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Daniel Pinòs
33 révolutions
Canek Sanchez Guevara (éditions Métailié)
Article mis en ligne le 2 juin 2017
dernière modification le 6 juin 2017

par C.P.
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33 révolutions de Canek Sánchez Guevara est un livre de poésie urbaine, un roman composé de scénettes courtes qui disent le quotidien des Havanais. Si on veut comprendre Cuba au XXe siècle et aujourd’hui, il faut lire le roman de Canek Sánchez Guevara : 33 révolutions.

Ce titre fait référence aux vieux disques vinyles, ces 33 tours qu’on écoutait au siècle dernier. Dans le roman, ce 33 tours est un disque rayé, pour avoir trop joué, et qui devient le symbole de tout ce qui ne fonctionne pas dans la révolution cubaine, des espoirs déçus désormais enlisés dans le sable brûlant d’une plage, des promesses d’une vie meilleure qui ne se concrétisent jamais, des discours répétitifs des dirigeants et des appels à la mobilisation face à l’ennemi d’en face dont on ne voit jamais le visage : « le pays entier est un disque rayé (tout se répète : chaque jour est la répétition du précédent, chaque semaine, chaque mois, chaque année ; et de répétition en répétition, le son se dégrade jusqu’à n’être plus qu’une vague évocation méconnaissable de l’enregistrement original... »

Canek s’invente un avatar à la peau noire. Fonctionnaire dans un ministère à saveur économique, où il travaille « huit heures aussi interminables que l’été ou la solitude », rond de cuir désespéré et désespérant plongé dans une routine ennuyante sans surprises, sans changements, sans nouveautés, « masochiste narcissique fasciné par sa propre misère existentielle ». Le disque rayé tourne sans cesse, répercutant la rumeur qui se transforme de bouche en bouche, « rendant impossible la distinction entre réalité et imagination ». Comme des milliers d’autres Cubains désillusionnés, il fuira son pays, sur un radeau de fortune. Son sort demeurera incertain.

Canek Sánchez Guevara. Pas facile de vivre avec un tel nom, d’appartenir à une telle lignée de héros révolutionnaires. Sa mère, Hildita, dont la propre mère était mexicaine, est la première fille du guérillero argentin et cubain, Ernesto Che Guevara, et elle a toujours été fidèle à la Révolution cubaine. Son fils, Canek, né sept ans après l’assassinat du Che, a été élevé entre La Havane, Mexico et Barcelone. Ne se sentant guère d’affinités pour les études secondaires – il avait refusé l’école d’officiers fréquentée par les fils des cadres de la Révolution –, il a été guitariste dans un groupe rock cubain avant de se consacrer à une autre forme de rébellion, celle du refus de toute forme d’autorité.

Refus de marcher sur les traces de sa descendance. Refus de militer et de rallier les rangs d’une organisation révolutionnaire cubaine, avec son cadre rigide et sa nécessaire discipline. « J’appartiens à la génération hédoniste, dit-il, et chaque fois qu’on entendait le mot “sacrifice”, on se tirait vite fait. [...] Le plus important, c’était l’amitié, les fêtes, les concerts de rock au Patio de Maria et l’affirmation de notre différence dans un pays où égalitarisme était synonyme d’uniformatisation. »

Très jeune, il s’est défini comme anarchiste, « rebelle par nature », préférant la marge à la culture officielle. Il a donc refusé tout ce que lui proposait son statut de petit-fils du héros argentin, tout en rejetant les étiquettes de droite qu’on lui accolait de son vivant, se maintenant toujours très loin de la dissidence cubano-états-unienne de Miami.
33 révolutions, publié par les éditions Métailié est, et sera, le seul livre de Canek Sánchez Guevara. Celui qui fut également le petit-fils de Che Guevara est mort en janvier 2015 à Mexico des suites d’une opération du cœur.

Extraits :

La lune se lève quand il sort du bar. Sa lumière s’infiltre avec parcimonie entre les immeubles. Il marche en évitant les ruelles et les coins d’ombre. Sur l’avenue, le concert bat son plein ; il se fond dans la foule (le peuple, la marée) au rythme des tambours et des trompettes chinoises. Il danse dans la solitude d’un vacarme qui l’isole en l’entourant et il se demande en quoi consistent l’appartenance et l’unité : la communion des êtres étrangers n’est-telle qu’une simple exception à la règle commune ? De toutes façons, se dit-il, c’est le disque rayé des rencontres et des séparations fortuites, anonymes et désintéressées (sans préméditation ni bénéfice : pure gratuité nocturne) sur cette avenue où convergent la sensualité, l’égalité et l’élan solidaire. La seule chose qui fonctionne ici, se dit-il, c’est la fête, l’orgie, le phallocentrisme et l’épopée de la chatte (matérialisme érotique). Le reste : du discours pour obnubiler les masses. Le sexe est le commencement et la fin : la baise historique, se dit-il.

Et là, au milieu de la musique, des corps en sueur et des verres en carton remplis de bière, il se souvient de son ex-épouse, maladivement frigide. Le mariage n’a pas duré longtemps : un disque rayé de discussions et de reproches dont la détérioration progressive a fini en rigidité cadavérique. Son asexualité l’entraînait vers l’impuissance, obscurcissait son humeur et envenimait son optimisme déjà faible. Au début il s’est dit que c’était de la pudeur, de la timidité, et que le temps et la confiance viendraient à bout de ces tares. Mais c’était plus profond. Loin de s’améliorer, la situation a empiré. Les semaines passaient sans autre intimité que les repas pris ensemble, et le sexe a fini par disparaître entièrement de leurs vies (et les caresses, les sourires et les mots). Il a décidé de la quitter après un rêve inquiétant : dégoûté d’elle, et profitant de son sommeil, il la tuait à coups de machette, en éclaboussant de sang les murs de la chambre. Il s’est réveillé effrayé, en constatant qu’il avait éjaculé, et le lendemain matin, il a quitté la maison de très bonne heure pour ne plus jamais y revenir – des mois, peut-être des années plus tard, ils ont fini par divorcer, rancœurs éteintes et reproches adoucis.

