DIVERGENCES 2
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Sylvie Maugis
"Résister c’est créer" : le Pink Bloc à Montpellier
Entretien avec GaëlLE
Article mis en ligne le 27 septembre 2017

par C.P.
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Entretien avec GaëlLE, membre du Pink Bloc, lors de la préparation de leur cortège pour la Marche des Fiertés de Montpellier, le 8 juillet.

Propos recueillis par Sylvie Maugis le 7 juillet 2017.

Photos de Sylvie Maugis
http://divergences2.divergences.be/spip.php?article1522&lang=fr

GaëlLE : L’objectif de ce cortège est de faire une apparition revendicative et festive, avec une visée féministe, antipatriarcale, anticapitaliste et antifasciste. La Marche des Fiertés, elle, revendique des positions plutôt intégrationistes, dans l’idée de s’intégrer dans la société, sans vraiment la remettre en question.

On sera tous et toutes habillé.es en noir et rose, car, dans les camps nazis, les déportées étaient affublées du triangle noir désignant les associales, les prostituées, les femmes de mauvaises vies, les lesbiennes, et le triangle rose était réservé aux homosexuels hommes. C’est donc un rappel à cette période tragique de l’histoire, qui est notre histoire, généralement oubliée et rarement relayée dans les médias généralistes. Le Pink Bloc est présent aussi pour rappeller la première Gay Pride, née après la révolte au Stonewall Inn, à New York, en 1969.

À l’époque, les homos, les travestis, les Drag Queens allaient dans des bars « accueillants » pour consommer de l’alcool, danser, etc. Ce n’était pas des bars militants, mais souvent des bars maffieux qui payaient la police, et lorsque celle-ci débarquait dans ces bars, il y avait un système de lumière pour avertir les clients de se remettre en couples dits hétéros. Malgré tout, certaines descentes de flics n’étaient pas annoncées, et à chaque fois, il y avait de gros tabassages, et des meurtres. Ces violences ont toujours été passées sous silence, et, pendant des années, les travellos, les pédés, les drags et les gouines ont subi cette violence sans se révolter. [1]

Un jour, les flics sont descendus au Stonewall Inn et ont commencé à tabasser, mais au lieu de se cacher ou de fuir, les Drags Queens — celles que l’on appelle « les folles » et qui sont souvent la « honte » du milieu homosexuel — ont réagi les premières. Elles ont pris tout ce qui leur passait sous la main et l’ont jeté à la gueule des flics, ce qui fait que ça a généré en gros mouvement de la part des clients du bar et de la part du voisinage aussi (c’était dans Greenwich Village où il y avait pas mal de gays et de lesbiennes). Les flics ont été obligés de se retrancher dans le bar et n’ont pas réussi à juguler la révolte.

Par la suite, il y a eu des émeutes dans tout Greenwich Village, ça tapait fort et c’était pas de la rigolade ! Mais avec humour, car l’humour et la fête ont toujours fait partie de la culture Trans-pédé-gouines. C’est aussi le moment où il y avait des mouvements contre la Guerre au Vietnam, contre la ségrégation des Blacks étatsuniens et des personnes autres que les Trans-pédés-gouines ont rejoint les émeutier.es et c’est de là que datent les premières Gay Pride. Les Gay Pride qui se déroulent chaque année dans le monde sont les héritières de Stonewall.

Aujourd’hui, si l’on interroge sur les Gays Pride, on s’aperçoit que parmi les plus jeunes ou les plus âgées, rares sont les personnes qui savent ce qu’est la Gay Pride. La Gay Pride est considérée comme une techno-parade : on fait la fête, on met des strings à paillette etc. Ce qui, pour notre part, nous semble très bien, bien qu’un peu vidé de revendications.

Sylvie : Dans votre tract, je relève cette phrase : « Nos luttes ne se réduisent pas à l’intégration des minorités. L’intégration dans un système capitaliste, patriarcal, raciste, sexiste et hétéro-normé, n’est pas une forme d’émancipation ». Or, bon nombre d’associations et de groupes revendiquent « l’égalité » : vous n’êtes pas sur le même créneau ?

GaëlLE : En France, les premiers à avoir constitué des groupes très revendicatifs, c’était le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) [2] qui s’est un peu divisé, car les hommes et les femmes n’avaient pas exactement les même revendications, et les gouines ont créé un groupe « Les gouines rouges », mais ces groupes travaillaient ensemble. Leurs revendications étaient une remise en question de la société et non pas l’envie de s’intégrer dans un système qui se nourrit d’oppressions, en terme de classe, de race, d’orientations sexuelles, en termes de genre, etc. Il s’agissait d’œuvrer pour une société différente et absolument pas pour s’intégrer dans la société. Alors que les groupes LGBT sont sur une revendication d’égalité des droits, ce qui, pour nous, est une revendication intermédiaire, en attendant la révolution.

