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Véronique Valentino
100 portraits contre l’Etat policier : l’histoire de France revisitée à l’aune de la domination policière
Article mis en ligne le 17 mai 2017

par C.P.
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Voici un livre terriblement actuel. Il rend visible le flux permanent de personnes qui, depuis 1947, meurent, tuées par la police, étouffées, battues, abattues, percutées. Elles ont été tuées lors de contrôles, d’arrestations, de manifestations ou de mouvements sociaux par les « forces de l’ordre ». Une expression qui sonnera bizarre à l’issue de cette lecture vivement conseillée.

Lutter contre l’oubli. C’est ce qui a poussé le collectif Cases Rebelles à publier 100 portraits contre l’Etat policier. Un livre qui revisite l’histoire de France de l’après-guerre à nos jours, à travers un prisme peu usité : celui des personnes tuées par les forces de l’ordre. Précisons tout de suite qu’on ne parle pas ici de « bavures ». Et c’est tout l’intérêt de ces 100 portraits. (Dé)montrer que ces morts-là ne doivent rien au hasard ni à la malchance. Les personnes dont il est question — des hommes pour l’écrasante majorité — ont été étouffées, abattues, battues à mort, lors de contrôles, d’arrestations, d’expulsions, de mouvements sociaux ou de manifestations, c’est-à-dire dans l’exercice de leurs fonctions, qui sont précisément le maintien d’un certain ordre social, par des policiers -CRS, « baqueux » et toute la déclinaison des diverses brigades de terrain-, mais aussi des gendarmes, des militaires ou des matons.

L’oubli, ultime et terrible préjudice

Lutter contre l’oubli c’est d’abord rendre leur humanité à ces victimes d’un certain ordre policier. Par les mots mais aussi par l’image. Il faut saluer le travail effectué qui permet de restituer la personnalité et les circonstances du décès de chacune des personnes décédées en quelques lignes, accompagnées pour chacun d’un portrait. Le dessin ici est tout sauf accessoire. Il est même à la base du projet, qui remonte à juin 2016, lors d’une commémoration de la mort de l’une des victimes, Lamine Dieng, décédé le 17 juin 2007, d’une « asphyxie mécanique par suffocation due à l’appui facial contre le sol avec appui du sommet du crâne ». Germe à cette occasion l’idée « d’occuper la rue avec les portraits dessinés de ces visages qui avaient été brutalement arrachés à la vie ».

Un dessin militant

La quatrième de couverture rappelle d’ailleurs la tradition du portrait militant, hérité de l’art mural et cite notamment Emory Douglas, artiste qui fut ministre de la Culture du Black Panther party de 1967 aux années 1980 et principal illustrateur de l’organe du mouvement. Il cite aussi Oree Originol, graphiste du mouvement Black live matter, mouvement militant né après la mort de Trayvon Martin, un jeune Afro-américain de 17 ans, tué en Floride en janvier 2012 par un milicien. Ce meurtre allait provoquer des manifestations dans tout le pays et donner une nouvelle ampleur aux révoltes contre la violence et le racisme des policiers américains. On retrouve effectivement une parenté entre le trait de Xonanji, du collectif Cases rebelles et celui du graphiste américain. Même sobriété du dessin, qui restitue l’expression de ces visages singuliers. Il y a dans le trait, pourtant économe de moyens, une parenté avec la BD et le graff de rue, qui nous rend familiers ces visages inconnus.