En dansant il arrive au Malecón, achète un flacon de rhum frelaté, s’assied devant les vagues et compare le flux et le reflux de l’eau aux mouvements sur le mur, où vont et viennent des couples enlacés, des groupes excités et des solitaires comme moi, se dit-il : voir passer le temps est le passe-temps favori du peuple. Non pas le perdre, ce qui impliquerait déjà une possession. Les années restent, se dit-il : le temps passe toujours...
Il scrute à nouveau la mer et boit à la bouteille. Derrière lui, la ville sale et belle et cassée ; devant, l’abîme qui insinue la défaite. Ce n’est même pas un dilemme, encore moins une contradiction, mais la certitude que cet abîme, cet isolement, nous définit et nous conditionne. Nous gagnons en nous isolant et en nous isolant ce sont eux qui gagnent, se dit-il. Le mur est la mer, le rideau qui nous protège et nous enferme. Il n’y a pas de frontières ; ces eaux sont le rempart et les barbelés, la tranchée et le fossé, la barricade et le barrage. Nous résistons dans l’isolement. Nous survivons dans la répétition.


A un moment dans sa jeunesse il a voulu changer de carrière, arrêter les études d’ingénieur pour s’inscrire en lettres, en philo, ou en histoire, ou même en sciences sociales, mais il faisait constamment passer les jugements et les valeurs de père avant ses projets. Quand celui-ci vivait encore, il craignait de le tuer en lui faisant peur, et une fois mort, il avait décidé de respecter ses désirs : mais c’était sa faute et non celle de père. D’un autre côté, il n’a jamais pu écrire – il se sait incapable de bâtir la moindre phrase : il se considère seulement comme un lecteur raisonnable et inquiet, et cela lui suffit. Son travail au ministère est ennuyeux mais propice à la lecture : il recouvre les livres avec du papier journal et si quelqu’un au bureau demande ce qu’il lit, il répond invariablement Agatha Christie (même s’il s’agit de Kundera).

Mais la découverte la plus importante de ces dernières années a été la musique – avant il n’avait pas de musique ; il écoutait ce que ses amis écoutaient (s’il était avec des salseros, de la salsa, avec des trovadores, de la trova, du jazz avec des amateurs de jazz et du rock avec des rockeurs... et ainsi de suite, sans s’arrêter sur un genre particulier). Sans préférences. Il ne décelait aucun sens dans cette explosion de sons : il dansait parfois, plus par instinct sociable ou dans l’exercice du rituel d’accouplement que par véritable plaisir autonome. La musique, en somme, ne lui disait rien.

C’était arrivé après la séparation avec sa femme : il avait décidé d’aller au théâtre écouter l’orchestre symphonique. Il n’y avait pas de curiosité dans cette décision, en tout cas pas beaucoup, c’était plutôt que toutes les autres options lui avaient semblé pires, le match de base-ball au stade, une comédie au cinéma, la télévision et ses deux chaînes : non, merci. Il y avait au programme des pièces de Roldán et de Brower. Pour la première fois, il avait été capable de rêver tout en écoutant la musique. Ces sons – ces accords distordus – l’avaient fait bondir de joie, d’un plaisir inexplicable, plus proche de la névrose que du calme spirituel. Pendant des semaines, il avait vécu avec cette sensation dans le corps ; et il avait soudain pris conscience d’avoir trouvé la musique qui lui manquait. Avec le temps, il était parvenu à se faire une collection, modeste mais bien conçue : des avant-gardes, de la musique sérielle, aléatoire, mathématique, moderniste, minimaliste, et de temps à autre il se demandait ce qu’il avait fait pour mériter ça – avoir des goûts si éloignés des tropiques où il vit...


Le jour se lève, la police lui a ôté le sommeil et quelque chose qu’il ne nommerait pas fierté, encore moins dignité, mais qui est sans aucun doute important. Il ne supporte pas qu’on lui fasse savoir (qu’on me rappelle ?, se demande-t-il en souriant), qu’il est un Noir de merde. Sur le balcon, en slip, torse nu, il se dit qu’il n’y a pas la moindre trace de grandeur dans tout cela, et il fait un geste qui prétend englober la ville, peut-être le pays tout entier. Mais il a toujours baigné dans la légende, dans toutes les organisations, les discours, les manifestations, les délégations et les compromis. Toujours en restant sur ses gardes.

C’est dans ses dernières années à d’université qu’il a commencé à changer, même s’il ne situe pas le moment précis ni les circonstances exactes, diluées dans le temps, où cela s’est produit, ni en quoi a consisté concrètement ce changement.
L’aiguille a sauté, se dit-il.

P.S. :

Une émission autour de 33 révolutions de Canek Sanchez Guevara sera diffusée le samedi 8 juillet 2017 sur Radio Libertaire à 13h30 (89.4 ou Internet) à laquelle participent Daniel Pinòs, Lise Bellepron (éditions Métailié) et Nicolas Mourer pour les lectures.



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