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Jean-Pierre Garnier
Histoires de la plaine, film documentaire de Christine Seghezzi
Article mis en ligne le 11 septembre 2017

par C.P.
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Un documentaire ou un film ? Faux problème. « Le vrai documentaire n’est pas un simple procès-verbal de la réalité mais l’œuvre élaborée (et quelquefois mise en scène) d’un auteur. De même, il est des films dits de fiction où la réalité existante ou ayant existé est reconstituée, qui visent d’abord à « documenter » — informer et sensibiliser — le/la spectateur.e sur cette réalité et non à le distraire. Le documentaire à l’inverse prend appui sur des gens et des choses réelles, existant sans son intervention, mais les met en scène ou plutôt en image(s) toujours selon un point de vue, explicite ou implicite. Même un reportage filmé, où l’intervention autonome du cameraman sur le choix des images est réduite en raison de circonstances limitant sa liberté d’action et de mouvement sur le terrain, reflète un point de vue. Pas seulement sur la base des prises de vues ou à l’aide du montage, mais tout simplement par le seul choix du sujet traité.

Histoires de la plaine peut donc être vu comme un « vrai documentaire » au sens défini plus haut : c’est le reflet d’une réalité autant que des intentions de la réalisatrice. Laquelle a un point de vue sur le monde en général, une vision du monde , qui s’actualise dans l’observation d’une réalité particulière à la fois géographique, socio-économique, culturelle et bien sûr également historique comme le suggère le titre, mais selon plusieurs sens dont il sera question plus loin.

De ce point de vue découle, sur le plan esthétique, un regard sur le monde, une partie du monde, du macro au micro. Le regard d’une cinéaste, en l’occurrence, est par définition subjectif. Car rien de moins « objectif » qu’un objectif de caméra. Celle-ci, en effet, n’est pas maniée par n’importe qui ni n’importe comment. Seules les caméras de video-surveillance, rebaptisée « video-protection » pour des raisons idéologiques, ne le sont par personne, sinon éventuellement par la police à des fins sécuritaires, encore que les lieux où elles sont positionnées ne soient pas neutres non plus.

Quel type de regard, donc, Christine Seghezzy porte t-elle sur la réalité qu’elle filme ? Celui du constat ou celui de la dénonciation ? Ni l’un ni l’autre ou pas tout à fait l’un et l’autre. On peut affirmer toutefois qu’il est implicitement mais résolument critique ne serait-ce déjà, au départ, que par le choix du sujet : les ravages économiques, sociaux et écologiques causés par une agriculture industrielle destinée prioritairement à l’exportation. En l’occurrence, la monoculture du soja transgénique — aux dépends de l’élevage extensif des vaches pourvoyeuses de viande de qualité —, arrosé par un produit phytosanitaire, le round up fabriqué par la firme Monsanto, toxique pour les animaux et les humains du fait de l’une de ses composantes, le glyphosate.

L’objectif de Christine Seghezzi, cependant, n’est pas d’ajouter une nouvelle pièce au dossier contre l’agrobusiness mortifère déjà bien rempli par nombre de documentaires, reportages, livres et articles ou conférences, mais de placer le/la spectateure dans une position paradoxale qui l’oblige à s’interroger sur ce qu’il/elle voit, certes, mais aussi sur son statut de spectateur.e. Car ce qui frappe d’abord dans ce film, ce sont de longues séquences où ce sont les personnes filmées qui regardent. Que/qui regardent-ils ? La caméra, la réalisatrice en train de les filmer, le/la spectateur virtuel.le ? Rien du tout ? L’initiative de se positionner de la sorte ne vient évidemment pas d’eux et ne leur serait pas venue à l’esprit sans l’intervention de la cinéaste. Question : quel effet ce regard sans paroles, dans l’immobilité absolue, de surcroît, celle-ci cherche-t-elle à produire chez le/la spectateur.e, quelle réaction attend t-elle ? Le/la mettre mal à l’aise ? L’intriguer ? L’inciter à se poser des questions ? À chercher une réponse ? À quel(s) problème(s) ? La ou les réponses se trouvent-elles dans le reste du film ? Hors du film ? Dans ce que nous savons — ou croyons savoir — de cette contrée lointaine qu’est l’Argentine ou/et de la dévastation écologique due aux pesticides et aux engrais chimiques ?

D’autres séquences permettent effectivement d’en savoir plus, notamment celles où certains habitants sortent du mutisme où la réalisatrice les a placés pour être interviewés sur la situation où se trouve l’endroit où ils/elles vivent et sur leur propre situation. D’autres encore sont de longs plans fixes sur la mer de soja qui encercle leur lieu de vie ou plutôt de survie. Car ce sont bien à des survivant.es que l’on affaire dans ce film, survivant.es d’un monde rural en voie de disparition ou presque disparu. Ce qui conduit à revenir au titre du film.

Il devrait nous inciter à prendre le terme « histoire » dans toutes ses acceptions et connotations. Cet intitulé au pluriel laisserait entendre que l’intention de la cinéaste ne serait que de nous montrer différentes facettes (aspects) de la situation actuelle de ce hameau marginalisé. Ce qu’elle fait effectivement. Mais sa mise en scène procède aussi d’une volonté de superposition temporelle où se mêlent le présent, désolé et désolant, et, en arrière-plan, deux passés, celui de l’époque révolue où la pampa n’avait pas encore été envahie par l’agro-industrie, au travers des souvenirs et témoignages des personnes interrogées quand la réalisatrice les incite à parler, et celui, évoqué de manière à la fois allusive et plus politique, de la répression des opposants sous la dictature de Videla, répression dont on devine, malgré le retour de la soi-disant démocratie dans le pays, qu’elle peut aussi viser aujourd’hui ceux qui feraient obstacle au règne envahissant du soja.

Si l’on passe du temps à l’espace, on a l’histoire très locale et localisée d’un endroit circonscrit à la « colonie », un hameau pastoral en déshérence perdu au milieu de nulle part (« el culo del perro », diraient les Cubains) avec à l’arrière-plan l’histoire avec un grand H à l’échelle nationale, continentale voire mondiale, qui explique cette déshérence. Cette histoire, en effet, est celle, très contemporaine, du capitalisme mondialisé ou plutôt transnationalisé à l’ère de la techno-science triomphante où le vivant végétal, animal ou humain, peu à peu coupé de ses racines naturelles, ne survit, déformé ou amputé, que sur un mode artificiel. C’est à dessein que j’use à nouveau du verbe « survivre » car ces gens souvent filmés immobiles et silencieux au regard fixe ont tout l’air de survivants passifs et résignés d’un monde agro-pastoral révolu. Par certains côté, ils me font penser aux rescapés des camps de concentration filmés au moment de leur libération, quasiment dépouillés de ce qui constituait leur identité, de leur identité de d’éleveurs ruraux dans le cas de ce film. Bien sûr, ils ne connaissent pas le sort — je continue à filer la métaphore — des vaches que nous montre la réalisatrice, en contrepoint de la situation peu enviable des humains, entreposées et entassées les unes contre les autres dans des parcs industriels concentrationnaires avant d’être envoyées l’abattoir où une séquence sur le découpage à la chaîne des carcasses des animaux massacrés vient confirmer que le mode de production capitaliste est bien également un mode de destruction.

Le résultat paradoxal est que ces « histoires de la plaine » paraissent situées hors du temps historique contemporain alors que c’est précisément ce temps qui les fait paraître telles, c’est-à-dire inactuelles voire anachroniques. Déplacées et dépassées par rapport à notre époque, d’un autre âge, comme on dit. Déphasées, en somme.

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