DIVERGENCES 2
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Alain Naze
L’impasse mahoraise
Article mis en ligne le 16 mars 2018

par C.P.
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Si la grève générale actuelle, à Mayotte, n’est évidemment pas sans rapport avec l’état d’extrême pauvreté qui y règne, le mouvement, lui, est dominé par une logique consistant à attribuer à l’immigration comorienne la cause des violences à l’origine du mouvement. Le gouvernement Macron l’a bien compris, qui n’a proposé que des mesures répressives et de lutte contre l’immigration dite illégale.

La « Grève générale », déclenchée à Mayotte depuis le 20 février 2018, réclame qu’on distingue entre un fondement légitime du mouvement, et des dispositions affectives l’accompagnant, beaucoup plus discutables. Ces deux versants du dispositif contestataire en viennent à s’unir dans ce mouvement social à travers la désignation d’un bouc émissaire : à une misère bien réelle, à des infrastructures très insuffisantes, à une violence indéniable, on attribue une causalité fantasmatique – l’immigration « clandestine » essentiellement comorienne, supposée responsable de tous ces maux.
Si tous les participant.es à ce mouvement de grève ne partagent bien évidemment pas ce jugement hâtif, et comme épidermique, il n’en reste pas moins que leur tentative pour faire entendre la spécificité de leurs revendications non xénophobes (celles de la FSU, de la CGT par exemples, lorsqu’elles se distinguent d’un appel à la répression [1]) risque bien de rester inaudible, leur attitude ayant alors abouti, fût-ce à leur corps défendant, à fournir des troupes à un mouvement de grève dont ces organisations voulaient pourtant – là est la quadrature du cercle - se démarquer, sans cependant s’en dissocier.

Il aura suffi d’entendre les propos d’Annick Girardin, ce lundi 12 mars, pour saisir comment le gouvernement a su recoder en termes uniment répressifs les revendications propres à ce mouvement social – lequel, il est vrai, ne prêtait que trop généreusement le flanc à ce type d’opération. En cette occasion, passant sous silence les questions de pauvreté, d’insuffisances des infrastructures du département, d’inégalités vis-à-vis du reste du territoire dont souffre Mayotte notamment en ce qui concerne les minima sociaux, la ministre, ventriloque de Gérard Collomb en cette occasion, se contenta en effet de décliner tout un ensemble de mesures de type exclusivement répressif. Renforcement des effectifs de gendarmerie et de police, moyens accrus pour la PAF (police de l’air et des frontières), les annonces faites par l’envoyée du gouvernement flattaient unilatéralement les demandes sécuritaires émanant du mouvement, jusqu’à épouser benoîtement l’équation immigration « clandestine » = délinquance. C’est en de telles occasions qu’on peut mesurer la dérive fascistoïde du pouvoir actuel : une proposition strictement lepéniste il y a encore quelque temps devient, indéniablement, un élément censément neutre du discours politique – comme s’il dérivait de quelque validation empirique que ce soit. À partir de là, l’essentiel est déjà atteint par le pouvoir : si cette proposition sans base justificative passe comme une lettre à la poste, les mesures pour y remédier ne peuvent elles-mêmes que s’imposer…