Quand la police tirait sur les manifestants

Le choix de ces 100 portraits ne prétend pas à l’exhaustivité. Comme le rappelle l’introduction, 100 portraits sur 70 ans, cela ne représente qu’une petite part des victimes, alors que, ces dernières années, on a compté 10 à 15 morts par an, tués par les forces de l’ordre. C’est assez, tout de même, pour dessiner une contre-histoire de ce pays, où ces morts-là nous interpellent. Les premiers morts nous rappellent qu’il fut un temps, déjà, où manifester pouvait se révéler mortel, le pouvoir n’hésitant pas à faire tirer à balles réelles sur les manifestants. Le livre nous rappelle aussi, que dans les terres d’Outre-mer (Martinique et Guadeloupe, notamment), les mouvements sociaux étaient réprimés avec une incroyable brutalité. Parmi ces 100 portraits, on retrouve d’ailleurs en bonne place les événements de mai 1967 en Guadeloupe, dont on ne sait pas encore, jusqu’à aujourd’hui, par combien de morts ils se soldèrent, le bilan officiel faisant état de « seulement » huit morts, alors que les témoignages parlent de « parterres de cadavres ». On découvre aussi que les manifestations d’Algériens à Paris ont été sauvagement réprimées, bien avant l’horreur du 17 octobre 1961, lorsque des centaines d’Algériens furent tués et jetés à la Seine par la police du préfet Papon.

Le 17 octobre 1961 au-delà du seul Papon

Sur ces meurtres de masse du 17 octobre 1961, « 100 portraits contre l’Etat policier », rappelle que cette manifestation réprimée avec une rare sauvagerie, comptait aussi de nombreuses femmes, qui ne furent pas épargnées par les nervis de Papon. Le portrait de Fatima Bedar nous le rappelle opportunément. Mais là où le livre est salutaire, c’est qu’il ne se concentre pas seulement sur la personnalité de Papon, rappelant que des figures comme celles du Général de Gaulle lui-même, ainsi que son ministre de l’Intérieur Michel Debré, furent aussi les ordonnateurs de ce massacre. Tout comme les ministres des transports et de la jeunesse. L’un affréta les bus de la RATP qui conduisirent les manifestants algériens dans des camps d’internement, l’autre a fourni des locaux à la disposition de la police. Un rappel des responsabilités salutaire, car il permet de ne pas oublier que des événements de cette ampleur n’ont été possible que parce que tous les rouages de l’Etat furent impliqués.

Meurtres racistes

Il y a dans le livre une cassure. Celles des années 1970. A partir de la mort de Mohamed Diab, un Algérien marié et père de quatre enfants, tué dans un commissariat à coup de pistolet-mitrailleur, après qu’il a rendu visite à sa mère à l’hôpital, les victimes de la police sont presque exclusivement originaires du Maghreb ou des Outre-mer. Le meurtre de Lounès Ladj nous rappelle l’époque pas si lointaine, des ratonnades, lorsque de « bons Français » n’hésitaient pas à « casser de l’Arabe ». Mais lui fut tué par un flic avec son arme de service. Le mérite de l’ouvrage est aussi de ne pas laisser de côté les morts des prisons. Comme celle de Patrick Mirval à Fleury-Mérogis en 1974. Placé en préventive pour le vol supposé de dix pièces de monnaie dans un changeur de monnaie », ce jeune Guadeloupéen de 24 ans avait été placé en préventive, asphyxié pendant son transport au mitard. L’ultime expertise entérina la thèse d’un « paranoïaque, mort de colère, par élévation du tonus sympathique ». Ce qui nous rappelle non seulement le rôle joué par la police, mais aussi par toute la chaîne judiciaire, pour couvrir ces meurtres policiers et en rendre responsables les victimes elles-mêmes.

Des noms oubliés et des anonymes

On retrouve dans ce livre des morts oubliées, comme celle de Abdel Benhyahia, survenue la veille de celle de Malik Oussékine, qui marqua une génération entière. L’histoire a retenu le nom de l’étudiant, quand celui du jeune banlieusard, tué d’une balle tirée à bout portant à Pantin, a été oublié. Le livre revient sur l’impossible jonction entre le mouvement étudiant de l’époque et les banlieues. « Malgré l’accord passé la veille avec la coordination nationale étudiante, les amis d’Abdel, rejoints par un cortège d’étudiants de Nanterre, devront jouer des coudes (…) à la manifestation du 10 décembre 1986 pour s’imposer (…) avec leur banderole « Abdel-Malik, plus jamais ça ! ». Il y a aussi ces silhouettes anonymes. Comme celle de Laïd Khanfar, passager clandestin d’un paquebot amarré à Marseille, tué d’une balle par un douanier. C’est aussi par une silhouette anonyme que se termine ces 100 portraits, pour rappeler toutes les victimes anonymes qui n’ont fait l’objet d’aucune mobilisation. Ceux-là n’ont été désignés que comme « un homme », « une femme », « un récidiviste », « un forcené », « un migrant » ou « un chauffard », pour reprendre le vocabulaire des faits-divers tels que la presse les a jeté au coin d’une page.