Le terme « trans-pédés-gouines » est la récupération d’insultes, à la manière des Black étatsuniens qui s’appellent « negros ». C’est reprendre et détourner l’insulte : par exemple, si on se fait traiter de « pédé », on répond à l’autre qu’en fait ce n’est qu’un constat. On remet alors en question le « sale pédé » : pédé oui, mais pourquoi sale ? Les groupes trans-pédés-gouines sont donc des groupes qui remettent en question le système de classe, de genre, de race... Tous les systèmes qui génèrent des oppressions.

Sylvie : Comment fonctionnez-vous ?

GaëlLE : Les Pink Blocs sont indépendants les uns des autres, il n’y a pas de fédéralisme. Historiquement, cela a été repris des « Black Blocs », les blocs anarchistes. Le Pink Bloc est un bloc anarchiste, avec des revendications tournant autour des questions concernant les trans-pédés-gouines et intersexes. Au niveau national, c’est très diversifié. Il y a des groupes plus organisés à Toulouse, à Lyon, à Paris et au niveau européen aussi, comme à Berlin. Ici, à Montpellier, nous sommes un tout petit collectif qui existe depuis trois ans et pour le moment, le collectif n’est présent que sur la Marche des Fiertés, car nous ne sommes pas en capacité de proposer d’autres initiatives.
Sur les Marches, beaucoup de gens nous rejoignent, des mouvements anarchistes viennent nous soutenir, des individu.es aussi, qui ne sont pas d’accord avec le côté techno-parade et veulent quelque chose de plus consistant.

Il y a un petit retour des associations sur les Gay Pride, ce qui est plutôt positif, où ces associations ont des chars. Pour nous, cette marche sert également à faire de la pub pour des boîtes de nuit, des bars, des lieux commerciaux, donc on n’a pas envie d’en être, mais comme il n’est pas intéressant de diviser le mouvement, nous participons à la Marche en refusant de part à l’organisation de la Marche. Nous défilons en fin de cortège, en tant qu’individu.es, car pour y figurer en tant que collectif, il faut adhérer à l’association organisatrice et accepter les conditions qu’elle propose, et dans lesquelles nous ne reconnaissons pas. Par exemple, on pourrait nous conseiller de ne pas avoir tel ou tel discours parce que dérangeant pour les politiques... La LGP Montpellier est assez liée avec le PS et ne veut pas se mettre à mal avec eux. Cela dit, ça se passe très bien avec la LGP ici, ce qui n’est pas le cas partout en France.

Nos revendications : la PMA et l’accès au don de sperme libre et gratuit pour toute les femmes et les personnes trans, l’établissement de la filiation par simple déclaration devant un officier d’état civil en dehors du cadre du mariage, le droit de donner son sang.
Pour les trans : le changement d’état civil libre et gratuit sur simple déclaration de la personne devant un officier d’état civil en mairie, sans aucune condition médicale ou homologation par un juge, le libre choix des médecins et le remboursement des parcours de transition.

Les politiques de santé publique doivent avoir des moyens, notamment pour la prévention en matière de santé sexuelle, pour améliorer la prise en charge des personnes séropositives.

Nous voulons que soient mises en place des politiques de luttes contre la LGBT-phobie dans les écoles, chez les professionnels de santé et dans tous les lieux qui relèvent du droit public : les trans sont aujourd’hui très mal soigné.es dans un hôpital, ils/elles ne peuvent pas aller retirer un colis à la poste, ils/elles ne peuvent pas louer un appartement, trouver un travail. Ce qui a pour effet qu’ils ou elles se retrouvent dans des situations de précarité à tous les niveaux.

Nous exigeons que cessent les mutilations exercées sur les enfants inter sexes afin d’avoir le choix du genre qu’ils ou elles souhaitent. Nous demandons également la décriminalisation du travail du sexe. Pour lutter contre l’esclavage du sexe, nous demandons la régularisation des situations administratives pour les personnes trans et les personnes sans papiers, avec accès au logement, à la formation, aux soins…
Enfin, nous réclamons le respect du droit d’asile et des papiers pour toutes les migrantes.

Notes :

[1Dans les années 1950 et 1960, les homosexuels états-uniens sont confrontés à un système juridique très homophobe. Durant les années 1960, les mouvements sociaux dont le mouvement des droits civiques contre la ségrégation raciale (Black Panther), la contreculture et l’opposition à la guerre du Vietnam sont très actifs.
Très peu d’établissements accueillent alors ouvertement les homosexuels et les patrons ne le sont pas. Le Stonewall Inn est la propriété de la mafia et accueille tous types de clients, y compris les plus marginalisés parmi les gays, les personnes transgenres, les travestis, les prostitués et les sans-abri.

[2Le Front homosexuel d’action révolutionnaire est un mouvement fondé en 1971, issu d’un rapprochement entre des féministes lesbiennes et des activistes gays. Guy Hocquenghem, Christine Delphy, Françoise d’Eaubonne, Daniel Guérin, Hélène Hazera, René Schérer, Patrick Schindler parmi d’autres en font partie. Le FHAR, revendique la subversion de l’État « bourgeois et hétéropatriarcal », le renversement des valeurs jugées machistes et homophobes au sein des milieux de gauche et d’extrême gauche, et donne une visibilité radicale à la lutte gay et lesbienne au cours des années 1970.



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