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Christiane Passevant
La Lune de Jupiter de Kornel Mundruczo. Isola de Fabianny Deschamps. Une Saison en France de Mahamat-Saleh Haroun. Human Flow de Ai Weiwei. L’ordre des choses d’Andrea Segre… Migrations et cinéma
Article mis en ligne le 18 février 2018
dernière modification le 24 janvier 2018

par C.P.
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Les migrations ont souvent inspiré le cinéma, mais depuis les années 2010, notamment avec la guerre en Syrie, le sujet est devenu un « enjeu » selon la formule consacrée dans bon nombre de médias. Le cinéma documentaire, comme le cinéma de fiction s’en font l’écho depuis des années, pour ne citer que Retorno à Hansala de Chus Gutiérrez (2008), Harragas de Merzak Allouache (2009), Fuocoammare. Par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi (2017) ou encore l’Autre côté de l’espoir d’Aki Kaurismäki (2017). L’afflux de migrant.es, le commerce autour de ces populations qui fuient la violence et la misère, la confrontation au rejet et à l’inhumanité de la plupart des États européens, les lois et le refus par certain.es d’être complices des autorités, sont des sujets qui font réagir bon nombre de cinéastes. Les films explorent différentes phases de la migration et surtout les conséquences non seulement sur les personnes qui la subissent, mais aussi sur les témoins dont nous faisons partie. [1]


La Lune de Jupiter de Kornel Mundruczo [2] superpose plusieurs genres, il utilise le réalisme documentaire pour montrert la violence envers les migrants, de même que le racisme et l’inhumanité. Le film est également un thriller, sur fond de chasse à l’homme et de corruption. Puis, au réalisme brutal et à la tension constante, s’ajoute l’incroyable, le fantastique, comme une anticipation rêvée de ce que représente la migration future des populations. Un jeune migrant, blessé par balles par un garde frontière et évacué dans un camp, découvre soudain qu’il lévite, qu’il est capable de voler. Un Candide où le trafic humain est ordinaire, dans un monde de violence et de racisme, à la fois sources de haine, de manipulation politique et de profit. Les migrant.es sont traité.es avec une brutalité inouïe qui n’est pas sans rappeler les images de déportation de la Seconde Guerre mondiale.

L’image fantastique d’Aryan, grièvement blessé, s’élevant dans les airs est sans doute encore renforcée par la rupture avec la brutalité insupportable envers les personnes migrantes. Le réalisme revient toutefois avec la réaction du médecin peu scrupuleux, qui comprend immédiatement tout l’intérêt à tirer d’un tel phénomène. Il aide Aryan à s’échapper du camp et devient en quelque sorte l’agent qui jeune homme. Ce dernier vole dans les airs, accomplit des miracles et le médecin empoche les bénéfices. Mêlant à la fois thriller sur fond de terrorisme et de science-fiction, Kornel Mondruczo décrit dans la Lune de Jupiter, « une histoire européenne, ancrée dans une Europe en crise, notamment en Hongrie », c’est le chaos en réponse à l’inhumanité.

Dans Isola, Fabianny Deschamps [3] opte pour une narration cinématographique en forme de fable qui contre balance le réel de scènes filmées « à la volée », les caméras étant interdites dans les zones militaires de débarquement des migrant.es. La réalisatrice filme « le protocole autoritaire en action : rétention, classification, identification… Il y a dans ces séquences quelque chose d’un fascisme qui se déploie. Le film est traversé par la menace autoritaire, menace à laquelle nous sommes actuellement tous confrontés, avec ces portes qui se referment, la montée des protectionnismes, et de l’idéologie d’extrême-droite. […] Huit cents personnes qui se déversent, enfants, nouveaux-nés, femmes enceintes, qui sont récupérées par la police, classées, ordonnées, enfermées, cela n’est pas possible qu’on en soit là, [souligne Fabianny Deschamps]. Ces drames humains pointent l’échec de tout un système de pensée de notre civilisation moderne. »
Isola, une fable ? Le film est situé sur une île entre l’Europe et l’Afrique où Dai, jeune Chinoise enceinte, espère des retrouvailles avec le père de l’enfant. Elle habite une grotte et crée un décor magique avec les objets qu’elle récupère, parfois avec les personnes qu’elle rencontre. À chaque arrivée de bateau, elle scrute les visages sans toutefois retrouver celui qu’elle attend ; et elle réinvente son histoire pour résister à la violence.

Une Saison en France de Mahamat-Saleh Haroun [4] pointe les problèmes générés par l’exil forcé et l’attente du statut de réfugié qui n’est pas accordé à tout le monde. Le film s’inspire de faits réels, dont l’immolation d’un homme désespéré dans les locaux de la cour nationale du droit d’asile.

Après avoir fui la guerre en Centrafrique avec sa compagne et ses deux enfants, Abbas, professeur de français à Bangui, est en attente du statut de réfugié. Hanté par ses cauchemars, son épouse a été tuée par la milice, il tente cependant de d’organiser sa vie avec ses enfants, travaille, rencontre Carole… Mais sa situation, en sursis, ne lui permet pas d’avoir des projets à long terme. De plus, remarque le réalisateur, il existe « une hiérarchie des réfugiés, presque une mode » et les Centrafricains ne sont pas dans le circuit médiatique. « Comme beaucoup de pays, africains francophones, cette nation est un peu une invention, la France lui a donné un nom, des frontières, une monnaie, une langue… » De là, à accorder le doit d’asile à ses ressortissants, c’est une autre histoire ! Une Saison en France « se raconte sur le ton de la chronique, sans dramatisation des péripéties. » Une chronique en effet, qui montre aussi la « jungle » de Calais… disparue, effacée.


