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Véronique Valentino
Le front de mères ouvre une brèche pour les parents des quartiers populaires
Article mis en ligne le 9 novembre 2017

par C.P.
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Créé fin 2016, le Front de mères réunit parents, enseignants et militants des quartiers populaires. Ses membres demandent que les parents d’élèves de ces quartiers soient reconnus comme interlocuteurs légitimes pour tout ce qui touche à la scolarité de leurs enfants, comme c’est le cas pour les autres parents.

Fatiguées de voir leurs problèmes spécifiques niés par les principales fédérations de parents d’élèves, Diariatou Kebe et Fatima Ouassak, toutes deux militantes et mères de jeunes enfants, ont décidé de créer le Front de mères en novembre 2016. La première est bloggeuse et auteure de « Maman noire et invisible », la deuxième, diplômée de Sciences Po, est consultante en politiques publiques. Toutes deux ont réalisé avec la maternité que leurs enfants sont « le fruit d’une histoire bien plus grande que celle qui nous a réunis, nous, ses parents » et se sont interrogées sur elles-mêmes et leur capacité à les « élever dans un monde blanc », comme l’explique Diariatou Kebe, dans un article publié par le Huffington post.

Des discriminations pas toujours explicites mais réelles

Partant du constat que l’institution scolaire entretient une relation de méfiance, pour ne pas dire plus, avec les parents perçus comme musulmans ou noirs, surtout dans les quartiers populaires, le Front de mères tente de faire exister la voix de ces familles. Il dénonce un enseignement au rabais dans les quartiers populaires, où les professeurs sont souvent mal formés et peu remplacés quand ils dont absents. Mais aussi les discriminations pas toujours explicites, mais bien réelles qu’ils subissent, eux et leurs enfants. Orientation au collège vers les filières les moins valorisées, brimades multiples envers les élèves concernant les tenues perçues comme "islamiques", obligation de manger de la viande contre la volonté des parents, conflits sur l’accompagnement des sorties scolaires par des mamans voilées et manque de considération pour les langues maternelles des parents non-européens.

Parents infantilisés et humiliés

Plus globalement, ce que dénonce le Front de mères, c’est le manque de respect à l’égard de parents perçus comme culturellement arriérés, jugés incompétents dans l’éducation de leurs enfants et vus comme des agents d’un patriarcat rétrograde. Vision qui conduit à penser que ces enfants, auxquels l’école renvoie souvent une image infériorisée d’eux-mêmes, doivent être "émancipés" de force de leurs familles. "Nos petits apprennent à l’école à avoir honte de leurs parents", dénonçait Fatima Ouassak, dans une interview donnée au Courrier de l’Atlas en mai dernier, à la veille des états généraux organisés par le collectif. "Notre expérience c’est aussi que nous, parents, sommes souvent infantilisés, humiliés et sermonnés par le personnel enseignant, devant nos enfants, l’accent d’immigré-e et/ou le foulard venant aggraver encore le mépris à notre égard", rappelait la militante, pour qui il est essentiel que les enfants puissent s’appuyer sur des modèles positifs et sur les ressources culturelles et éducatives de leur famille pour bien grandir.

Une alimentation dénaturée

Mais le Front de mères ne se limite pas à la dénonciation de ces préjugés des membres de l’institution scolaire. Il promeut surtout des solutions ingénieuses et très pragmatiques sur la base d’un vrai travail d’étude et de réflexion. C’est le cas sur l’alimentation, domaine dans lequel le collectif travaille depuis deux ans sur la proposition de menus végétarien, équilibrés et variés dans les cantines. Une approche dépassionnée et qualitative, qui permet de concilier le respect des croyances des parents et l’intérêt des enfants, tout en offrant une solution qui sort d’un cadre communautaire à tous les parents, de plus en plus nombreux, qui plébiscitent une alimentation saine et végétarienne. "Ce qu’on sert à manger à nos enfants est catastrophique, nous expliquait Fatima Ouassak en juin dernier, qui constate que "les services de restauration scolaire proposent à nos enfants des aliments industriels totalement dénaturés, sans saveur et nutritionnellement ineptes".

