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Christiane Passevant
120 battements par minute de Robin Campillo
Article mis en ligne le 27 septembre 2017
dernière modification le 2 octobre 2017

par C.P.
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Grand prix du jury au Festival de Cannes, 120 battements par minute de Robin Campillo a été plébiscité par la critique. Au delà du succès médiatique, qui renvoie souvent essentiellement à l’aspect émotionnel du film, remarquablement transposé par l’interprétation des comédiens et comédiennes, le film rappelle le contexte de la lutte des militants et militantes d’ACT UP pour faire reconnaître l’épidémie du sida, pour informer sur le virus, pour avoir accès aux soins et aux résultats des recherches médicales, pour dénoncer la politique du profit des laboratoires pharmaceutiques, le scandale du sang contaminé et la discrimination en montrant la prégnance de l’homophobie dominante…

Au début des années 1990, la lutte des militant.es d’Act up contre l’épidémie du sida est passée sous silence et dissimulée au grand public, les risques sont éludés, utilisés, manipulés la plupart du temps… La désinformation est pernicieuse qui étiquette le virus comme la maladie des pédés, donc cantonnée à une minorité ostracisée, les religions interprétant de plus l’infection comme une punition ou une fatalité divine ! Le virus tue dans le monde depuis une décennie, mais les autorités françaises ne font guère diligence pour considérer sérieusement le problème, d’autant que le scandale du sang contaminé avec la fameuse formule "responsable mais pas coupable" complique encore la prise en charge des responsabilités et freine la mise en place de moyens sanitaires.
Le slogan d’ACT UP : Silence = mort résume parfaitement la situation.

120 battements par minute de Robin Campillo replace la lutte des militant.es dans ce contexte avec une force quasi documentaire. « La réunion hebdomadaire est comme un cerveau : des gens parlent dans un décor insignifiant, baigné d’une lumière neutre. Ce qui y est en jeu [souligne le réalisateur], c’est la puissance de la parole politique : on imagine des choses, on les fabrique verbalement... et puis on les voit. C’est le cas dès la longue scène d’ouverture, où les militants s’opposent sur l’action de menottage qui a précédé, comme s’ils se disputaient la perception d’une mise en scène plus ou moins réussie. Au cœur de l’amphithéâtre réel se joue un affrontement fantasmatique. La parole qui circule construit des stratégies, des discours, des représentations. Mais elle construit aussi ce qu’est le groupe lui-même. Dans le premier débat, Sean rappelle à Sophie les raisons pour lesquelles Act Up s’affronte à l’Agence française de lutte contre le sida. Sophie connaît bien sûr ces raisons. Mais il s’agit, dans la répétition même du discours, de façonner ensemble le groupe, et ce qu’ils sont dans le groupe, quitte à user de mauvaise foi, d’humour, ou de coups de force. » Le film relate ainsi les actions d’ACT UP, la détermination, la politisation et les discussions au sein du groupe, les contradictions, la mobilisation, les slogans, l’humour, les « coups médiatiques » contre l’ignorance et le déni des politiques et des médias. C’est un film politique et engagé, passionnant et bouleversant, un véritable coup de poing !

Dès les premières images, le film saisit grâce une mise en scène étonnante de réalisme. Le public est dans le groupe qui manifeste, qui se bat, danse, exprime l’angoisse de la maladie… Comme l’explique Robin Campillo, « L’incarnation est l’un des aspects essentiels du film, qui va au-delà des seules réunions. Au centre de la stratégie d’Act Up, il y avait l’idée de montrer son corps malade dans la confrontation. Lors de l’action contre le laboratoire Melton-Pharm, Sean dit au directeur : "Voilà à quoi ressemblent des malades du sida, si vous n’en avez jamais vu..." Apparaître en chair et en os quand on est relégué à l’invisibilité, c’est pour moi l’un des sujets politiques les plus forts qui soient. C’est donc à la fois une question politique et un enjeu de cinéma. » Campillo a su avec brio montrer l’engagement militant et les sentiments des personnages incarnés par des comédiens et comédiennes extraordinaires de sincérité, de véracité, d’émotion infuse. Les gros plans parlent et ne sont plus seulement des effets, ils racontent. Les scènes de danse devenant floues pour montrer la maladie toujours présente même dans les moments d’abandon, les ralentis… Aucun des effets n’est superflu.

Quant aux scènes hebdomadaires d’assemblée du groupe, elles sont un modèle du genre en laissant une part d’improvisation, rappelant l’une des scènes de Land and Freedom de Ken Loach : « Avec ma directrice de la photographie, Jeanne Lapoirie, nous avons élaboré une méthode : tourner, le plus vite possible, avec trois caméras, une scène in extenso dans sa continuité. Les lumières ne sont pas complètement au point, l’ingénieur du son est inquiet, mais on y va. De là, tous les problèmes apparaissent. Et c’est par petites touches qu’on corrige, de prise en prise. Cela donne une fluidité. Sur une telle durée, les gens, et tout particulièrement les figurants, s’abandonnent à la scène, ils ne réagissent plus sur commande. Les acteurs, au départ, peuvent se tromper sur leur texte. Ces moments de maladresse m’intéressent. Je peux ainsi bénéficier de tout le spectre de rushes que ce type de méthode permet : à la fois les accidents des premières prises et l’efficacité des prises finales. Et au montage, je module la scène en passant de moments erratiques à des moments où la parole et les postures sont au contraire nettes et maîtrisées. »
Le film est une réussite totale.

120 battements par minute de Robin Campillo est sorti le 23 août 2017 et continue de bouleverser le public, de susciter les débats et les questions autour d’Act Up et de la lutte contre la maladie qui doit se poursuivre. Dans 120 battements par minute de Robin Campillo, est évoqué le FHAR, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, que Carole Roussopoulos a magnifiquement filmé lors des manifestations et des assemblées générales. Issu d’un rapprochement entre des féministes lesbiennes et des activistes gays, le FHAR est fondé en 1971, en feront partie Guy Hocquenghem, Christine Delphy, Françoise d’Eaubonne, Daniel Guérin, Hélène Hazera, René Schérer entre autres. Le FHAR appelle à la subversion de l’État « bourgeois et hétéropatriarcal », au renversement des valeurs jugées machistes et homophobes au sein des milieux de gauche et d’extrême gauche, et donne une visibilité radicale à la lutte gay et lesbienne au cours des années 1970. 120 battements par minute de Robin Campillo
fait aussi resurgir la lutte des décennies précédentes.

Il faut dire que tous les ans, des militant.es d’Act Up sont dans le cortège du 1er mai libertaire et témoignent du combat à mener aujourd’hui, en France et partout dans le monde. Alors, il faut souhaiter que le succès de 120 battements par minute de Robin Campillo suscite et relance la conscience d’une lutte plus que jamais nécessaire.



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