Human Flow de Ai Weiwei [5] est un film documentaire tourné dans 23 pays durant une année. Ai Weiwei fait le constat d’une situation dont l’ampleur dramatique et ses conséquences humaines n’ont pas été atteintes depuis la Seconde Guerre mondiale. Son long périple, à travers l’Italie, l’Irak, le camp d’Idomeni à la frontière gréco-macédonienne, la France, l’Allemagne, l’Afghanistan, le Bangladesh, la Cisjordanie et Gaza, la Turquie, le Kenya, le Mexique… l’amène à rencontrer des migrant.es en quête de refuge et de justice et à recueillir leurs témoignages.

Il s’agit pour lui de donner la parole à celles et ceux qui vivent un exil forcé afin de fuir la guerre, la famine, les bouleversements climatiques, et qui se trouvent bloqué.es dans les camps de réfugié.es surpeuplés, devant des frontières hérissées de barbelés et des murs. Détresse, découragement, désarroi, incompréhension, colère devant les décisions prises par les autorités, toutes et tous évoquent leur passé, les proches disparu.es et leur anxiété quant à leur avenir.
Si en 2010, 50 millions de personnes étaient des réfugiés environnementaux, on estime à 200 millions celles qui le seront en 2050.


L’ordre des choses de Andrea Segre [6] aborde un thème d’actualité, les accords entre l’Union européenne et la Libye destinés à stopper la migration illégale entre les côtes libyennes et l’Italie. Après la découverte de marchés aux esclaves en Libye, dont tirent profit passeurs, trafiquants et autres groupes armés privés, la complicité de l’UE est évidente. Andrea Segre déclare ne pas avoir anticipé une telle situation, durant la phase d’écriture du film et pendant ses recherches : « je le craignais fort, hélas. J’ai compris qu’on risquait de revoir ce qui est arrivé en 2008, que l’Italie allait à coup sûr renvoyer des migrants vers les centres de détention libyens. » Les centres de détention, dont les conditions sont effroyables, et la mise en esclavage de migrant.es pour travail forcé et exploitation sexuelle sont établis. Les figurant.es — détenu.es du centre — ont pour beaucoup vécu cette expérience et leurs témoignages ont participé à des détails importants, lors du tournage, sur les conditions d’enfermement.

Le film met en scène un policier italien, Corrado Rinaldi, « expert » en migration qui est chargé par son gouvernement de négocier le maintien des migrant.es sur le sol africain. Néanmoins, il est nécessaire de sauvegarder les apparences du côté des droits humains dans les centres de détention, contre des aides européennes. Fonctionnaire d’État vivant dans une résidence, auprès d’une épouse travaillant dans le corps médical, son fils poursuivant ses études aux Etats-Unis, descendu dans un hôtel de luxe, Rinaldi n’est guère touché par la misère des réfugié.es qu’il constate sur place. Il se heurte à la complexité des rapports tribaux libyens et au pouvoir croissant des trafiquants. Lors d’une visite dans un centre de rétention, une jeune femme somalienne le supplie d’avertir sa famille à Rome et Rinaldi, dont la fonction professionnelle semble l’avoir blindé, est ébranlé… « La situation de Corrado Rinaldi est en fait celle de beaucoup d’entre nous [commente le réalisateur], en cette époque qui semble avoir métabolisé certaines formes d’injustice. Elle reflète la crise identitaire européenne devant le dilemme de l’immigration. Nous sommes en train d’abdiquer et renoncer à nos principes, en niant les droits d’êtres humains juste parce qu’ils se trouvent en dehors de notre espace. Corrado est l’un de nous, un morceau de notre corps social. »

Sauver les apparences ? C’est la seule préoccupation des États et c’est ce que le cinéma tente d’illustrer. On sait que la France collabore activement aux opérations de rejet des migrant.es, en formant, grâce à ses forces navales, les gardes côtiers libyens. Il est impossible alors de ne pas se souvenir de la Conférence d’Évian en 1938, organisée à l’initiative du président étatsunien, Franklin Roosevelt, dont le but était de « venir en aide aux réfugiés juifs allemands et autrichiens fuyant le nazisme, peu après l’Anschluss ». La conférence demeura dans le domaine rhétorique et ne fut suivie d’aucune mesure, sinon la création du Comité intergouvernemental pour les réfugiés (CIR). Ce qui n’empêcha aucunement la Suisse, la Suède et la plupart des pays européens de fermer les frontières aux réfugié.es. Le « plus jamais ça » est-il encore une fois oublié quand il s’agit du plus important flux migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale ?

Notes :

[1« Le nombre total de migrants internationaux s’est accru ces dix dernières années […] Parmi les migrants internationaux, seul un tiers s’est déplacé d’un pays en développement vers un pays développé. En effet, contrairement à ce que les discours actuels portent à croire, la majorité des migrations ne s’effectuent pas du Sud vers le Nord. En réalité, seules 37 % des migrations dans le monde ont lieu d’un pays en développement vers un pays développé. La plupart des migrations s’effectuent entre pays de même niveau de développement : 60 % des migrants se déplacent entre pays développés ou entre pays en développement. Par ailleurs, 7% des migrants dans le monde (soit 15 millions de personnes) sont des réfugiés, la plupart vivant à proximité du pays qu’ils ont fui. » (lacimade.org/)

[2La Lune de Jupiter de Kornel Mundruczo (15 novembre 2017).

[3Isola de Fabianny Deschamps (6 décembre 2017).

[4Une Saison en France de Mahamat-Saleh Haroun (31 janvier 2018).

[5Human Flow de Ai Weiwei (7 février 2018).

[6L’ordre des choses de Andrea Segre (7 mars 2018)



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