Et c’est là que l’idée, déjà développée ailleurs [2], de Mayotte comme laboratoire d’un état d’exception se révèle en pleine lumière : la ministre a évoqué en effet l’idée de placer l’hôpital de Mamoudzou sous un régime d’extra-territorialité, de façon à contourner le droit du sol, pour les enfants d’origine comorienne naissant à Mayotte. Sous des allures policées, modérées, le pouvoir macronien se révèle homogène aux rêves d’une droite extrême, tout comme Valls était l’enfant naturel d’un républicanisme identitaire. La patte de l’actuel ministre de l’intérieur perçait par ailleurs en toute évidence à travers les mots d’Annick Girardin, concernant les logements des immigrés en situation dite irrégulière : celui qui avait décidé de priver d’eau les migrants de Calais, pour éviter tout point possible de « fixation », récidive ici dans l’iniquité, en soufflant (comme on dit d’un souffleur au théâtre) à la ministre des outre-mer l’idée d’une destruction, par la force publique, des pauvres logis des immigrés sans titre de séjour. Jusqu’ici les « décasages » constituaient une pratique que l’État, en paroles, condamnait, tout en empêchant les gendarmes de s’y opposer, et à présent, comme sans y toucher, l’actuel gouvernement propose, ni plus ni moins, de légaliser ces pratiques d’expulsion, autrement dit, il donne aux forces de l’ordre la mission de détruire les habitations de ces dits « clandestins », tout en leur faisant la chasse. Cela rappelle immanquablement les pratiques terroristes de l’Etat à l’égard des lieux d’habitation, précaires, des Rroms. Population comorienne, Rroms, poussière d’humanité que le pouvoir humilie et réduit à une impossible survie, mépris de classe et de race qui rend un pouvoir haïssable. La France, Etat colonial aujourd’hui comme hier, est trop heureux de pouvoir donner libre cours à ses tendances xénophobes, sous couvert d’une demande locale, « mahoraise ».

Parmi les demandes du mouvement social actuel, à Mayotte, il y a celle-ci, particulièrement inquiétante, pour les conflits ethniques à venir dont elle est grosse : une revendication (dont on ne sait si elle fait partie des quinze propositions acceptées par la ministre) portant sur le non recrutement, sur des postes à responsabilité, de Français d’origine comorienne. Là encore, on identifie clairement, dans ce mouvement de grève, une antienne de l’extrême droite française, visant à distinguer les individus selon leur degré de francité. Tout le danger propre à la notion d’« identité mahoraise » apparaît ici au grand jour : un Comorien, fût-il de nationalité française, ne pourrait atteindre à la dignité de l’être mahorais… Toute la thématique de l’enracinement est ici retrouvée, dont on sait les malheurs qu’elle a pu produire ailleurs (qu’on pense seulement au concept fantasmé d’ivoirité, et à ses conséquences funestes). Le Rwanda constitue également un exemple que la France devrait méditer avant de jouer les apprentis sorciers – Radio Mille Collines n’est pas tout à fait étrangère à certaines pratiques de Radio Kwezi, média mahorais dont on n’oubliera pas qu’il fut la radio qui, sans aucune prise de distance critique, a relayé sur son site des annonces de rendez-vous, en certains lieux, en vue de procéder à des expulsions de Comoriens dits en situations irrégulières (décasages). On signalera, en passant, que l’idée d’une occupation illégale d’un terrain (précisément par ces Comoriens dits en situation irrégulière) supposerait l’établissement, à Mayotte, d’un cadastre en effet fiable – ce qui est loin d’être le cas, d’autant que nombre de propriétaires mahorais se gardent bien de toute précision en la matière, en vue d’échapper à l’impôt sur la propriété.

Si le visa Balladur joue un rôle si important dans les relations entre Mayotte et les autres îles de l’archipel des Comores, c’est qu’il inaugure en effet une nouvelle ère, détestable :

« Jusqu’en janvier 1995, les conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France, prévues par l’ordonnance du 2 novembre 1945, ne s’appliquaient pas à Mayotte. Seuls étaient applicables, la loi du 3 décembre 1849 sur les reconduites aux frontières et un décret de 1932 relatif à Madagascar. C’est ce qui permettait la libre et paisible circulation des Comoriens dans tout l’archipel, y compris à Mayotte, malgré la soumission de celle-ci à l’administration française » [3].

Désormais, l’accès des Comoriens à Mayotte est conditionné par l’obtention d’un visa préalable, obligation introduite par le gouvernement Balladur, et durcie par le gouvernement Jospin, « prévoyant une peine d’un an d’emprisonnement et une amende de 3811 euros » [4]. Nous ne reviendrons pas ici sur la violation, par la France, des traités internationaux, lorsqu’elle a provoqué un référendum sur la seule île de Mayotte, et non en convoquant l’ensemble des îles de l’archipel, l’épisode est assez connu, mais on n’oubliera pas non plus que le visa Balladur ne tire sa légitimité que de ce déni de justice. Si les Comoriens peuvent être aujourd’hui considérés comme des « clandestins » à Mayotte, c’est bien du fait de ce coup de force de la France, que seul son droit de veto à l’ONU a rendu, de fait, légal, empêchant le Conseil de Sécurité de se prononcer sur le sujet.

