DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Francis Gavelle
« PETITE LEÇON DE CINEMA »
Article mis en ligne le 22 mai 2017

par C.P.
Imprimer logo imprimer

39e édition du Festival du court métrage (Clermont-Ferrand, 3-11 février 2017)
Entre sections compétitives et programmes thématiques, retour sur quelques films qui explorent, bousculent, les frontières entre réalité et fiction.


Green Screen Gringo (Compétition Labo)
Dans ce documentaire expérimental, Douwe Dijkstra, cinéaste néerlandais et gringo baroudeur, arpente, entre mégalopole et zone rurale, le territoire brésilien. Équipé d’un fond vert amovible, qui lui permet toutes les incrustations, le réalisateur joue d’un décalage, ludique ou provocateur, entre les personnages et les décors qu’il filme.

Ainsi, dans un Brésil plongé dans l’incertitude politique, entre ancienne présidente destituée, comme on exécute, pour négligence, et son successeur, profil d’accusateur, reconnu coupable de corruption, Douwe Dijkstra désigne, l’air de rien, un homme, assis sur un siège de dactylo, dans le bureau où il semble travailler, jusqu’à ce que soit révélé le subterfuge visuel et que, saisissant raccourci, il se retrouve, avec son fauteuil, dans son environnement habituel : un bout de trottoir de l’Avenue Paulista, à São Paulo. Illusion des effets spéciaux, l’homme se retrouve, dans la juxtaposition cruelle de deux plans, à son tour destitué.

Une Petite leçon de cinéma – Le Documentaire (Programme “Collections”)
Chasse royale (Compétition “National”)
Cinéaste suisse, réputé pour ses documentaires disséquant le fonctionnement des institutions publiques (Le Génie helvétique, Cleveland contre Wall Street), Jean-Stéphane Bron aborde, ici, un versant plus intime et s’attache aux pas d’Ilham, une jeune fille de 12 ans, passionnée d’images et curieuse de l’histoire de sa famille. Par petites touches aussi joyeuses que sensibles, Ilham apprend, de sa rencontre avec le réalisateur, à poser son regard, organiser sa mise en scène et laisser la parole advenir autour des aspirations et regrets, qui déroulent l’histoire familiale. Clairvoyante, elle comprend, au final, que, lorsque la caméra quitte les lieux, les protagonistes d’un documentaire continue de vivre leur vie ; là où les acteurs d’une fiction se retrouvent orphelins, dans l’attente d’une nouvelle existence imaginaire.

Raccord inattendu entre deux œuvres, un écho contrarié de la différence entre documentaire et fiction peut se lire dans le film de Lise Akoka et Romane Gueret. En effet, poussant la grille du collège "Chasse Royale”, dans un quartier défavorisé de Valenciennes, une équipe de tournage (mise en abyme de la propre expérience des auteurs) débusque, à l’occasion d’une audition pour un long métrage, une ado toujours à cran, hurlant sa vie et placée en constante situation d’échec par l’institution scolaire. Adoptant les codes esthétiques d’un cinéma “brut”, simulant une certaine approche documentaire (caméra à l’épaule, casting sauvage), le film décrit l’espoir soudainement suscité par l’irruption d’une usine à rêves, dans un quotidien sans avenir. Mais le conte de fées cinématographique finit par virer à l’aigre et la vie d’Angélique restera telle qu’elle est, lorsque la caméra, avide d’une “chair à fiction”, dont elle se soucie peu de fouler au pied la réalité de l’existence, quittera les lieux.

For Real Tho (Compétition Labo)
À partir d’un postulat éculé, le “film de banlieue” mettant en scène une bande de jeunes qui zone sur une aire d’autoroute, Baptist Pennetticobra renverse le dispositif cinématographique, en présentant des protagonistes, qui refusent le jeu de la fiction et substituent leurs propres pensées aux répliques imposées par le scénario. Peu à peu, entre incarnation désabusée et distanciation caustique, ils finissent par interroger cette nécessité de faire-semblant (la traduction française du titre pourrait être “Pour de vrai”) et déplorer le temps perdu, par le spectateur, à s’intéresser à une vie composée d’artifices, au lieu de vivre sa propre existence. Avec perte et fracas, ils enterrent, ici, le fameux slogan publicitaire des années 1970, “Quand on aime la vie, on va au cinéma”, et le remplacent par un cinglant nouveau mot d’ordre, “Quand on n’a pas de vie, on va au cinéma”.

P.S. :

Article Paru dans le n° 1786 du Monde Libertaire, mars 2017.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4