Des collectifs qui nourrissent la mémoire collective

Le livre rappelle d’ailleurs que c’est la mobilisation des proches, des amis et des anonymes, qui permet de demander des comptes à la police et de saisir la justice, malgré les rares et faibles condamnations, quand les dossiers ne se terminent pas par des non-lieux ou un classement sans suite. Ce sont tous ces comités qui exigent Vérité et Justice — pour Ali Ziri, pour Wissam El Yamni, pour Amadou Koumé, Hocine Bouras et tous les autres- qui font avancer la conscience collective. Leur travail acharné nous rappelle que les luttes se nourrissent aussi de la mémoire, ce qui nous ramène à l’objet de ce livre. On s’arrêtera au portrait d’Adama Traoré, qui nous rappelle l’incroyable acharnement de l’Etat et de sa police contre une famille entière, avec l’incarcération de deux de ses frères Youssouf et Bagui. Ce sont des familles entières, comme le rappelle ce livre, qui sont frappées, lorsque l’un des leurs est tué par les policiers.

Des morts éminemment politiques

L’autre intérêt de l’ouvrage est de ne pas distinguer entre des morts qui seraient stricto sensu liées à des événements politiques, comme celle d’Eloi Machoro ou de Rémi Fraisse, et celles qui seraient liées à la brutalité de certains policiers. D’abord, parce que, s’agissant des forces de l’ordre, la brutalité récurrente et endémique, vis-à-vis de certaines populations ne tient pas à des comportements singuliers. Mais aussi parce qu’elle est tolérée pour ne pas dire encouragée, comme l’a montré le vote de la loi du 28 février dernier qui assouplit le régime de la légitime défense pour les policiers. Et que cette violence endémique ne souffre pas d’exception, quel que soit le pouvoir en place. Il faut le rappeler : il n’y a pas eu moins de morts sous Hollande que sous Sarkozy. Cette violence policière est donc éminemment politique en soi.

Une société policière

Reste à comprendre comment, encore aujourd’hui, dix à quinze personnes par an décèdent entre les mains de la police. L’ouvrage apporte un début de réponse. « Certes, nous ne sommes pas dans un Etat policier, sinon nous ne serions pas là à discuter tranquillement, mais dans une société policière, à l’évidence ! » Et de nous rappeler que la France compte 600 000 hommes en armes pour 60 millions d’habitants. « L’état policier s’incarne, nous dit Cases rebelles, dans l’état d’exception qui s’appliquent à certains territoires ou à certaines populations ». Ce qui rend cet ouvrage terriblement actuel, alors que tous les candidats ont inclus dans leur programme une augmentation des effectifs de police et au moment où Marine Le Pen est présente au deuxième tour de la présidentielle. Or, 60 % des policiers en exercice ont voté pour elle, selon les chiffres du CEVIPOF, le centre de recherches politiques de Science-Po.

P.S. :

Véronique Valentino, L’Autre quotidien, 4 mai 2017

"100 portraits contre l’Etat policier", Collectif Cases rebelles, aux éditions Syllepse, 280 p. Disponible en librairies, le livre peut aussi être commandé directement auprès de l’éditeur : https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_25_iprod_684-100-portraits-contre-l-etat-policier.html

http://lautrequotidien.fr/aujourdhui/2017/5/4/100-portraits-contre-letat-policier-lhistoire-de-france-revisite-laune-de-la-domination-policire



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