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Christiane Passevant
L’Échaudée n° 6
Article mis en ligne le 25 mai 2017
dernière modification le 1er octobre 2017

par C.P.
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L’Échaudée est une revue qui se partage entre des textes de critique sociale, des dessins, des peintures, des sculptures, de la littérature avec des récits, des nouvelles, des contes, de la poésie… L’Échaudée est une manière d’aborder l’utopie, l’en dehors des idées et des images, la pensée alternative… Et c’est aussi un espace de rencontres.

En ouverture du numéro 6 de l’Échaudée un dessin d’Anne Van der Linden et le constat que fait Paul Mattick à propos du « dépérissement de l’État » aux Etats-Unis, de l’incapacité de ses dirigeants successifs à gérer une dette gigantesque et le désastre annoncé de la première puissance mondiale.

Autre sujet important, celui de l’archivage des traces historiques de la mémoire des luttes sociales… Une démarche intéressante et originale : texte du collectif Archives Autonomies (Autonomie.org), « Fragments d’histoire de la gauche radicale » :

Qui sommes-nous ? Difficile de parler d’une forme d’être ensemble dont les limites temporelles, théoriques, ou encore pratiques restent floues y compris pour ceux [et celles] qui y participent, s’y déploient ou ne font que passer. Dire qui nous sommes revient à nous construire comme intermédiaire, comme entremetteur voire comme interprète là où nous aimerions au contraire nous effacer pour laisser tous ceux [et toutes celles] qui le souhaitent et partagent notre intérêt pour ces expériences passées se les approprier de toutes les manières possibles. Cependant, il est nécessaire d’en dire un peu sur ce nous qui se cache tant bien que mal derrière le collectif Archives Autonomies afin de tenter d’expliquer d’où nous venons et vers où nous entendons aller.

George Catlin : « Les Indiens tels qu’ils sont »

Oui, l’Indien est un mendiant à Washington City, mais qu’est-ce qu’un Blanc dans un village mandan ?
Un Indien à Washington City est abasourdi, muet, embarrassé de lui-même. Un Blanc chez les Mandan l’est tout autant, et pour les mêmes raisons, dont la première est qu’il ne trouve personne à qui parler.
Pour atteindre le monde civilisé l’Indien doit accomplir quelque trois mille kilomètres par des moyens de transport auxquels il n’est pas accoutumé, prenant une nourriture à laquelle rien ne l’a préparé, fixé et dévisagé sans cesse par des milliers et des milliers de gens auxquels il ne peut parler ; et son cœur s’afflige, et son corps devient malade devant le luxe ostentatoire des hommes blancs qui jouissent de sa terre sur les tombes de ses pères. À la fin de son voyage il est semblable à une bête en cage, scruté, critiqué, plaint, présenté au monde comme un muet, une brute, un mendiant.

L’homme blanc désireux de se rendre chez les Mandan doit emprunter le bateau à vapeur, le canoë, le cheval, et bien souvent aller sur ses pieds. Il lui faut traverser des fleuves à la nage, patauger dans les marécages, lutter contre les moustiques, rapiécer ses mocassins, les rapiécer encore et encore, ravauder ses culottes, se nourrir uniquement de viande et dormir sur la terre.

Quand il arrive au bout de son voyage, demi-mort de faim, à moitié nu et plus qu’à moitié malade, c’est à son tour d’être un pauvre, à son tour d’être un muet, entouré de milliers d’hommes qui l’examinent, le critiquent, rient de son air épuisé, et le traitent de menteur. Car les Indiens ne connaissent d’autres représentants de notre monde que les marchands, et, menteur et marchand ne faisant qu’un dans leur langue, ils appliquent donc cette épithète à tous les Blancs sans exception.

Nous souffrons mutuellement de cette triste ignorance dans laquelle nous maintient la distance qui nous sépare. Le lecteur s’en rendra compte, et il comprendra que l’historien qui se propose de narrer avec justesse les coutumes et le caractère d’un peuple doit d’abord aller vivre parmi ce peuple.


