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Christiane Passevant
Quand le cinéma bouscule les tabous : Plus jamais seul d’Alex Anwandte. Rara de Pepa San Martin. Una mujer fantastica, Une femme fantastique de Sebastian Lelio. La région sauvage de Amat Ascalante
Article mis en ligne le 4 juillet 2017

par C.P.
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Rara de Pepa San Martin [1] est un film inspiré d’un fait réel, comme Plus jamais seul d’Alex Anwandter. Ces deux films abordent frontalement des sujets liés aux minorités sexuelles, au genre et à la sexualité. Plus jamais seul, sorti il y a quelques mois, est le récit d’un jeune homme agressé pour son homosexualité, Rara de Pepa San Martin narre la vie d’un couple de jeunes femmes, qui élève les deux filles de l’une d’elles. Une famille heureuse et sans problèmes, mais la société voit d’un mauvais œil ce couple hors normes. Lorsque Sara a une altercation avec sa mère, le père biologique prend le prétexte du mécontentement de l’adolescente pour engager une procédure afin d’obtenir la garde des deux fillettes. Ces deux films chiliens précèdent le superbe film de Sebastian Lelio, Una mujer fantastica, Une femme fantastique [2] sur le transgenre.

Orlando et Marina vivent une histoire d’amour et font des projets. Lorsque Olando meurt brutalement, Marina est immédiatement suspectée d’en être plus ou moins directement responsable, non seulement par les autorités policières qui enquêtent sur sa vie privée de femme transgenre, mais aussi par la famille d’Orlando qui ne peut pas accepter cet amour.
La « sainte famille » brandit l’ordre moral et réclame évidemment qu’elle quitte l’appartement au plus vite, rende la voiture et même enlève le chien, comme pour éradiquer toute trace de Marina de la vie d’Orlando. Son ex-épouse lui avoue d’ailleurs qu’avant de la rencontrer, elle la considérait comme une « chimère » et lui intime l’ordre de ne pas assister aux funérailles. Marina va alors se battre contre un ordre moral qui rappelle, par sa violence, l’héritage du régime Pinochet qui a laissé des traces, malgré le temps passé : un quart de siècle. S’ensuivent vis-à-vis de la jeune femme des humiliations, des agressions verbales et physiques, notamment de la part du fils, macho refoulé et minable, qui s’acharne sur elle. Cependant Marina résiste.

Daniela Varga incarne une Marina digne et déterminée face à cet ordre moral aux relents de dictature. Pour Sebastian Lelio, « l’identité n’est pas liée à la chair, [bien que] souvent, on tombe dans l’erreur de réduire l’identité sexuelle à la forme des organes. » Une femme fantastique est-il un film militant ? Non, répond le réalisateur, ce qui importe, c’est le film et sa résonance dans notre société. Autrement dit, même s’il ne s’agit pas d’un film militant, car il pose plus de questions qu’il ne donne de réponses, je serais ravi que des spectateur.es militant.es s’en emparent. Mon film est un Cheval de Troie. Il démarre comme un spectacle mais il contient d’autres sous-textes.

Nombreux sont en effet les sous-textes renvoyant à la dictature passéer. La société est profondément injuste et dominée par un capitalisme sauvage. C’est dans ce contexte que se situe Une femme fantastique : « En termes de capitalisme, Marina est un être improductif. Elle n’est pas capable de procréer et donc de donner naissance à un autre employé, à un autre consommateur. Elle vit pour la beauté du geste. son existence, c’est de la poésie pure. » Décidément, le cinéma chilien et, plus largement le cinéma d’Amérique latine, fait fi des tabous.

On peut le penser à voir le film du mexicain Amat Escalante, la Région sauvage [3] qui met en scène une jeune femme, Veronica, sous l’emprise sexuelle d’une créature mystérieuse, un alien gardé par deux chercheurs dans la forêt. Au début du film, elle se fait soigner pour d’étranges blessures dont elle éludera l’explication auprès du médecin qui la traite. Ce dernier vit une passion érotique dissimulée avec le mari de sa sœur, Alejandra. Le couple est à la dérive et, lorsque les deux femmes font connaissance, Veronica va entraîner Alejandra dans la cabane dans les bois, symbolique du fantastique et du danger de la transgression, pour goûter à des plaisirs qu’elle n’imagine même pas.

Parallèlement, plusieurs corps sont découverts aux alentours sans que l’on puisse déterminer la cause de la mort. Le suspens monte d’un cran en découvrant la créature, les sources de plaisir qu’elle offre et l’addiction aux orgasmes qu’elle provoque en même temps qu’un abandon mental.

Le mystère se mêle aux fantasmes et aux pulsions sexuelles dans une fable à la fois actuelle et mythique. « Certains besoins primaires de la vie, [explique Amat Escalante], comme se nourrir, déféquer et se reproduire, sont nécessaires à la survie de l’espèce humaine. Le dernier est un devoir primordial, même si on ne s’en rend pas forcément compte. La récompense est le plaisir que le sexe nous apporte, sans quoi il aurait été oublié il y a bien longtemps, et nous n’existerions sans doute plus. Mais les [humains] sont très contradictoires : nous voyons le sexe comme pervers et même parfois, dans une certaine mesure, presque contre-nature. Nous grandissons avec cette contradiction. Dans mon film, la créature représente le sexe à l’état pur. »

Le film d’Ascalante renoue aussi avec une tradition du fantastique mexicain, et plus largement latino américain, notamment dans la transgression des tabous. Peut-on dire pour autant que ce cinéma aborde et bouscule plus facilement les tabous concernant la sexualité ?

Selon Sebastian Lelio, faire du cinéma en Amérique latine, « c’est une autre réalité, très difficile mais très belle aussi. Ce qui nous fait bouger, c’est la soif de faire un film. Il n’y a pas une structure industrielle qui nous soutienne, comme elle existe dans d’autres pays. Il n’y a pas d’agents ni de projets de scénario qui circulent. En contre-partie, il y a beaucoup de liberté. On peut faire un film sur une femme transgenre sans que cela pose vraiment problème. Les filtres sont moindres que dans des réalités plus industrielles où l’on doit répondre à certains codes dictés par un marché. »

Notes :

[1Rara de Pepa San Martin est sur les écrans depuis le 21 juin.

[2Sortie nationale le 12 juillet.

[3Sortie nationale le 19 juillet.



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