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Christiane Passevant
La mémoire niée d’une guerre civile. "Tramontane" de Vatche Boughourjian et "Tombé du ciel" de Wissam Charaf
Article mis en ligne le 16 mars 2017

par C.P.
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Toute une génération de cinéastes libanais.es de l’après-guerre civile est marquée par ce conflit et revient souvent sur l’analyse de l’amnésie officielle. Dans Tramontane, Vatche Boulghourjian [1] pose la question — « qui est aveugle ? » —, prenant prétexte de la quête d’identité du jeune Rabih pour décrire la volonté générale de fuir la réalité du conflit, ses racines et ses conséquences.

Rabih est un jeune chanteur aveugle, né pendant la guerre civile. À l’occasion d’une demande de passeport et de vérification d’identité, il apprend que celle-ci est usurpée. « Donne-moi une réponse », chante-t-il au début du film, mais dès la révélation des autorités, personne ne semble disposé à lui révéler son origine et les circonstances de son adoption. Il se lance donc dans une recherche liée aux événements de la guerre civile libanaise de 1975-1990, autour desquels se tissent des réalités variables selon les auteur.es du récit, réalités susceptibles de dédouaner le narrateur ou la narratrice de sa responsabilité active ou passive des exactions commises. De la même manière, à l’échelon national, reconstruire à grande vitesse des endroits où il y a eu des morts est une manière d’ensevelir pour toujours les victimes, comme d’oublier les milliers disparu.es. C’est une dissimulation à l’échelle d’un pays et occulter tout un pan de son histoire.

Mais à l’évidence la guerre civile perdure dans les antagonismes et les rancœurs, adoptant des formes larvées de violence, menaçant de ressurgir et d’embraser le pays. Il ne suffit pas de reconstruire sur les ruines, faut-il encore analyser les causes de la destruction et opérer « l’introspection de tout un pays, incapable de faire face à sa propre histoire. » La métaphore de Rabih, non-voyant, recherchant la vérité concernant sa naissance à travers les diverses communautés du pays, faisant face à des personnes qui refusent de voir, est finement illustrer par la détermination et l’insistance du jeune homme.

Au fil des rencontres, Rabih a pris conscience des mensonges à propos d’une époque troublée, mais aussi de la diversité caractérisant le Liban. La page n’est pas tournée, seulement recouverte. Reste un lien commun et peut-être un premier pas vers une forme de réconciliation : la musique, surtout la musique.

Dans Tombé du ciel de Wissam Charaf [2], la question de la guerre, de ses conséquences sur les mentalités des nouvelles générations est mise en scène d’une manière décalée, par l’absurde.

Le film ouvre sur un homme marchant dans la neige, venant de nulle part et se dirigeant on ne sait où. Après 20 ans de silence, Samir, ancien milicien présumé mort réapparaît dans la vie de son frère cadet qu’il retrouve à Beyrouth. Omar est garde du corps et assure la sécurité dans les concerts et auprès d’une chanteuse qui se lance dans la politique. Leur père est complètement perdu dans ses fantasmes et Samir, surnommé Sniper, dans ses cauchemars guerriers. On apprendra rien de ce qu’il a vécu pendant sa disparition. Dans Beyrouth, les attentats rythment la narration du film, oscillant entre drame et comédie.

Pour Wissam Charaf, « tous les personnages du film sont des fantômes, menant des existences risiblement absurdes [dans] une société anxieuse et bipolaire en proie à tous genres d’extrêmes. » La fuite est récurrente pour les « fantômes », Samir s’est échappé, on ne sait pas d’où, le père se réfugie dans un passé imaginaire, Omar, qui semble plus équilibré et stoïque, tire au bazooka sur la télé d’un voisin bruyant, et son ami Rami rêve de partir en Allemagne en apprenant la langue dans Mein Kampf. Un pays qui paraît un vaste asile où tout peut arriver. La société est chaotique, dans un après-guerre marqué par une violence en boucle et où le travail de mémoire se fait à la marge.

Le retour des deux frères au village de leur famille laisse entrevoir la tension qui perdure par des détails, et c’est aussi dans ce village qu’une ancienne amie de Samir fait des prélèvement d’ADN pour retrouver les traces de disparu.es pour leurs familles.

Tramontane de Vatche Boughourjian et Tombé du ciel de Wissam Charaf font partie de la tentative de débat pour éviter la résurgence de violences qui ont ensanglanté le pays pendant quinze année.

Notes :

[1Tramontane de Vatche Boughourjian. Sortie nationale le 1er mars 2017.

[2Tombé du ciel de Wissam Charaf, sortie nationale le 15 mars2017.



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