Manuel Anceau : « Lieuve »

Et on en était là, autrement dit pas beaucoup plus loin que d’ordinaire, quand Madriel, qu’on n’avait jusque-là pas trop vu, sinon pour se curer les ongles et
tirer son frère par la manche toutes les fois qu’il apercevait un nuage ressemblant peu ou prou à une soucoupe volante, eut soudain l’idée lumineuse de jaillir, on pense (c’est ce qu’il a dit, après) pour attraper, sur le mur du cimetière, un lézard qui certainement irritait sa vue – ou sa vanité (mais personne n’a très bien compris, ce pourquoi ce lézard a plutôt semblé une excuse inventée après coup, pour expliquer un jaillissement qui n’avait aucun sens, sinon de créer une vague pour créer une vague) – et de jaillir (c’est en cela que l’idée reste lumineuse, qu’elle mériterait d’être brevetée) pile au moment où le vieil Issourd longeait le petit groupe (il marchait tête baissée, sa pétoire à l’épaule) : bien sûr, heurté ainsi de plein fouet, Issourd (« un garde-chasse qui balance du sel rouge sur les perdrix pour les ensanglanter davantage », aimait à dire Lieuve assez mystérieusement) n’a pas manqué de faire illico presto un petit tour sur le gravillon, où sa casquette retournée a semblé, un instant, la capsule d’une énorme bouteille de soda. La belle affaire ; même un bled comme Lieuve s’en serait bien moqué de voir Issourd les pattes en l’air si, en tombant, ce vieil acrobate n’avait pas (pur réflexe ; geste maladroit de vouloir rattraper la pétoire ?) envoyé un plomb dans la vitre là-haut de la maison des époux Limbort.

Sans que je ne sente le U que j’avais fait faire à mon dos – l’anesthésie m’était depuis montée –, je me suis trouvé accroupi-courbé, joue droite tout à côté de mes fesses, comme pour une bise, au-dessus du pot. La contorsion ne me coûtait aucune douleur. Regardant mieux ce jamais-vu, j’ai tiré le cou, ce qui a grandi mon dos – de bien cinq centimètres – et plaçant bien frontalement ma tête face à mes fesses, j’ai constaté, au centre, un trou qui ne sentait pas mauvais. J’y ai entré ma tête (nez, tempe droite et menton pour finir). Ça m’a serré au cou, il fallut avancer un peu, pour respirer. À épaules introduites, j’avais moins de mal à respirer mais ne pouvais plus me tirer en arrière. Resté un peu là dans cet intérieur, devant moi s’inscrivait comme une lumière à laquelle mes yeux se firent. Quelque chose comme un instinct de caverne me dictait d’y aller. J’allais, oui, plus en cul, continuant de me retrousser tout entier comme un jean. Rien de douleur : anesthésie. Glissé dans ce tunnel humide et noir et haut, c’était bien, j’étais debout maintenant. C’était un seuil en I ce qui plus loin faisait de la lumière et je ne pensais pas à me retourner pour regarder d’où je venais. J’ai marché, le bruit de mes pas marchait aussi. Oui, la terre devenait moins meuble. Des chaussures que je ne me connaissais pas faisaient sous moi un bruit d’élégance, un bruit qui évoluait à mesure que le sol muait. C’était bientôt des dalles et un hall très Unesco : un salon pour l’emploi, de la lumière franche. J’étais plus grand, sûr, quelque chose comme vers deux mètres de haut, j’avais du charisme aussi. Ce salon pour l’emploi dans lequel j’arrivais avait une suite de stands pour structure, dans un grand hall sans écho, sans sur-peuple. C’était lumineux, les gens des stands me souriaient. J’arrivais : oui.

Sommaire du n° 6 de l’Échaudée

Chantal Montellier, Je suis Berglund
Collectif Archives autonomie, Fragments d’histoire de la gauche radicale
Barthélémy Schwartz, Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme (bonnes
feuilles)
Benjamin Péret, Pour que M. Thiers ne crève pas tout à fait / Vie de l’assassin Foch
/ On sonne
Eve Mairot, aquarelle
Alain Joubert, Le chant de la prairie
George Catlin, Les Indiens de la prairie
George Catlin, dessins, huiles
Charles Baudelaire, George Catlin, le cornac des sauvages
Reinaldo, sculpture
Alfredo Fernandes, Mes 12 prophéties
Ramon Gomez de la SERNAM, Fadaises – Devoir de vacances
Julien Bal, Enverssoi
Manuel Anceau, Lieuve
Cornelia Eichhorn, dessins
Jean-Luc Sahagian, Quand il eut passé le pont…
Vardhui Sahagian, dessins
Claude Guillon, Les petits métiers
Joël Gayraud, Visionnaires de Taïwan
Rachel Deville, La nature
Rachel Deville, Le grand Je
LL de Mars, Les éditeurs
Stéphane Goarnisson, Histoires en deux images
Yves Labbé, Pierre Leroux : la voix étroite d’un socialisme humanitaire et fraternel
Anne Van der Linden, dessins et huiles



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