charlie Hebdo, ce ne peut qu’être le fait de “barbares” (2015) s’attaquant à “nos valeurs ”, de “liberté d’expression”, de “laïcité”, mais aussi à “notre mode de vie” ».

Au moment du soulèvement contre le shah d’Iran, Foucault constate que « la religion est le creuset de la résistance d’un peuple à une “modernisation” laïque si brutale et si peu soucieuse des fondements culturels de l’existence populaire, en Iran, qu’elle apparaît aux yeux de tous comme indissociable du despotisme. » Dès lors, la lutte politique mobilise les couches populaires : « elle fait de milliers de mécontents, de haines, de misères, une force ». « La religion, avec l’emprise formidable qu’elle avait sur les gens, la position qu’elle a toujours occupée par rapport au pouvoir politique, son contenu qui en fit une religion de combat et de sacrifice, etc., quel rôle a-t-elle donc ? Non pas celui d’une idéologie qui permettrait de masquer des contradictions ou d’assurer une espèce d’union sacrée entre une série d’intérêts divergents. Elle a été véritablement le vocabulaire, le cérémonial, le drame intemporel à l’intérieur duquel on pouvait loger le drame historique d’un peuple qui met son existence en balance avec celle de son souverain. […] C’est sur ce point que le récit que fait Foucault de l’événement du soulèvement comme “scène” se sépare le plus distinctement de celui qui insiste sur le “processus” – les causes et les conditions générales qui y conduisent. »

Michel Foucault a été fasciné par la puissance de la mobilisation populaire et la lutte pour son émancipation, avant la reprise en main de la société révoltée par Khomeiny et les mollahs. Mais au-delà des événements et de ses conséquences, « Foucault posait des questions aussi générales que les rapports de l’Islam et de l’Occident, de la Révolution et de la religion, de la volonté et du droit », comme également sur le rôle de l’information, la subjectivité des journalistes et leur connaissance des faits qu’ils et elles rapportent.

Car, remarquent les deux auteurs, ce n’est plus « à propos de l’existence (ou non) de Dieu, mais autour de la coexistence (ou non) des religions » que se focalisent les tensions. La religion reste certes un moyen efficace de dissimuler les enjeux politiques et économiques pour manipuler « l’opinion publique ». « De quelle (nouvelle) époque les événements iraniens témoignent-ils ? se demande Foucault. Quelle est à ce titre leur valeur diagnostique et pronostique ? Dans le décalage temporel qu’introduit la saisie par Foucault du motif de l’actualité se dévoile la dimension philosophique de son reportage. Ou plus précisément, l’inscription inopinée d’un geste et d’une pratique philosophiques dans l’espace du journal. Une sorte d’intrusion, une forme de contamination, peut-être. En cherchant bien, on trouverait que l’“opération” que réalise Foucault ici n’est pas sans précédent ni équivalent. Le rapprochement s’impose avec le “rapport” qu’établit Hannah Arendt à propos du procès de Eichmann à Jérusalem, un rapport sur “la banalité du mal” et dont le support est bien une sorte de reportage sur cet événement tout aussi “unique” ».

En déplaçant la perspective habituelle, Foucault jette « le soupçon sur un certain mode hégémonique/hégémoniste du questionnement, [assujetti au] champ d’une expérience singulière – celle du monde occidental. » Et cela est en soi intéressant, car sans intention de « prédire », « il s’en remet, dix ans exactement avant la désintégration de l’Union soviétique, à une intuition : une autre figure “globale” de la conflictualité (de la “guerre des mondes”) est en train d’émerger sur les bords ou dans le dos du chaos organisé, quasi-institutionnalisé, de l’affrontement “froid” entre les blocs. […] Et au cœur de cette nouvelle figure du soulèvement et de l’affrontement, il y a l’Islam, il y a le retour en force des sensibilités religieuses au cœur de la politique ».

Et, « après la “bataille du voile” dans les établissements scolaires et autres lieux publics, après le 11/09, éclat inaugural d’une époque hantée par le spectre du terrorisme islamique, après les affaires Charlie et les attentats de Paris du 13 novembre, et dans un climat où l’islamophobie a contaminé toutes les sphères de la vie publique, [ses écrits ont] un air d’absolue familiarité, de parfaite actualité. Encore une fois, Foucault n’était pas prophète. Mais dans ces articles “de circonstances”, il saisit “l’esprit de ce monde sans esprit” tel qu’il vient, avec autrement de sagacité que toutes les autorités de la science politique du moment, réunies ou désunies. »



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