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Francis Gavelle
Un trio clermontois
Article mis en ligne le 16 février 2018

par C.P.
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Du 2 au 10 février dernier s’est tenue, à Clermont-Ferrand, la 40e édition du Festival du court métrage. D’une section compétitive à l’autre, un retour en toute subjectivité sur trois films saisissants : un documentaire, une fiction, une animation – ou une mort solitaire, une actrice révélée et une vision politique.

Proch (Poussière) de Jakub Radej – Compétition Labo


Placée, légèrement en arrière, entre le conducteur et un infirmier assis sur le siège passager, la caméra de Jakub Radej nous entraîne, sirène par intermittence hurlante, au volant d’une ambulance qui tente de se frayer un chemin dans un embouteillage sans fin. Ballet des véhicules qui s’écartent, se garent sur le bas-côté, ralentissent ; slalom de l’ambulance, une fois par la gauche, une autre par la droite, parfois se frayant un chemin risqué entre les files de voitures et de camions…

Et puis, soudain, dans ce plan-séquence, travelling avant par destination – et ce, malgré la dextérité indéniable du conducteur – la tête, au sens propre, nous tourne et nous sommes pris d’un vertige : l’ambulance arrivera-t-elle à temps à l’hôpital ? Et si nous étions, en effet, cette personne, que nous ne voyons pas, allongée sur le brancard et espérant encore, dans un ultime souffle de vie, être sauvée. À moins que, déjà, à demi-inconscient, nous ne soyons en train de nous laisser glisser… Dans ce choix d’un plan d’ouverture s’imposant dans la durée, le réalisateur convoque une ultime sensation physique – cette tête qui nous tourne, le cerveau commençant à manquer d’oxygène – puis, sec, coupe son plan et impose soudain à l’image un noir de plusieurs secondes, sans le moindre son. Le silence s’installe ; la mort a frappé.

Toute la suite de ce documentaire de vingt-cinq minutes ne sera plus alors qu’une succession silencieuse d’actions minutieuses, auxquelles des professionnels de la mort, aguerris et méthodiques, vont se livrer, pour effacer, corps et biens, les traces d’une personne décédée dans une absolue solitude. Ici, nettoyer le corps pour l’enterrement – nous n’en verrons que les instruments (scalpels, couteaux,…) et la table d’intervention soigneusement lavés du sang et des détritus organiques qui les souillent –, puis habiller ce même corps avant de le mettre en terre, sans sépulture ni cortège, dans le carré des indigents. Là, désinfecter au jet l’appartement, déchiqueter lettres, photos et autres documents administratifs ; puis mettre en vente mobilier et biens divers – soudain, une voix s’élève, celle de la commissaire-priseur annonçant les mises aux enchères au rabais d’une existence modeste – et enfin broyer, dans un vaste entrepôt transformé en décharge, les derniers rebuts. Au final, à travers cette existence réduite à néant, Jakub Radej décline cette sentence que nous ne souhaiterons jamais admettre : c’est l’oubli qui nous guette.

Lâchez les chiens de Manue Fleytoux – Compétition “National”


Coincée entre deux hommes caractériels dont elle ne peut négliger la séduction qu’ils exercent sur elle – son frère et son amant –, Anouck se doit de tout assumer dans ce pavillon de banlieue où tout part à vau l’eau, d’un manche à balai qui tient la porte du four fermée, à un carreau cassé, dans un geste de violence revendiquée du frère, qui traîne toute la journée au sol. Mais, alors qu’elle doit faire face à un nouvel accès de rage opposant les deux hommes, Anouck choisit un acte ultime de rébellion, qui forcera ces deux chiens fous à s’unir et à assumer enfin une part de responsabilité.

Porté par l’énergie borderline de ses acteurs, le film de Manue Fleytoux est aussi l’occasion d’appréhender, sous un jour nouveau, une jeune comédienne que la délicatesse des traits et le timbre de voix voilé semblent prédestiner, dans la tête de nombre de réalisateurs, aux personnages tout en discrétion et douceur : Alice de Lencquesaing. Ici, au détour d’un regard, d’un éclat de voix, l’actrice affirme, tour à tour, l’épuisement et la détermination du personnage, prouvant de fait que le court métrage, s’il peut se lire comme un terrain d’expérimentation et d’essai pour les réalisateurs, est aussi, pour acteurs et actrices, un lieu de liberté de jeu retrouvée, loin des contingences imposées par les attentes de retour sur investissement du long métrage.

Sous ce nouvel éclairage, c’est le caractère indispensable de sa présence dans le cinéma français qu’Alice de Lencquesaing vient ainsi confirmer. Isabelle Huppert aurait-elle trouvé une héritière ?

(Fool Time) Job de Gilles Cuvelier – Compétitions “National” et “International”


Délaissant ce Nord réaliste qui irriguait chaque plan de ses courts métrages précédents, Chahut (2005) et Love Patate (2010), Gilles Cuvelier semble, avec (Fool Time) Job, n’en garder plus qu’une essence – qui sonnerait résolument cliché, si elle était portée, par exemple, par un regard parisien – entre tristesse existentielle – ici, sous toutes ses formes, c’est la crise – et grisaille climatique – là, la palette chromatique de l’artiste se concentre sur un noir et blanc résolument gris.

Entrons maintenant dans le vif du sujet : Pedro, chômeur que l’on imagine de longue durée, finit par trouver un boulot, dans une sorte de “zoo-parc d’attraction” – on est loin, ici, de l’allégorie “gros sabots” de Zombillénium, avec lutte prolétarienne entre zombies et vampires – où il ne sera pas gardien, comme le spectateur, un temps, le présuppose ; mais bête en cage, avec d’autres congénères, mâles et femelles, sous les yeux de ses semblables. Ainsi, chaque matin, il rangera, dans son vestiaire, ses oripeaux sociaux, pour se livrer, en toute nudité, au regard des visiteurs. En compensation, il retrouvera cette marque de réussite, qui veut que l’on n’existe que par ce que l’on consomme et possède.

De fait, la première force du film de Gilles Cuvelier est d’avoir fait le choix de l’anthropomorphisme pour ses protagonistes, enfouissant, par voie de conséquence, l’humain sous la bête et révélant, ce que toute une histoire de l’Humanité valide : l’homme est un loup pour l’homme. (Pauvre loup devenu incarnation de notre vile bestialité !) L‘autre force de ce (Fool Time) Job est de refuser un point de vue manichéen, bien-pensant et si rassurant, comme unique horizon de réflexion : ainsi, quand des partisans de la liberté viennent affranchir Pedro et ses congénères de leur univers carcéral ; ne les privent-ils pas, par la même occasion, de leur seule source de revenus et, au final, de leur unique moyen d’existence.

En somme – pourrait-on dire pour provisoirement conclure – chez Gilles Cuvelier, la conviction fait place au doute et le cinéma militant s’efface en faveur du film politique : s’indigner et renverser l’injuste modèle ultra-libéral ne suffisent pas ; encore faut-il penser l’alternative d’un ordre sans pouvoir ni oppression. Possible ?...

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