DIVERGENCES 2
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Véronique Valentino
Les proches des prisonniers marocains du Rif en appellent à l’opinion internationale
Article mis en ligne le 26 décembre 2017

par C.P.
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Mercredi 13 décembre, le père de Nasser Zefzafi, leader emprisonné du Hirak, ce mouvement de contestation sociale qui a soulevé la région côtière du Rif à l’automne 2016, était à Paris pour un meeting de soutien. Inquiet pour son fils emprisonné et torturé depuis mai 2017, il en appelle à l’opinion internationale pour exiger la libération des prisonniers politiques au Maroc.

"Mon fils se trouve en prison pour avoir revendiqué des écoles, un hôpital, une université, du travail". Celui qui parle à la tribune ce mercredi 13 décembre, lors d’un meeting de soutien organisé à Paris, est Ahmed Zefzafi. Son fils, Nasser Zefzafi, 38 ans, leader du mouvement de contestation du Rif marocain, est en prison, depuis le 29 mai dernier. Récemment, une vidéo a tourné sur les réseaux sociaux, montrant Nasser Zefzafi à demi-nu, exhibant des traces de coups. Ahmed, son père, a rassuré sur l’état du moral de son fils, dont la détermination est entière, a-t-il dit, tout en déplorant l’aggravation de la situation des prisonniers du Hirak (qui se traduit par mouvement en français).

Ahmed Zefzafi rappelle que le mouvement né dans le Rif à l’automne 2016 (voir notre article du 9 novembre dernier) est totalement pacifique. Lors des manifestations qui ont rassemblé des milliers de manifestants dans les grandes villes du Rif, il n’y a eu aucune casse. Selon le père du leader du Hirak, les manifestants ont même nettoyé les sites à l’issue des manifestations, montrant ainsi "leur esprit de responsabilité". Il conteste les accusations de sécession, portées par les autorités marocaines, à l’égard du mouvement rifain, qui ne visent qu’à déconsidérer le mouvement de protestation sociale. Le Hirak proteste contre la marginalisation économique de la région et la corruption généralisée qui gangrène sa principale ressource économique, la pêche. Il demande la construction des infrastructures qui font défaut : écoles, hôpitaux, université, lignes ferroviaires, routes.

Ces revendications ne sont d’ailleurs pas propres au Rif, mais à tout le Maroc, où le secteur de l’éducation est très en retard par rapport aux pays voisins, Tunisie et Algérie. Le mouvement rifain dénonce aussi une militarisation de la région qui se traduit par des arrestations arbitraires, des enlèvements et des actes de torture. "Pourquoi s’acharnent-ils sur les jeunes Rifains ?", demande Ahmed Zefzafi, qui déplore, depuis les arrestations massives qui ont eu lieu au printemps, une hémorragie démographique et une jeunesse qui fuit vers l’Europe. Il rappelle qu’une cinquantaine de jeunes, mineurs pour la plupart, ont été arrêtés et emprisonnés à Nador, pour avoir publié des messages critiques sur les réseaux sociaux. Des journalistes sont également détenus au mépris de la loi.

Selon Amnesty, "au moins 410 personnes sont actuellement incarcérées. Certaines ont été arrêtées à leur domicile. Beaucoup ont déjà été condamnées, parfois à de lourdes peines allant jusqu’à 20 ans de prison, tandis que d’autres, dont des mineurs, se trouvent en détention provisoire, depuis six mois pour certains". "La plupart des accusations retenues contre le leader de la contestation, Nasser Zefzafi, et ses co-accusés, vont à l’encontre des obligations du Maroc en termes de droits humains, car elles criminalisent l’exercice pacifique des droits à la liberté de réunion, d’association et d’expression" rappelait l’organisation internationale de défense des droits humains, sur son site, le 28 novembre dernier.

Ahmed Zefzafi évoque le rapport de l’ONG Human rights watch, qui confirmait des allégations de violence sur les manifestants et de torture pendant la détention. Human rights watch avait "examiné les minutes du procès, à l’évidence inéquitable", écrit le rapport, "de 32 manifestants condamnés sur la foi de leurs « aveux » à la police". Ahmed Zefzafi explique par ailleurs que la situation des détenus et de leurs familles s’est encore dégradée récemment. Le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) marocain, totalement inféodé au pouvoir royal, a en effet mis au fin, le 17 novembre dernier, au système de navette organisé pour transporter les familles jusqu’à la prison de Oukacha, à Casablanca. C’est là qu’ont été transférés leurs proches. L’information est confirmée par le Huffpost Maghreb.

Dans une lettre adressée aux représentants des familles, le CNDH indique hypocritement que "contrairement à l’accord pris avec les familles au cours de plusieurs rencontres, dans le but de faciliter les conditions de leur visite aux détenus (…) dont la mise à leur disposition par le CNDH d’un bus destiné aux proches et plus précisément aux familles nécessiteuses, le comité local du CNDH à Al Hoceima n’a pas reçu de liste dans les délais fixés". Résultat, selon Ahmed Zefzafi, sur la soixantaine de familles qui faisaient régulièrement l’aller-retour, seule seize continuent à se rendre à Casablanca, car la plupart, de condition modeste, n’ont pas l’argent pour payer le voyage.

Pour Ahmed Zefzafi, il est indispensable de faire connaître la situation à l’opinion internationale et de sensibiliser les acteurs politiques européens, d’où cette tournée européenne qu’il a entrepris, qui passe par les Pays-Bas et la Belgique. Lors de cette tournée européenne, il en appelle à l’unité et à la constitution d’un comité international de soutien. Tout au long du meeting du 13 décembre dernier, a plané sur les débats l’ombre de Abdelkrim Al Katthabi, qui prit la tête de la contestation contre les puissances coloniales française et espagnole, lors de la guerre du Rif, entre 1921 et 1926. En 1921, il avait proclamé une république confédérée des tribus du Rif. Or, à l’issue du meeting, de nombreux participants se sont photographiés avec Ahmed Zefzafi, tenant à bout de bras un portrait du chef rifain.

A aussi émergé dans les débats la terrible répression menée en 1959 par le général Oufkir et le prince héritier Moulay Hassan, qui allait devenir le roi Hassan II. Déjà à l’époque, la population rifaine s’était soulevé contre le chômage et sa marginalisation au sein du pays. Les participants au meeting ont unanimement dénoncé le "makhzen", terme qui désigne le pouvoir marocain, système de népotisme, d’enrichissement et de privilège reposant sur la proximité avec le pouvoir monarchique.

Le roi Mohamed VI, surnommé M6, jouit à l’étranger d’une image de réformateur éclairé et sympathique, que dément la répression féroce qu’il met en oeuvre contre les manifestants du Rif. M6 est largement soutenu par les États européens, dont la France, qui continuent d’ignorer les atteintes aux droits de l’homme, malgré les rapports des organisations internationales qui les dénoncent depuis des années. Situation qui ne s’est pas amélioré depuis qu’il a succédé à son père Hassan II.

Le site du ministère des Affaires étrangères rappelle que "les relations bilatérales [entre la France et le Maroc], traditionnellement excellentes, sont marquées par un dialogue dense et régulier depuis le milieu des années 1990". La veille du jour où Ahmed Zefzafi appelait à soutenir les prisonniers du Rif à Paris, Macron recevait Mohamed VI et le prince héritier Moulay Al Hassan, 14 ans, à l’Élysée, lors du sommet sur le climat. Le jeune homme a posé avec Brigitte Macron, tout sourire. Sans un mot de l’Élysée sur la répression du Hirak.



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