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Christiane Passevant
Mirage gay à Tel Aviv de Jean Stern (Libertalia)
Article mis en ligne le 26 juin 2017

par C.P.
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Dans Mirage gay à Tel Aviv, Jean Stern mène une enquête originale, profonde et très documentée sur la propagande israélienne, passant au crible des faits, des témoignages, des observations et des analyses, le phénomène de marketing politique qu’est le pinkwashing. Une enquête à l’écriture vive, fine, ironique qui donne envie d’y aller voir et d’en comprendre un peu plus, car sous le constat et la critique, pointe une réflexion large sur la conscience politique.

On connaît l’importance de l’image et de la communication pour l’État d’Israël depuis sa création, en 1948, et l’efficacité de ses slogans : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ou celui de la « terre promise », qui a fait florès et semble proche de la « destinée manifeste » justifiant l’impérialisme états-unien, ou encore le mythe du peuple israélien qui a fait « fleurir le désert ». Et voilà que la « seule démocratie du Moyen-Orient », ou auto déclarée comme telle, met en place le pinkwashing pour s’assurer l’engouement du mouvement gay occidental pour sa ville devenue pour l’occasion arc-en-ciel, Tel Aviv. De quoi surprendre dans un pays, en grande partie homophobe, et dont les lois, notamment celles sur le mariage sont extrêmement strictes. Mais que ne ferait-on pas pour dissimuler l’image désastreuse d’un état colonialiste dont les violations des lois internationales et les crimes contre la population civile palestinienne sont notoires.

Faire oublier l’occupation ou bien nier son existence… Et le mur, baptisé « mur de protection », qui fait tâche dans le paysage. Alors comment manipuler l’opinion en « démocratie » ? Le « manuel classique de l’industrie des relations publiques » d’Edward Bernays, publié en 1928, sert toujours à la « fabrique du consentement ». Donc le pinkwashing pourrait être « le cache-sexe de l’occupation », préfigurant une défense des droits LGBT contre l’homophobie de la société palestinienne bien sûr, alors qu’en fait l’État israélien l’utilise, et permettrait ainsi d’inverser l’influence des campagnes contre l’occupation militaire israélienne et le boycot.

Ce à quoi Jean Stern réplique, dans Mirage gay à Tel Aviv, que le pinkwashing « n’est qu’un artifice accablant sur le fond et répugnant sur la forme, qui masque homophobie, racisme, exclusion, occupation. »

Extrait de Mirage gay à Tel Aviv de Jean Stern (éditions Libertalia)

SEA, SEX & SUN, vraiment ?

Pour peupler Israël, le fondateur de l’État juif, David Ben Gourion [1], a voulu un nouvel homme. Façonné par la vie collective des kibboutz agricoles et la discipline des casernes, ce « Juif musclé », selon ses mots, n’aurait rien de commun avec les Juifs maladifs issus des ghettos d’Europe centrale ou ceux arabisés d’Afrique du Nord. Au début du siècle dernier, les uns et les autres ne pensaient qu’à prier et à chanter, estimait Ben Gourion. Cela contrariait son projet colonial et socialiste comme sa morale politique, qu’un stalinien n’aurait pas renié. Les films de propagande israélienne des années 1950 valorisaient des gars costauds sarclant la terre ou maniant le fusil. Ils ressemblaient à s’y méprendre à leurs camarades soviétiques, blonds musclés et soigneusement épilés aux yeux clairs. D’ailleurs Staline, pour- tant peu suspect d’affection envers les Juifs, fut l’un des plus fidèles soutiens d’Israël à ses débuts.

Curieusement, soixante-dix ans plus tard, ce sionisme du corps vigoureux a accouché d’une flopée d’homosexuels, des bons pédés loyaux, pouponnés par une armée de guerre et d’occupation,Tsahal [2] prenant grand soin à s’afficher gay-friendly. Ce fut même la seconde armée au monde à reconnaître des droits aux homo- sexuels dès 1995, après celle des Pays-Bas. Cela semble paradoxal pour Israël, pays nettement homophobe. À 46 %, les Israéliens pensent que l’homosexualité est « une perversion », contre 10 % des Français [3]. Ce chiffre monte à 67 % chez les religieux orthodoxes, et à 71 % chez les ultra-orthodoxes [4].

Quelques jours avant le déploiement de force et les énièmes bombardements sur Gaza, à l’été 2014, une base militaire du Néguev, dont la mission est de pilonner le territoire palestinien, a reçu avec pompe un groupe de 25 touristes gays nord-américains, conduit par le Jewish Community Center Association, l’équivalent du CRIF [5] aux États-Unis. De quoi inonder les pages Facebook et les comptes Instagram d’effusions photographiques et d’hommages appuyés à Tsahal, so great avec les droits des gays. Grande, géante, remarquable, superbe armée. Un modèle, lâche un visiteur extatique. En Israël, pays en guerre depuis 1948, qui poursuit avec son armée et ses nombreuses « forces de sécurité » une colonisation à outrance dans les Territoires palestiniens occupés, en dépit de ses engagements internationaux, certains voient donc aujourd’hui un « modèle », ce qui est à la fois consternant et inquiétant. Au-delà des fanatiques excités du tout-sécuritaire, c’est le cas de nombreux gays occidentaux, fascinés par ses beaux mâles comme par sa poigne contre les « Arabes ». Modèle de domination pour les islamophobes et les réactionnaires, Israël s’offre en modèle pour les homosexuels, ce qui s’avère une arme politique efficace pour le gouvernement de droite et d’extrême droite de Benyamin Netanyahou.

