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Christiane Passevant
Cinéma et Moyen-Orient. Trois réalisatrices s’emparent de la caméra…
Article mis en ligne le 27 avril 2017

par C.P.
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Trois films, trois réalisatrices, trois visions du Moyen-Orient… Il existe cependant plusieurs points communs à ces films — 3000 Nuits de Mai Masri, Personal Affairs de Maha Haj et Tempête de sable d’Elite Zexer. Les trois sont à l’affiche en ce début d’année, les trois sont en langue arabe, écrits et mis en scène par trois réalisatrices dont c’est le premier long métrage de fiction, avec des comédiennes dans les premiers rôles. Et les trois films traitent de prise de conscience et d’émancipation.

Mai Masri, documentariste renommée [1], réalise avec 3000 Nuits une fiction, basée sur des témoignages de prisonnières, qui se déroule sur huit ans, à partir de 1980, deux ans avant les massacres de Sabra et Chatilah. Layal, jeune enseignante de Naplouse, est arrêtée pour complicité de terrorisme et condamnée à huit de prison par un tribunal militaire expéditif. Elle est enceinte, mais décide de garder l’enfant malgré les pressions et des conditions carcérales extrêmes. Elle accouche menottée. Commence alors pour elle un parcours initiatique vers la prise de conscience politique. L’histoire de Layal est ancrée, à la fois dans un contexte particulier, celui de l’occupation militaire de la Palestine, et dans une expérience universelle, celle de l’émancipation d’une femme qui acquiert peu à peu force, dignité et humanité.

Mai Masri allie son talent de documentariste à celui de metteuse en scène pour dépeindre les rapports humains dans la prison : les enjeux du pouvoir — l’attitude des matonnes vis-à-vis des prisonnières politiques —, l’influence de la propagande — l’affrontement entre l’avocate et la directrice de la prison —, enfin les conséquences de l’occupation. 3000 Nuits est un journal de l’enfermement ainsi qu’une enquête sur le système carcéral dans le contexte politique de l’occupation militaire et ses dérives. Les témoignages ont permis à Masri de construire un film troublant par sa véracité, tant dans la reconstitution du décor, l’interrogatoire des enquêteurs, les pressions familiales et administratives, le procès de Layal, que dans l’utilisation du son de la prison et des ambiances anxiogènes. Il y a les cris de femmes incarcérées, les messages échangés, les dénonciations, les agressions entre prisonnières politiques et de droit commun, les informations filtrant de l’extérieur, les grèves et la répression. Mai Masri montre en parallèle des moments bouleversants de solidarité et des instants de grâce avec l’enfant, Nour, dont le prénom signifie lumière. Dans les yeux de Layal se reflètent les grilles de la prison tandis qu’une prisonnière lit un poème de Mahamud Darwish, « ma cellule m’a sauvé du trépas », et que l’oiseau, dans la main de Nour, s’envole vers la liberté.

Dans Personal Affairs [2], le ton est sarcastique. La famille est raillée et remise en question. Pourquoi fonder une famille, sur quelles bases et à quelles fins ? Maha Haj illustre sur le mode humoristique une représentation familiale désabusée, éclatée entre Nazareth, Ramallah et la Suède, et à travers trois générations. Ça grince avec l’ironie chère à Elia Suleiman — la première scène férocement drôle d’Intervention divine — ou au lunaire Raed Andoni — Fix Me. Il est vrai que l’humour et la résistance vont bien ensemble, car en arrière plan demeurent l’occupation, la politique et l’enfermement. « C’est une réalité [explique Maha Haj] qui vous saute aux yeux à chaque coin de rue et à chaque checkpoint. » [3]

À Nazareth, les parents, Nabila et Saleh, n’ont plus rien à se dire, sinon « passe-moi le sel » — première réplique comique et amère —, et s’ennuient, lui derrière son ordinateur et elle à tricoter et regarder des séries stupides à la télé. À Ramallah, Samar, la fille, attend un bébé et son mari, Georges, rêve de voir la mer inaccessible sans permis. Sa grand-mère vit chez eux, beau personnage qui perd les pédales, sa mémoire la ramenant avant 1948. Tarek, le plus jeune fils écrit, est réfractaire à l’idée d’épouser Maïssa, qui lui reproche sa vision sexiste dans l’une de ses pièces : « C’est comme ça que tu vois les femmes ? Si c’est une comédie, elle n’est pas drôle ! ». Hisham, le fils aîné, vit en Suède et désire la visite de ses parents pour leur présenter une amie. Les enfants sont le ciment qui lie encore le vieux couple et sans doute Hisham est-il celui pour qui les parents ont un rôle d’ancrage affectif.

