DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Véronique Valentino
Le MEDEF ridiculisé - récit du procès de Loïc Canitrot
l’autre quotidien
Article mis en ligne le 27 janvier 2018

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Jeudi, le tribunal de grande instance de Paris jugeait Loïc Canitrot, membre de la compagnie théâtrale Jolie môme et cofondateur de Nuit debout pour des "violences en réunion". Il était accusé par le monsieur sécurité du MEDEF de lui avoir asséné un coup de poing. Un procès qui a tourné à la farce tragi-comique tant l’accusation était ridicule.
Cela commence très fort. L’avocate du plaignant, Philippe Salmon, responsable de la sécurité du MEDEF, annonce le retrait de la plainte et son client n’a pas pris la peine de se déplacer. "Vous restez au moins ?" demande le président du tribunal à l’avocate. Pas de chance, elle s’en va.

Tout au long de l’audience le magistrat fera preuve d’un humour ravageur. "Il eût été souhaitable que M. Salmon fût présent, ce qui aurait permis de le réentendre et de lui poser quelques questions", annonce d’emblée le président Dominique Blanc dans un conditionnel passé du meilleure effet. L’absence de celui par qui tout est arrivé est un tel camouflet à la justice que le président du tribunal se trompera volontiers, appelant l’un des témoins "Monsieur Salmon", puis l’accusé, ce qui déclenche les rires de la salle. Le même résumera les un an et demi de procédure qui, comme dans Shakespeare, se réduisent à "beaucoup de bruit pour rien". Ce qu’on vérifiera tout au long de l’audience où seront exposés les mensonges de l’accusateur, les manipulations des vidéos de surveillance, le parti pris du parquet et les carences de l’enquête. Des dysfonctionnements graves qui seront soulignés par l’avocate de Loïc Canitrot, Me Irène Terrel, puisqu’ils se sont traduits par 48 heures de garde à vue pour l’accusé et un an et demi de procédure.

Le 7 juin 2016, un groupe de militants de la coordination des intermittents et précaires décide d’occuper le siège du MEDEF. depuis des mois, des milliers de manifestants se mobilisent contre la loi travail et Nuit debout fait le plein place de la République, à Paris. On est aussi en pleine renégociation de l’accord de l’UNEDIC sur l’assurance chômage et comme souvent, le régime d’indemnisation des intermittents est sur la sellette. Pourtant, fait rarissime, un accord a été signé le 28 avril par l’ensemble des organisations syndicales du secteur de la culture. Celui-ci contient des avancées importantes, mais le MEDEF réclame 185 millions d’euros d’économie.

C’est la raison pour laquelle, ce matin-là, les intermittents font irruption au siège du MEDEF, avenue Bosquet, dans le très chic septième arrondissement. L’ambiance est bon enfant, jusqu’à ce que le responsable de la sécurité de l’organisation patronale fasse son apparition dans le hall. Il injurie non stop les manifestants, qualifiés de "connards". Compte tenu du comportement agressif de cet homme, l’un des organisateurs de l’action, Loïc Canitrot, membre de la compagnie théâtrale Jolie môme et de la coordination des intermittents et précaires (CIP), demande à l’une de ses camarades de filmer la scène. Salmon s’empare alors du portable de la jeune femme. Loïc Canitrot s’interpose pacifiquement pour tenter de récupérer l’appareil. Derrière lui, une main s’empare prestement des lunettes de Philippe Salmon.

Le manifestant qui ne sera jamais identifié lui demande de restituer le portable en échange de ses lunettes. Ce que Salmon finit par faire. Il récupère ses lunettes dont une branche est cassée et se tournant vers l’une des caméras du hall, affiche un sourire triomphant. Image qui démentit totalement les propos qu’il tiendra à la police, dans lesquels il qualifie les manifestants d’agressifs, disant s’être senti menacé. Après avoir récupéré ses lunettes, il s’éclipse dans son bureau, au premier étage, sur la mezzanine. Il est rejoint par un mlitant de la CIP et le ton monte. Loïc Canitrot s’interpose, mains en l’air pour faire baisser la tension, et reçoit un violent coup de pied dans les testicules de la part du chef de la sécurité. "À ce moment-là, explique l’intermittent, je décide de ne pas répliquer pour ne pas que l’action dégénère". Un choix "de la non-violence particulièrement responsable", comme le soulignera son avocate.

La suite est kafkaïenne et dit assez les dysfonctionnements de l’appareil judiciaro-policier. Alors que les policiers, appelés par le responsable du MEDEF, font leur arrivée sur les lieux, Loïc Canitrot leur explique qu’il veut porter plainte pour le coup reçu. Ceux-ci font mine d’opiner et... lui passent les menottes, usant de ruse, comme le reconstituera Me Terrel dans sa plaidoirie. Aux interrogations de l’employé de la compagnie Jolie môme, qui s’inquiète d’être menotté alors qu’il veut porter plainte, la réponse des policiers sera invariablement "c’est la procédure".

Débute alors une longue descente aux enfers pour Loïc Canitrot, qui sera placé 48 heures en garde à vue et 14 heures au sinistre dépôt du Palais de justice. Autre dysfonctionnement, le procureur qui décide de sa comparution immédiate sur la seule base des accusations du MEDEF. Pourtant, comme le dénoncera l’avocate, il y a d’un côté des faits de violence avérés, Salmon ayant reconnu avoir porté un coup à l’intermittent, et de l’autre des faits allégués par le plaignant, sur lesquels il aurait suffi que le parquet enquête un minimum pour réaliser que l’accusation était mensongère.

