DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Tomás Ibáñez
Perplexité intempestive
Barcelone 26 septembre 2017
Article mis en ligne le 27 septembre 2017

par C.P.
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Alors que la Catalogne est en proie à des changements aussi impressionnants que ceux qui sont survenus depuis les manifestations multitudinaire du 15 mai 2001, il est difficile de ne pas éprouver une certaine perplexité.

Qu’est-il arrivé pour que des secteurs parmi les plus combattifs de la société catalane soient passés du “rodear el Parlament” (“encercler le Parlement catalan”) durant l’été 2011 à la défense des institutions de la Catalogne en septembre 2017 ?

Qu’est-il arrivé pour que ces secteurs soient passés de faire face devant les mossos d’escuadra [policiers catalans] sur la place de Catalunya, en leur reprochant leurs sauvageries, comme celles qu’ils ont infligées à Esther Quintana ou à Andrés Benítez, à applaudir maintenant la présence de ces policiers dans les rues en craignant qu’ils ne soient dessaisis d’une pleine autonomie policière ?

Qu’est-il arrivé pour qu’une partie de ces secteurs soient passés de la dénonciation du Govern [gouvernement catalan] à cause de ses mesures politiques antisociales au vote récent de son budget ?

Et également, qu’est-il arrivé pour que certains secteurs de l’anarchosyndicalisme soient passés de l’affirmation qu’on n’obtiendra jamais de libertés en votant à la défense actuelle de cette possibilité pour les citoyen.nes ?

On pourrait rallonger énormément la liste des questions et on pourrait présenter de multiples réponses à celles qui ont été formulées ici. En effet, on peut évoquer des facteurs comme l’épuisement du cycle de 1978 (vote de la constitution espagnole), la
crise économique et ses coupes sombres et la précarisation, l’installation de la droite
dans le gouvernement espagnol et ses politiques autoritaires, la corruption scandaleuse du parti majoritaire, etc.

Cependant, il me semble qu’il serait naïf d’exclure de ces réponses celle qui tient compte, également, de la poussée extraordinaire du sentiment nationaliste. Une poussée que les facteurs auxquels je viens de faire allusion ont contribué à renforcer,
mais qui a reçu également des doses très importantes de combustible de la part des
structures mêmes du gouvernement catalan et de son contrôle des télévisions publique catalanes. Ces années de persistante excitation de la fibre nationaliste ne
pouvaient ne pas avoir d’effets importants sur les subjectivités, d’autant plus que les
stratégies afin d’élargir la base de l’indépendantisme nationaliste catalan ont été, et
continuent de l’être, d’une extraordinaire intelligence. La puissance d’un récit construit à partir du droit à décider, avec l’image des urnes, et à exiger la liberté de
voter, était extraordinaire et réussissait à dissimuler parfaitement le fait que c’était tout l’appareil d’un gouvernement qui se mettait en branle pour promouvoir ce récit.

L’estelada (rouge ou bleue) est aujourd’hui sans le moindre doute le symbole chargé d’émotivité sous lequel les masses se mobilisent. Et c’est précisément cet aspect que ne devraient pas sous-estimer ceux qui, sans être nationalistes, voient dans les mobilisations pour le référendum une occasion que les libertaires ne devraient pas laisser passer afin de tenter d’ouvrir des espaces chargés de potentialités, sinon révolutionnaires, du moins porteuses d’une forte agitation sociale. Et ils se lancent donc dans la bataille qui oppose les gouvernements de l’Espagne et de la Catalogne.

Ces libertaires ne devraient pas sous-estimer cet aspect car lorsqu’un mouvement de lutte inclut une importante composante nationaliste, et c’est, indubitablement, le cas dans le conflit actuel, les possibilités d’un changement de caractère émancipateur sont strictement nulles.

J’aimerais partager l’optimisme des camarades qui veulent essayer d’ouvrir des brèches dans la situation actuelle pour permettre des issues émancipatrices, cependant je ne peux fermer les yeux devant l’évidence que les insurrections populaires, et les mouvements pour les droits sociaux ne sont jamais transversaux, ils se heurtent toujours aux classes dominantes qui se regroupent d’un côté des barricades. Alors que dans les processus d’autodétermination, et le mouvement actuel est clairement de cette sorte, une forte composante interclassiste intervient toujours.

Ces processus entraînent une fraternisation entre exploités et exploiteurs en quête d’un objectif qui n’est jamais celui de dépasser les inégalités sociales. Le résultat, corroboré par l’histoire, est que les processus d’autodétermination des nations finissent toujours par reproduire la société de classes, en soumettant à nouveau les classes populaires après qu’elles aient été la principale chair à canon dans ces combats.

Cela ne signifie pas qu’on ne doit pas lutter contre les nationalismes dominants et tenter de les détruire, mais il faut le faire en dénonçant constamment les nationalismes ascendants, au lieu de confluer avec eux sous le prétexte que cette lutte commune peut offrir des possibilités de débordements de leurs positions et d’écarter ceux qui ne recherchent que la création d’un nouvel État national soumis à leur contrôle. Personne ne peut avoir de doutes sur le fait que ces compagnons de voyage seront les premiers à nous réprimer dès qu’ils n’auront plus besoin de nous, et nous devrions avoir tiré des leçons des cas où nous leurs avons tiré les marrons du feu.

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