Devenir un modèle, une aubaine pour Israël : son image dans l’opinion publique mondiale, il y a une dizaine d’années, était à peine supérieure à celle de la Corée du Nord. Une stratégie marketing élaborée par des communicants pointus assistés par les plus grandes agences de publicité internationales mythifie un Tel Aviv moderne, branché et gay-friendly. Cette stratégie a été baptisée pinkwashing, lessiveuse rose. Notre expression française « repeindre le plafond en rose » lui correspond assez bien. Quel succès ce pinkwashing : après Miami, San Francisco ou Ibiza, Tel Aviv est devenu une destination phare, au catalogue des tours opérateurs spécialisés. Environ 35000 touristes gays s’y sont rendus pour la « Semaine de la fierté gay » en juin 2016, dépensant au passage plus de 50 millions d’euros. Des milliers d’autres remplissent les caisses des hôtels et des clubs tout au long de l’année.

Flatteur retour sur investissement, puisque la municipalité, le syndicat des hôteliers et le ministère du Tourisme ont investi des dizaines de millions d’euros dans des actions de promotion ciblant les homos sur les cinq continents, avec force invitations aux médias magazines et audiovisuels, gay comme grand public. En juin 2016, un « voyage de presse » d’ampleur est organisé, avec plus de 30 journalistes internationaux conviés, tous frais payés, à découvrir les plaisirs de ce nouvel eldorado gay. Next, le supplément de Libération, ouvre son sujet sur Tel Aviv avec une image de dra- peau arc-en-ciel flottant dans le ciel ensoleillé, en se pâmant sur une « qualité de vie inattendue [6] ». Même si vous n’aimez pas trop la politique israélienne, allez vous amuser à Tel Aviv, conseille ce journal comme bien d’autres.

Sea, sex & sun, ces mots sont plus glamour que guerre, occupation, répression et homophobie. Mais aussi racisme, exclusion, misère, capitalisme sauvage. Guerre ? Plus de 109 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes en 2016 [7]. Capitalisme sauvage ? Israël est le deuxième pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) [8], juste après le Mexique, où les inégalités sociales se sont le plus aggravées ces vingt dernières années. Homophobie ? En septembre 2016, des habitants de la colonie d’Elkana s’en prennent à un récital du chanteur gay Ivri Lider, qualifié de « pervers déclaré ». Arbitraire, injustice, inégalités et exclusions ne sont pas de vains mots. Et pourtant, ce pays « sympa » avec les LGBT ne peut être « aussi horrible qu’on le dit » avec les Palestiniens, m’assure à l’été 2016 un touriste gay français qui veut y croire. Dans les faits, Israël poursuit avec le gay-friendly ce qu’il a entrepris depuis 1948 : effacer les Arabes de Palestine. Il annexe au passage la sous-culture queer arabe née au Caire, à Bagdad et à Téhéran, avant de rebondir à Tanger, Casablanca ou Tunis. Car dans ce Gay Land qu’est Tel Aviv, les « Arabes » font, malgré eux, partie de la stra- tégie marketing et des images qui l’illustrent. Corps, vêtements, attitude, sexe : elles confisquent le désir de l’Arabe, au cœur des fantasmes homosexuels occidentaux depuis des décennies, des bordels du Nil aux cités de banlieue. Israël a volé les terres des Arabes, et est en train de leur voler leurs queues. Israël fait bander les gays occidentaux avec une iconographie irriguée de culture arabe tout en envoyant une armée gay-friendly massacrer les Palestiniens. De sujet de guerre, l’Arabe devient objet sexuel. Israël a associé du cynisme d’État à un astucieux marketing, il fallait l’oser. Et comble du comble, après des décennies de mépris social et de mise à l’écart, Israël utilise sa population orientale – les mizrahim, Juifs originaires du Maghreb et du Proche-Orient, mais aussi les Palestiniens de l’intérieur – pour vendre aux gays occidentaux une alternative plausible au corps de l’Arabe, considéré désormais comme une menace dans la majeure partie de l’Occident. Ces Israéliens orientaux ressemblent à s’y méprendre à des Arabes. Les queues arabes, les queues juives, circoncises, c’est du pareil au même. Le tour de passe-passe politique d’Israël est aussi sexuel. Ce mirage méritait d’être raconté.

Notes :

[1Né en 1886 et disparu en 1973, il émigre de Pologne en Palestine dès 1906.

[2Acronyme de Israel Defense Forces.

[390 % des Français jugent que l’homosexualité est une manière comme une autre de vivre sa sexualité, 7 % estimant qu’il s’agit d’une « perversion » et 3 % d’une « maladie » (sondage Ifop, 2012).

[4Sondage publié par Haaretz, juin 2014.

[5Conseil représentatif des institutions juives de France.

[6Klar Eléonor, « Tel Aviv, ville à vivre », Next, 9 septembre 2013.

[8C’est aussi le pays où le taux de pauvreté est le plus élevé, « Étude économique sur Israël », OCDE 2016, www.oecd.org/fr.

P.S. :

Jean Stern est l’invité de Radio Libertaire, dans les chroniques rebelles, samedi 9 septembre à 13h30.
Il sera également à la librairie Publico (145 rue Amelot) pour une présentation-débat de son livre Mirage gay à Tel Aviv le samedi 16 septembre à 16h30.



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