Devant le tribunal, l’accusé et son avocate refusent la comparution immédiate. Une chance pour l’intermittent de 46 ans, Me Terrel sollicite aussi un complément d’information, que le président du tribunal accepte. L’enquête est donc reprise à zéro. Car aucun des témoins cités par Loïc Canitrot n’a été entendu, pas plus que les bandes de la vidéo surveillance, omniprésentes au siège du MEDEF, n’ont été visionnées. Pour justifier l’impossibilité de fournir les bandes de la mezzanine, au premier étage, Salmon fournira deux explications divergentes. Dans une première déposition, le responsable de la sécurité du MEDEF fera d’abord état d’un dysfonctionnement des caméras en question, puis prétendra que le service technique qui gère les images n’a pas respecté le délai de conservation des images et que celles-ci ont été effacées.

Autre bizarrerie notée par le président du tribunal, le principal témoin cité par l’accusation, d’abord présenté comme un chef d’entreprise sans plus de précisions, est le responsable d’une société qui emploie des vigiles du MEDEF, un sous-traitant de Philippe Salmon et son ancien responsable. Lequel finira par reconnaître, une fois l’enquête reprise de A à Z par un autre commissariat parisien, qu’il est dans l’incapacité d’identifier Loïc Canitrot comme l’auteur du coup porté à Philippe Salmon. Coup qui n’a visiblement existé que dans l’imagination de ce dernier.

L’affaire aurait pu se solder par une erreur judiciaire manifeste, ce qu’a souligné avec gravité Me Terrel. En effet, le responsable de la sécurité déclare avoir été frappé au visage par Loîc Canitrot et par un autre manifestants qu’il n’a pas pu identifier. Deux coups par deux personnes différentes, c’est assez pour que l’affaire relève de la correctionnelle pour des "violences en réunion". Car, s’il n’y a qu’un seul coup et aucun jour d’ITT (arrêt de travail), les faits ne sont passibles que d’une contravention. Ce que sait parfaitement Philippe Salmon, qui, après avoir sciemment tenté de faire dégénérer une action politique non-violente, s’est efforcé de monter un dossier à l’encontre de l’un de ses auteurs.

Au fur et à mesure de l’audience qui s’est déroulée jeudi matin, les faits allégués à l’encontre du responsable médias de la compagnie Jolie môme se sont dégonflés comme un ballon crevé. Car les témoins cités par le MEDEF se sont aussi rétractés, tout comme l’accusateur. Aucun n’était d’ailleurs présent. En revanche, la défense aura cité des témoins de moralité de poids, ce qui fait dire ironiquement au président Dominique Blanc que la 28e chambre n’a pas l’habitude de ce genre d’audience "people". Arlette Laguiller, ex porte-parole de Lutte ouvrière, qui connaît l’accusé depuis 16 ans et se dit révoltée de le voir comparaître dans le box des accusés, dénoncera "une dérive du MEDEF", accusé de vouloir "faire condamner celles et ceux qui relèvent la tête". Vous êtes toujours révoltée, constate sobrement le magistrat.

Frédéric Lordon, également cité par la défense, connaît lui aussi très bien Loïc Canitrot, avec qui il a organisé Nuit Debout. Il impute d’ailleurs la sérénité qui a marqué le mouvement à l’accusé qui était responsable de sa commission sécurité, rebaptisée justement "accueil et sérénité". Lordon, chercheur au CNRS -que le président du tribunal reconnaîtra avoir beaucoup lu-, justifie l’occupation du MEDEF car dans les "réformes" adoptées par tous les gouvernements qui se sont succédé, "ce sont eux qui tiennent la plume". Et comment s’opposer à cette politique économique et sociale autrement, alors que les médias sont aux mains de quelques milliardaires et que la démocratie connaît "une crise de représentation" sans précédent ?

Également témoin de la défense, Denis Gravouil, secrétaire de la CGT-spectacle, avait expliqué que Loïc Canitrot est tellement connu pour son calme que c’est précisément la raison pour laquelle il avait été affecté à l’organisation de l’opération. Il expliquera avoir trouvé le syndicaliste menotté et blême, lorsqu’il s’est rendu au commissariat où il était retenu. Lui aussi dénonce une organisation patronale qui envoie au tribunal un militant pacifique mais déterminé, sur de fausses accusations.

Il ne restait plus au parquet, qui dira ne pas se prononcer sur la "légitimité de l’action" menée au siège du MEDEF, qu’à demander la relaxe face à un dossier vide et devant une construction politico-judiciaire effarante. Relaxe évidemment acceptée par le tribunal. Ce qui ne met pas fin à l’action en justice, puisque Loïc Canitrot a finalement déposé plainte contre Salmon pour "dénonciation calomnieuse" et "violences". Une plainte qui n’a pu être déposée que parce que le militant s’est constitué partie civile...

On retiendra de cette audience exceptionnelle — si l’on peut qualifier ainsi une justice qui pour une fois fait son travail avec honnêteté — que si l’on est un militant politique, il vaut mieux avoir des soutiens médiatiques, un avocat compétent et des preuves irréfutables. Ce que montre à rebours le procès de Marcus, militant panafricaniste mais aussi très engagé dans le mouvement social, et que n’a pas manqué de souligner l’accusé. "J’ai bénéficié d’une chance exceptionnelle, et j’aimerais que cela puisse servir à d’autres", expliquera-t-il à la barre. "J’avais toujours cru que la justice devait prouver la culpabilité de l’accusé, mais là, j’ai dû prouver que j’étais innocent", regrettera-t-il. Ce que confirme Me Terrel, qui demande qu’on tire les conclusions de cette procédure menée entièrement à charge par un parquet prompt à défendre les intérêts des forts et des puissants, qui rappellera que "selon que vous êtes puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir". L’avocate a annoncé son intention de demander des réparations conséquentes au MEDEF en réparation du préjudice subi par son client.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4