Si, aujourd’hui, nombre de Mahorais justifient le rejet des Comoriens hors de Mayotte en arguant d’une inimitié ancestrale, il est aisé de reconnaître que cette opposition est en fait récente, et de pure construction — ce que le processus de départementalisation a d’ailleurs renforcé, en particulier à travers le syntagme performatif d’« identité mahoraise ». Le commun l’emportait jusqu’ici sur les différences, voire sur les différends, mais la départementalisation a introduit une forme de xénophobie mortifère à l’égard des autres îles de l’archipel, au sein de la population mahoraise — sorte de xénophobie induite, en ce que liée à un processus institutionnel.

En cela on rejoint une logique strictement coloniale, comme le souligne Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes : « On a construit une opposition fictive entre des populations d’un même environnement. C’est le droit colonial : on a donné des droits à certains et pas à d’autres » [5] . Dans sa demande d’inclusion au sein de la France (considérant être jusqu’ici une « sous-France »), s’exceptant de l’archipel, Mayotte reproduit un schéma colonialiste, entérinant le statut de citoyens de seconde zone aux frères comoriens, précisément en reniant cette fraternité.

Notes :

[1La mobilisation, depuis le 20 février, est menée par une intersyndicale (rassemblant CGT Ma, CFDT, Solidaires, SNUIpp, FO, FAEN, CFE-CGE et la confédération syndicale des familles) ainsi que des collectifs d’associations mahoraises. La CGT est ainsi bien consciente de l’instrumentalisation que le pouvoir effectue du mouvement : « Belle aubaine […] pour l’État français, soutenu par la presse dominante, que de se saisir de la colère des mahorais contre la misère et la violence qu’elle engendre inéluctablement, pour la mettre sur le dos de l’immigration des Comoriens, et autres archipels voisins [sic]. Tout à la fois la question de l’insécurité et de l’immigration devient un argument pour renforcer son tournant sécuritaire, dans un contexte où sur le territoire hexagonal Macron est en train de mener une offensive raciste et xénophobe contre les migrants ; un prétexte pour ne pas répondre aux exigences des mahorais de moyens et d’infrastructures suffisantes ; et un moyen de légitimer l’envoi de troupes supplémentaires pour raffermir la main de fer de l’impérialisme français sur son vassal insulaire » (« Mayotte : un mois et demi de grève générale, l’État français répond par la répression », Syndicat CGT Unilever France HPC, source Internet : http://www.cgt-unilever-hpc-france.com/2018/03/imperialisme-francais.html ).

[2Je me permets de renvoyer à mon article, paru dans le blog Médiapart d’Olivier Le Cour Grandmaison, « Les mots en campagne », intitulé « Mayotte : laboratoire d’un état d’exception permanent » - https://blogs.mediapart.fr/edition/les-mots-en-campagne/article/210317/mayotte-le-laboratoire-d-un-etat-d-exception-permanent

[3Ali Mmadi, Mayotte un vrai tabou, Paris, Editions Le Manuscrit, 2005, p.77.

[4Ibid.

[5Serge Slama, cité in Abdelhak El Idrissi, « La situation à Mayotte est liée à la politique diplomatique de la France », le 13.03.2018, source Internet : https://www.franceculture.fr/

P.S. :

Alain Naze, professeur de philosophie à Mayotte. Derniers ouvrages parus : Manifeste contre la normalisation gay, La Fabrique, 2017, et, en collaboration avec Alain Brossat, Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978 / Paris 2015, Eterotopia, 2018.

15 MARS 2018 PAR ALAIN NAZE BLOG : LE BLOG DE ALAIN NAZE

https://blogs.mediapart.fr/alain-naze/blog/150318/limpasse-mahoraise



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