Nourrir sainement les enfants

Vendredi dernier, nous assistions à une réunion d’information sur la malbouffe à Bagnolet, dans un local associatif d’un ensemble HLM. Organisée par l’association "Ensemble pour nos enfants à Bagnolet" (EEB), qui promeut des alternatives très concrètes, la réunion a réuni une trentaine de personnes, pour plancher sur la malbouffe, ses conséquences sur la santé et comment y échapper. Des hommes et des femmes de tous âges et de toutes origines. EEB avait invité un naturopathe et un militant de L264, association de défense de la condition animale qui organise des actions coup de poing dans les abattoirs. Entre conseils très pratiques et problèmes éthiques, les participants ont posé de nombreuses questions, témoignant de leur volonté de nourrir sainement leurs enfants. Quitte à rappeler les problèmes sociaux très concrets que pose ce choix en termes de coût mais aussi d’organisation quotidienne. Alors qu’une intervenante de l’association propose de cuisiner et de faire le marché avec les enfants pour préparer des plats équilibrés, l’une des femmes présentes explique que "quand on rentre crevée du boulot le soir à 19h, c’est loin d’être évident".

L’alimentation, un problème politique

L’intérêt évident de la part ces parents des quartiers populaires pour ce que mangent leurs enfants est pourtant rarement pris en compte. Fatima Ouassak, pour qui l’alimentation est aussi une question politique, rappelait notamment que lorsque les écologistes d’EELV s’adressent aux personnes des quartiers populaires, "ils ne nous parlent jamais d’alimentation". La jeune femme dénonce des aliments halal, proposés comme prétexte au respect des identités, mais qui ne changent en rien "les fondamentaux de la malbouffe". La militante dénonce l’absurdité qu’il y a à obliger des enfants à manger de la viande contre la volonté de leurs parents, pour des raisons idéologiques qui n’ont rien à voir avec la santé, alors que globalement, toutes les autorités en matière de santé publique appellent à consommer moins de produits carnés. Elle cite une étude du centre d’études et de prospectives internationale, qui montre que les classes populaires mangent deux fois plus de viande que les classes aisées mais beaucoup moins de produits frais. L’alimentation, rappelle la militante, est aussi un moyen pour les classes aisées de se démarquer socialement, ce dont témoigne le succès des régimes sans gluten.

Des alternatives pour tous

Cet intérêt pour le végétarianisme dans la communauté musulmane n’est pas nouveau, même si les médias en rendent rarement compte. Ces parents là sont, comme les autres, informés des scandales alimentaires et de la maltraitance animale qu’implique l’élevage industriel. Une jeune doctorante en pharmacie, qui porte le hijab, nous expliquera après la réunion, qu’entre un menu végétarien ou un menu halal, elle choisit sans hésitation le premier. Il faut aussi tordre le coup à une rumeur : il n’y a pas pour l’instant de revendication pour des menus halal en France. Ceci dit, on se demande pourquoi une telle revendication serait en soi illégitime. Mais la revendication des parents musulmans est que chaque cantine puisse proposer aux enfants une alternative végétarienne élaborée avec des diététiciens, qui rejoint d’ailleurs celles d’autres parents, notamment la communauté vegan. Ce qui vérifié l’observation selon laquelle, les actions contre les discriminations servent bien au-delà des groupes qui les mènent.

Sortir des débats caricaturaux

Cette alternative végétarienne, qui permettrait de sortir d’un débat caricatural, recoupe la proposition de loi du député UDI Yves Jego. "Ensemble pour nos enfants à Bagnolet" s’est d’ailleurs appuyée sur cette proposition de loi du député de la Seine-et-Marne pour négocier avec la mairie de Bagnolet. Ses propositions semblent rencontrer un écho favorable auprès de la mairie de Bagnolet mais aussi auprès du député de Seine Saint-Denis, Alexis Corbières, élu de la France insoumise. Un succès de EEB sur lequel peut s’appuyer le Front de mères pour développer son action. Surtout présent en région parisienne, il était récemment invité à Bordeaux, par des parents souhaitant développer leur action sur des questions d’éducation et de transmission. Car les problèmes spécifiques auxquels les parents des quartiers populaires ne se limitent pas aux menus des cantines. EEB prévoit aussi d’organiser des réunions sur l’hyperactivité des enfants et la façon de promouvoir une alternative au tout-écran. Mariant réflexion de fond globale et action locale concrète, le Front de mères est en train, mine de rien, de s’imposer comme un vrai mouvement d’éducation populaire.



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