Personal Affairs est une suite de saynètes pour lesquelles Maha Haj a écrit des dialogues aigres, incongrus, créé des relations tendres amères, des situations absurdes qui s’enchevêtrent jusqu’à la scène mémorable et décalée où Tarek et Maïssa sont arrêté.es à un checkpoint volant sur la route de Jérusalem. Derrière la glace sans tain de la salle d’interrogatoire, tous deux interprètent alors un tango sensuel sous l’œil soupçonneux des gardes-frontière.

Dans Tempête de sable [4], Elite Zexer situe le récit dans un village bédouin du Néguev durant les quelques jours du second mariage de Suleiman, père de trois filles. Layla, l’aînée, est étudiante et conduit la voiture familiale seulement hors du village. Les règles strictes de la communauté bédouine imposent à Suleiman de prendre une seconde épouse, interdisent à Layla de se marier avec le jeune étudiant dont elle est amoureuse ; l’autonomie est taboue sous peine d’opprobre sur la famille. Lorsque Jalila découvre l’idylle de sa fille, elle est furieuse d’autant qu’elle endure une des pires humiliations, accueillir la seconde épouse de son mari et organiser les festivités du mariage.

Layla lui tient tête et se déclare prête à enfreindre les traditions ancestrales du village. Convaincue du soutien de son père, elle lui présente le garçon, mais la rencontre tourne court et Suleiman, incapable d’aller à l’encontre des traditions, décide de la marier au plus vite. Layla se rebelle, mais est confrontée à un dilemme : couper tout lien avec sa famille et épouser l’homme qu’elle aime ou bien accepter la tradition.

« Ma mère et moi avons accompagné une jeune femme lors de son mariage avec un inconnu qu’elle épousait pour satisfaire sa famille, alors qu’elle aimait un autre homme en secret. Quelques minutes avant de rencontrer son futur époux pour la première fois, elle s’est tournée vers moi et m’a confié : “cela n’arrivera jamais à ma fille.” À cet instant, j’ai su qu’il fallait que je fasse un film. » Elite Zexer met dix ans à réaliser le projet. Elle noue des liens d’amitié avec les femmes bédouines qui lui content leur existence, les traditions, leurs espoirs, leur résistance, depuis étudier et travailler jusqu’à prendre les décisions au sein de la famille.

Leur détermination à faire évoluer la société traditionnelle de l’intérieur impressionne Elite Zexer qui réalise, en 2010, un court métrage, Tasnim, sur une fillette volontaire, symbole de la future génération, que l’on retrouve en jeune sœur de Layla et qui conclut Tempête de sable en criant « Non » !

3000 Nuits est l’histoire d’une résistance personnelle qui rejoint l’Histoire d’une région déchirée par les conflits. Personal Affairs traite de l’enfermement physique, familial, culturel, politique et de la nécessité à dépasser les frontières. Dans Tempête de sable, la volonté d’autonomie de Layla et les drames familiaux font écho à des problématiques universelles, la situation des femmes, le libre-arbitre dans une société traditionnelle, les codes au sein de la famille. Trois films, trois angles d’approche pour cerner une réalité, rendue floue par la méconnaissance médiatique et la perspective twistée de la situation politique et sociale au Moyen-Orient. Comme quoi, encore une fois, les visions cinématographiques ont une longueur d’avance sur la politique.

Notes :

[1Mai Masri a réalisé de nombreux documentaires, dont les Enfants de Chatilah (1998), Rêves d’exil — rencontre sur Internet de deux adolescentes séparées par l’exil (2001) —, Chroniques de Beyrouth (2006). 3000 Nuits est sorti le 4 janvier 2017.

[2Personal Affairs de Maha Haj a reçu en 2016 le prix de la critique au CINEMED de Montpellier. Sortie nationale : 1er mars 2017.

[3Il faut préciser que le film est estampillé film israélien, alors qu’israélien-palestinien serait plus juste. Mais dans ce cas, la réalisatrice n’aurait pas pu bénéficier du soutien israélien pour la production, ni des pays arabes. Plus de 20 % de la population est israélienne palestinienne en Israël.

[4Sortie nationale : 25 janvier 2017.

P.S. :

Cet article a été publié dans le Monde libertaire n° 1785 (février 2017).



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