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Christiane Passevant
Le Caire confidentiel de Tarek Saleh
Article mis en ligne le 2 juillet 2017

par C.P.
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Le Caire confidentiel de Tarik Saleh [1] se déroule dans la ville du Caire à la veille de la révolution de janvier 2011, du moins une ville du Caire entièrement recréée par la magie du cinéma, avec ses bruits, sa langue, ses boutiques, ses vendeurs à la sauvette, son trafic… Et sa police bien sûr puisque celle-ci est au centre des événements et du tout corruption qui règne dans le pays. Le système de corruption s’étend à toutes les couches de la société, qui fonctionne à coup de bakchichs. Les policiers rackettent les marchands, les petits trafiquants et se rackettent même entre eux pour avoir la primeur d’une affaire.

« C’est un film sur Le Caire [explique Tarek Saleh], sur le passé et le futur qui s’entrechoquent, sur ceux qui sont broyés. Trois jours avant le tournage, les services de sécurité égyptiens ont fermé le plateau. Nous avons du déménager à Casablanca. J’étais dévasté. Et puis j’ai pensé à Fellini et Amarcord. Les habitants de Rimini étaient tous persuadés de reconnaître ici une rue, là une maison, et pourtant rien n’avait été tourné dans la ville natale du maestro, tout avait été fait en studio à Cineccita. » La fiction — l’écriture du film a précédé la révolution du 25 janvier — est rattrapée par la réalité. Le film est scandé par un compte à rebours qui annonce les manifestations de la place Tahrir, l’embrasement d’un peuple à bout du
système de corruption, des violences policières, de l’état d’urgence permanent qui engendre tous les abus, du chômage, de la dégradation des conditions de vie de la classe populaire… Un cri qui résume tout : Moubarak dégage !

L’inspecteur Nourredine est le neveu d’un commissaire et se conforme au système, comme les autres. Il est cependant partagé entre deux figures, celle de son père tourné vers le passé et parlant d’honnêteté, et de son oncle commissaire, champion des magouilles et des compromissions. Et voilà qu’il est appelé à enquêter sur le meurtre d’une chanteuse, égorgée dans une chambre du palace Nile Hilton. Lors du constat et de l’examen du corps, il s’oppose à la version donnée par ses collègues sur place, qui, pour étouffer l’affaire, la qualifient de crime passionnel. La jeune femme avait une relation avec un homme d’affaires de l’entourage présidentiel. Le récit, qui jusqu’alors était presque documentaire sur le système de bakchichs, bascule dans une dimension politique, celle de la corruption en haut lieu, mêlant la haute finance, les marchés du BTP, le gouvernement et bientôt les services secrets.

Parallèlement, le climat social s’enflamme, la répression s’amplifie, la police tire sur la foule, tabasse et torture… Dans ce climat de violence insurrectionnelle, une jeune Soudanaise est traquée par la police et les services secrets. Le compte à rebours est déclenché jusqu’au 25 janvier 2011… Et soudain Nourredine, qui vient d’avoir une promotion pour avoir jusqu’ici joué le jeu, n’a plus le goût de tenir son rôle du flic pourri… On pense à deux films égyptiens sur cette période, avant et après la révolution, Winter of Discontent de Ibrahim El Batout [2], film dans lequel il aussi question des services généraux, des violences policières et des pratiques de la torture sur les lieux d’incarcération. Et Rags and Tatters de Ahmad Abdalla qui observe la révolution, les jours d’après. [3]

Un thriller haletant qui dépote, superbement filmé dans une ville du Caire reconstituée, du moins une ville qui a su en capter l’âme.

Notes :

[1Sortie nationale : 5 juillet 2017.

[2Winter of Discontent de Ibrahim El Batout (2012), avec Amr Waked qui tient le rôle d’un homme marginal, personnage décalé, paumé comme l’inspecteur Nourredine. Le film n’est malheureusement jamais sorti en France. Il avait pourtant obtenu une Mention spétiale du jury et le Prix de la critique au festival international du cinéma méditerranéen (2012).

[3Rags and Tatters de Ahmad Abdalla (2013). Après s’être échappé d’une prison, un homme essaie de rentrer chez lui au Caire, une ville sens dessus-dessous depuis les manifestations de la Révolution égyptienne du 25 janvier. En retrouvant sa famille et le pays dont il a été séparé pendant si longtemps, il réalise que toute la vie qu’il a connue auparavant a irrévocablement changé. Le film a reçu l’Antigone d’or au festival international du cinéma méditerranéen (2013).



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