DIVERGENCES 2
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Nestor Potkine
Éthique et technique du haut-fourneau sénégalais
Article mis en ligne le 21 février 2018

par C.P.
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Déjà, un livre dont le sous-titre proclame Véridiques aventures ayant abouti au premier essai d’autoconstruction d’un haut-fourneau dans les montagnes de l’Adamaoua, ça intrigue. La couverture, couleur métal anodisé, attise la curiosité, comme le titre : Fer et Liberté. Il faut ouvrir le volume pour découvrir le nom de l’auteur, Souleymane Kane, et celui des éditeurs, les éditions antisociales, deux noms rarement prononcés lors des délibérations de l’Académie Goncourt.

Bref, on ouvre, on feuillette. On tombe amoureux, on achète, on lit. On lit un livre OVNI.

Tentons de montrer à quel point ce livre mérite ce qualificatif. Que l’on vous parle du fils d’un soudeur musulman originaire du Fouta-Toro (une région du Sénégal), et d’une infirmière catholique savoyarde (trois caractéristiques hélas compatibles), et vous
hausserez les épaules en murmurant « encore une histoire d’intégration réussie ! » Laissez vos épaules tranquilles. Le rejeton, Souleymane, devient ingénieur. Ah, c’est déjà plus rare, les métis qui portent leur Fouta-Toro sur la figure et qui deviennent ingénieurs ! Ingénieurs diplômés jusqu’aux yeux, et bien payés. Et inventeurs par-dessus le marché.

Mais là où les choses prennent tournure, c’est que monsieur l’ingénieur, en homme remarquablement intelligent, et surtout remarquablement logique (les scientifiques, les
matheux, et les digitaux adoreront son livre), comprend très vite qu’un ingénieur en France travaille en général pour la mort. Pas pour la vie. Or Souleymane Kane ne se paie pas de mots, et une fois qu’il a compris, puis qu’il nous a démontré, que le capitalisme
travaille pour la mort, et que lui souhaite mettre les méthodes et les savoirs si efficaces qu’on lui a enseignés et qu’il a améliorés au service de la vie, il va au bout de ses idées. Il abandonne la carrière, la voiture, l’appartement, le salaire, et même la start-up.

Pour faire quoi ? Ne croyez pas au coup de tête, au chemin de Damas, à l’illumination subite. Non, souvenez-vous, nous avons affaire à un ingénieur. Mais un ingénieur qui va jusqu’au bout de ses idées. Par exemple, il vit dans un mobile-home de sa fabrication (tout en récupération), dont le diesel fonctionne à l’huile végétale recyclée, le tout surmonté d’une éolienne de sa fabrication, toute en éléments recyclés. Banal ? Attendez, quelle impatience ! Il se demande où il peut mettre ses compétences au service de la vie. Pas la mort, la vie. Et après moult recherches, entre autres sur Google maps, il décide de construire, en partageant son savoir, un haut-fourneau en Afrique. Parce que l’Afrique regorge de minerai de fer, parce que sans fer, retour immédiat à l’âge des cavernes, parce que la technologie du haut-fourneau n’a rien de bien compliqué, et que les justement célèbres forgerons africains pourront l’apprendre en un rien de temps, et que reprendre le contrôle de son propre fer signifie reprendre le contrôle de son travail et donc pouvoir orienter celui-ci vers la vie, pas vers la mort (traduisez par, entre autres,
Françafrique, Bolloré, dictateurs, Total, etc.).

Mais pour Souleymane Kane, le changement (le vrai), c’est maintenant. Pas question d’aller en Afrique grâce aux revenus du travail pour la mort, traduisez le travail d’ingénieur. Donc, dans sa huilomobile, le voilà qui part gagner les économies qui financeront le haut-fourneau qui remettra l’Afrique sur pied. Où ?

Ne pas polluer ! Ne pas contribuer aux machines de mort, qu’elles soient électriques,
électroniques ou institutionnelles ! Vaste programme.

Il se retrouve à cueillir, entre autres, des oranges en Espagne. Franchement, tant qu’à cueillir quelque chose en Espagne, préférez les châteaux. Des livres sur le travail agricole, j’en ai lu des étagères entières. Mais la description de la cueillette des oranges
en Espagne… Si Zola avait été ingénieur, anarchiste, et doué d’un sens de l’humour d’une férocité à toute épreuve, peut-être aurait-il réussi à égaler Souleymane Kane.

Incidemment, vous commencez à comprendre que la belle histoire d’intégration réussie n’a rien à voir avec l’épopée qui prend forme. Épopée, parce que Kane refait à l’envers le chemin des migrants. On sait que le migrant sert à mourir. Si Kane, lui, respire encore, il le doit à un physique optimisé (1m90 de surfeur des neiges mi-savoyard), à une logique usinée au micron près et à un acharnement inoxydable.

Des livres sur les horreurs subies par les migrants à Ceuta, j’en ailus. Mais la description du passage des douanes hispano-marocaines à l’envers, par un demi-nègre muni d’un passeport français et d’un véhicule incompréhensible (car suivi par une citerne de centaines de litres d’huile végétale recyclée) lequel hurluberlu refuse en outre de verser le moindre centime de bakchich…

Si B. Traven avait été demi-nègre, logicien au micron près, etoptimisé de l’uppercut, peut-être aurait-il réussi à égaler Souleymane Kane.

Allez, je ne vais pas déflorer tout ce chef-d’oeuvre. Sachez ceci : Kane va subir un long séjour dans les cellules de Yaoundé, Cameroun.J’ai lu je ne sais plus combien de dizaines de livres d’ex-prisonniers, j’ai lu je ne sais plus combien de livres terribles sur les camps de concentration, sur le Goulag, sur les Khmers Rouges, sur l’Apartheid, sur la Gestapo, le NKVD, le massacre des Baltes, les génocides en Arménie, au Rwanda, j’ai lu, j’ai lu, j’ai lu. Mais la description du caisson à caca, celle de l’art de s’endormir à cinquante centimètres de viols et de tortures, celle du petit-fils Mitterrand (je n’invente rien) expliquant à Kane dans leur cellule le mode d’emploi de l’IBAN comme graisse à business…

Nestor Potkine, _quart-de-nègre, pas ingénieur, doté d’un physique
peu optimisé, mais qui considère désormais ses bouteilles d’huile
d’un air rêveur…_



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