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Christiane Passevant
Mémoires d’un condamné. Film documentaire de Sylvestre Meinzer
Sortie nationale 1er novembre 2017
Article mis en ligne le 27 décembre 2017

par C.P.
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Un film documentaire d’investigation ? Une enquête sur un déni ? À coup sûr Mémoires d’un condamné de Sylvestre Meinzern est un film engagé.
Lorsqu’elle fait le choix des images actuelles du Havre se fondant dans les images du passé, du monde ouvrier d’hier et d’aujourd’hui, son intention est claire : établir une trame filmographique qui souligne la résurgence des préoccupations ouvrières du début du XXe siècle et celles contemporaines des ouvriers.

Mémoires d’un condamné part du procès, en 1910, puis de la condamnation du syndicaliste révolutionnaire, Jules Durand, et donne la parole à ceux et celles qui soulignent un cas de justice de classe. Dans le contexte actuel de criminalisation des mouvements sociaux, Sylvestre Meinzer mène une investigation sur ce que fut le combat syndical d’un homme, détruit pour ses engagements. Ce n’était pas une erreur judiciaire, mais un « crime judiciaire » afin de stopper une grève et l’élan de syndicalisation des dockers charbonniers du port du Havre.

Sylvestre Meinzer souligne également le lien entre les conditions de travail des dockers charbonniers au début du siècle, vivant dans la misère et menacés par la mécanisation, et aujourd’hui, où la profession est confrontée à l’automatisation et à la transformation du port du Havre en port de plaisance. « Les personnages de ce film ont été choisis parce qu’ils [et elles] incarnent des hommes et des femmes que Jules Durand aurait pu croiser de son vivant », remarque Sylvestre Meinzer.

Il faut dire que Jules Durand est anarchiste, syndicaliste révolutionnaire et qu’il organise les ouvriers les plus pauvres du port, la main d’œuvre habituellement la plus docile et corvéable. La plupart de ces travailleurs vivent en effet dans la misère, entre travail précaire et alcoolisme largement entretenu par le patronat, qui les a ainsi à sa merci. Devant la menace pour l’emploi, représentée par l’installation d’un nouvel appareil de levage sur le port, Jules Durand, secrétaire du syndicat des charbonniers, multiplie les réunions syndicales et, finalement, la grève est votée le 18 août 1910. Or, en 1910, une vague de grèves agite la ville du Havre qui se soldent par des victoires ouvrières, du coup les pressions patronales s’intensifient de même que l’emploi de jaunes. Mais l’obstacle majeur est Jules Durand et le syndicat.

À la suite de provocations d’un non gréviste ivre, qui visent les charbonniers grévistes, une rixe éclate et l’homme succombera le lendemain. Malgré l’absence de Jules Durand sur les lieux de l’incident, il est accusé, avec les frères Boyer, de meurtre pour avoir fomenté la bagarre. En pleine grève, Durand et les frères Boyer sont arrêtés pour assassinat. L’affaire Jules Durand commence, c’est l’affaire Dreyfus du monde du travail. Une machination est montée de toutes pièces par la toute puissante compagnie générale transatlantique, avec force faux témoignages et grâce au passage à la trappe des témoins de la défense. Le dossier judiciaire a d’ailleurs disparu, pour ne laisser aucune trace des malversations évidentes à l’encontre de Durand.

La justice de classe fait son travail et le procès est rondement mené. Jules Durand, innocent, ne prend pas la mesure de la machine judiciaire en marche, ni son avocat, René Coty, qui le voit comme un innocent, humaniste et idéaliste. Tous deux se font une idée de la justice qui, en l’occurrence, est à la botte du patronat et fait le tri des témoignages, évacuant ceux qui prouvent l’innocence de Durand. Lui-même est convaincu que son innocence sera reconnue puisqu’il était chez lui au moment de la rixe. mais « on trompe une justice qui veut bien être trompée », dit un des intervenants dans le film. Et un autre d’ajouter : « Pourquoi la première réaction de la magistrature a été de fermer la porte quand j’ai évoqué, en 2010, l’affaire Durand ? Pourquoi les auteurs de la machination et les faux témoins n’ont-ils jamais été poursuivis ? On célèbre le Havre, mais ni le port, ni la justice, ni la presse locale ne parle de l’affaire Durand. Pourquoi ? »

Durand, figure emblématique du syndicalisme, s’est battu pour la reconnaissance d’un statut des travailleurs portuaires, les dockers, et « a fait naître le statut des travailleurs portuaires. » C’était là son crime, être pétri de principes et « c’est tout le paradoxe de cet homme porteur de ces principes de justice dont il n’a pas bénéficié. » Malgré mobilisation locale, nationale, internationale, il est d’abord condamné à être guillotiné pour "incitation et complicité de meurtre, puis à la prison.

C’est l’histoire de cette injustice que Sylvestre Meinzer questionne dans son film,de même que la mémoire ouvrière collective à propos de Jules Durand, des traces des luttes anciennes et actuelles, parallèlement aux changements de la ville du Havre.



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