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Daniel Pinós
Jean Ziegler. L’optimisme de la volonté. Film documentaire de Nicolas Wadimoff
Sortie le 18 avril 2018
Article mis en ligne le 24 mars 2018

par C.P.
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Le sociologue, écrivain et politicien genevois a rencontré le Che en 1964. « Il regarde tout ce que j’écris. Il est ma conscience politique », rappelle d’emblée Jean Ziegler dans le documentaire que le cinéaste Nicolas Wadimoff lui a consacré. Lorsqu’il a voulu le suivre en Amérique latine où il allait faire la révolution, le Commandante a refusé, lui rappelant que chaque homme doit se battre là où il est né. Une mission que Jean Ziegler a poursuivie tout au long de sa vie : lutter contre le capitalisme et les vautours de la finance et contre la faim dans le monde. « La faim, c’est le crime organisé », affirme-t-il avec conviction, comme il le fait à l’ONU en tant que rapporteur.

Jean Ziegler a toujours trois documents sur lui, trois aiguisoirs à indignation : une photo d’enfants défigurés par le noma, une maladie liée à la malnutrition, le rapport du World Food, parce que « la faim c’est le crime organisé », et la Déclaration des droits de l’homme, « une arme pour l’insurrection ». Il est né en 1934, mais l’âge n’a pas de prise sur son engagement, son indignation et ses convictions.

Nicolas Wadimoff a suivi le politicien et sa femme Erica à Cuba où il se sent comme un poisson dans l’eau. Il hume à pleins poumons l’air de la révolution et célèbre le système hospitalier où il y fait un court séjour après un malaise et les coopératives agricoles.
Ironie du sort, il es hospitalisé durant son séjour à la Clinique centrale Cira Garcia, dans le quartier de Miramar à La Havane, où se trouvent les villas de la nomenklatura et les ambassades. Il s’agit d’un établissement hospitalier modèle où viennent se faire soigner les visiteurs étrangers moyennant dollars. Une clinique qui ne ressemble en rien aux autres hôpitaux de la capitale souffrant des pénuries de médicaments et du manque de spécialistes.

Jean Ziegler rend visite aux travailleurs d’une coopérative agricole soigneusement sélectionnée pour l’occasion. On y rencontre des coopérativistes peu enthousiastes qui ne sont pas capables de donner le nom de l’auteur d’un slogan ventant la réforme agraire inscrit sur l’un des murs de la propriété. Seul Ziegler connait l’auteur, il s’agit de Vladimir Ilitch Lénine. Le mot d’ordre a été imposé par les apparatchiks du Parti communiste.
Comment ne pas comprendre l’embarras d’un ancien élève suisse de Ziegler devenu ingénieur coopérant à Cuba, lorsqu’il doit vanté les mérites de la révolution cubaine sur l’insistance de son vieux professeur ? La parole de l’élève ne peut être libre, il travaille à Cuba, son regard inquiet le trahit, le tournage est sous le contrôle des autorités et le vieux maître bavard répond lui-même à ses propres questions.

Son admiration pour le régime castriste frôle le mysticisme : il se recueille devant les Saintes Reliques, à savoir la civière qui a transporté le corps d’Ernesto Guevara, abattu en Bolivie. « C’est le sang du Che », souffle-t-il. Il ne peut voir ce qui cloche à Cuba : la pénurie, l’aspiration des jeunes générations à s’américaniser, la censure.

Il trouve le peu de voitures et le calme de la rue parfaits. La révolution castriste a réussi, estime-t-il. Pour Ziegler, l’absence d’éclairage et de publicités dans les rues sont les signes d’un pays qui se portent bien. Il oublie alors les pénuries d’électricité et de carburant, le blocus économique et la mauvaise gestion d’un cartel de dirigeants qui ont fait des choix économiques ayant précipité le pays dans la « période spéciale » dès le début des années quatre-vingt dix, et une crise économique prolongée.

Au cours d’une vie consacrée à lutter contre l’impérialisme, Jean Ziegler a conclu quelques alliances douteuses avec des révolutionnaires devenus des tyrans, comme Laurent Gbagbo, président de la Côte d’Ivoire. Pressé de questions par le cinéaste, il esquive, refuse d’étaler sa mauvaise conscience, concède finalement qu’il n’aurait pas dû accepter certaines invitations de Khadafi, qui était « certainement un fou, mais pas un imbécile ».

Il cause, il cause, et sa femme, professeur d’histoire de l’art, sourit, n’ayant pas beaucoup de place pour s’exprimer, elle. Il y a dans Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté un formidable second rôle. Il est tenu par Erica Deuber Ziegler, la compagne du politologue. Cette professeure d’histoire de l’art et politicienne genevoise ne parle pas beaucoup. Elle observe. La caméra capte son regard, son sourire. Elle est le surmoi du sociologue. Elle dit le mot « pénurie » là où il voit de la poésie. Elle le ramène sur terre. La tendresse qui cimente les vieux couples dévoile l’homme derrière le combattant. L’homme qui conjure sa peur des ténèbres en montrant le cimetière où il veut reposer. Qui se révolte contre l’inéluctable en citant Sartre : « Toute mort est un assassinat. »

À deux reprises, Nicolas Wadimoff intervient dans le film. Il interpelle Ziegler sur l’absence du multipartisme politique et d’une presse libre à Cuba. Le sociologue s’enferre dans le dogmatisme, invalide l’idée d’opinion publique, une force juste bonne à être manipulée par les pires fascistes, s’exclame : « La presse, on s’en fout ! Tu as besoin de La Tribune de Genève pour vivre, toi ? ». Et il se lance dans une tirade sur le besoin de sauver à Cuba les acquis de la révolution, y compris s’il est nécessaire de sacrifier la liberté d’expression et les libertés politiques. La Déclaration des droits de l’homme, « une arme pour l’insurrection » dit-il, qui fait partie des trois documents que Ziegler a toujours sur lui, mais manifestement selon lui elle ne s’applique pas au peuple cubain. Comme beaucoup de vieux communistes de sa génération il se refuse à briser son rêve de jeunesse au mépris de la réalité.

Avec rigueur et tendresse, non seulement Nicolas Wadimoff réalise le portrait intime d’une personnalité publique, mais aussi, à travers lui, il ausculte une partie de l’histoire sociale et politique de la planète qui vient de clore un de ses chapitres avec la mort de Fidel Castro.

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