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Christiane Passevant
Retour sur les Teen Movies. Sang, sexe et transgression…
Article mis en ligne le 22 mai 2017

par C.P.
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Il semble qu’il y ait un regain pour les teen movies flirtant avec l’horreur et le fantastique, du style Carrie de Brian de Palma (1976), son remake Carrie 2 de Kimberly Peirce (2013) ou encore Suspiria de Dario Argento (1977). Deux films récents se distinguent en particulier, Mate-Me Por Favor d’Anita Rocha Da Silveira et Grave de Julia Ducourneau, qui ont en commun des images léchées, des bandes son soignées, comme de souligner la fascination d’une jeunesse privilégiée pour la mort violente indéfectiblement liée à une jouissance exacerbée et à la transgression. Ce n’est pas la révolte adolescente avec de simples provocations pour s’affirmer, il s’agit à présent de rituels symboliques et même de sublimation de la transgression pour répondre à des pulsions faisant irruption au passage de l’adolescence à l’âge adulte. La sexualité, les relations sado masochistes, le meurtre, le cannibalisme alimentant le phénomène de métamorphose et la transgression obligée. On est loin du cinéma de Pasolini et de sa vision politique de l’utilisation de la domination par le sexe. C’est Sade ou l’Apollinaire des Onze mille verges vus par des ados plus ou moins paumé.es dans un monde aseptisé où la misère est invisible.

Dans Mate-Me Por Favor (Tue-moi s’il te plaît), Anita Rocha Da Silveira installe son récit dans une banlieue résidentielle en construction : beaux immeubles entourés d’une voie rapide et de terrains vagues, reste d’une forêt détruite… D’emblée, on est dans un climat d’attente oppressante. Face à la caméra, une fille pleure avec en fond de décor une fête. Elle se lève et marche le long d’une voie où déboulent des voitures à grande vitesse, de l’autre côté un no man land évidemment inquiétant. La caméra suit la fille de dos, comme un agresseur, elle accélère, trébuche, tombe, se retourne et hurle… End of her story.

De quoi discutent et rêvent les adolescentes ? De la découverte du corps massacré de la fille, d’autant que ce dernier meurtre s’ajoute à une liste d’assassinats similaires perpétrés dans le coin. A-t-elle été violée, torturée ? Était-elle jolie ? Combien de coups de poignard l’agresseur a-t-il donné ? Un individu est-il seul l’auteur de la vague de crimes qui frappe Barra da Tijuca (zone ouest de Rio de Janeiro) ? L’excitation et la peur s’ajoutent à la curiosité morbide des adolescentes et va peu à peu prendre un tour obsédant pour l’une d’elles, sur fond de soap-opera religieux façon clip publicitaire.

Anita Rocha da Silveira signe ici un thriller à double fond, incantatoire par les rituels des ados et leur fascination pour le sexe, la mort, les selfies et… Jésus, et un constat social s’agissant de l’absence de figures tutélaires, comme celle des parents, et du manque affectif. D’un côté, la carence de repères et un individualisme forcené, de l’autre des cérémonies religieuses high tech pour pallier au trouble d’une conscience manipulée. La fascination pour le sang et la mort y est à la fois tangible et soudain transcendée par une tension basculant dans un univers onirique, totalement détaché de la réalité, utilisant des images fugaces qui supposent des pistes de compréhension rapidement brouillées. Quant à la fin du film, s’ouvre-t-il sur une suite ? Le film a été sélectionné par les 29e Rencontres de Toulouse, Cinélatino.

Grave de Julia Ducournau s’attaque, pour une première réalisation, à l’un des tabous ultimes, le cannibalisme. Justine, adolescente végétarienne, élève surdouée et fille exemplaire, est inscrite dans l’école vétérinaire où ses parents ont fait leurs études et où sa sœur aînée l’a précédée. Au cours d’un bizutage gore, elle doit ingurgiter un rein cru de lapin et le choc de cette expérience répulsive la transforme radicalement.

La mue de la chrysalide s’opère avec la desquamation de grandes parties de la peau de Justine, qui passe du véganisme à une addiction compulsive à la viande crue, puis à l’auto dévoration au moment de l’orgasme. De la chair animale à la chair humaine, il n’y a qu’un pas dans le processus de métamorphose dont elle ne saisit pas tous les effets, cela éveille néanmoins chez elle des questionnements insoupçonnés. Le mystère du cannibalisme rejoint en effet les mythes fondateurs religieux, la frontière entre humanité et animalité, entre acte charnel et dévoration.

Voilà donc qu’arrive sur les écrans le film d’épouvante entouré d’une aura sulfureuse, Grave , film d’horreur sur trois registres : drame familial, tragédie et cannibalisme. C’est sans doute ce triangle qui fait la réussite du film qui joue de digressions surprenantes, la scène de l’épilation du pubis, en gros plan — allusion au tableau de Gustave Courbet, l’Origine du monde —, le doigt sectionné accidentellement et dévoré, ou plutôt dégusté par Justine. Autant de traces qui participent à l’installation d’une angoisse diffuse, depuis la scène qui ouvre le film. Une route déserte en plan large, une voiture arrive au loin, se rapproche au moment où une silhouette se profile et provoque l’accident. La silhouette alors marche vers la voiture accidentée comme en transe somnambulique. Un rite, une épreuve ? Mystère. Justine (étonnante Garance Marillier) est possédée, envahie par la métamorphose qui la transforme en monstre, à la manière du personnage de Franz Kafka. Passer de la fille modèle au monstre ne s’accepte pas facilement, le rapport à la nourriture et aux animaux change, de même qu’aux désirs refoulés et aux relations familiales. La jeune comédienne exprime bien le malaise de l’adolescence et la découverte de soi.

La réalisatrice utilise tant la lumière que le cadre pour installer la tension et l’angoisse du film, les expressions de Justine, parfois impavide, tranchent avec celles de sa sœur qui tient le rôle de bad guy dans l’histoire. La progression jusqu’à la scène d’amour, et la dévoration, dont on ne voit que le résultat, fait penser à la scène finale du film de Peter Greenaway, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (1989), célébration du cannibalisme dans une splendeur baroque, mais que la réalisatrice de Grave n’a pas choisi, optant pour le réalisme. Jusqu’à la dernière scène, Julia Ducournau réserve des rebondissements hallucinés et macabres, bien entendu. Le film est-il annonciateur d’une nouvelle génération de réalisatrices et de réalisateurs ayant le désir de traiter des sujets, tabous ou non, avec un regard original et inventif ? Grave [1] fait une belle entrée dans le cinéma de genre où, actuellement, les cinéastes étranger.es y excellent.

Mean Dreams de Nathan Orlando  [2] est un thriller, mais dans un tout autre milieu, rural, pauvre et frustre dans une nature dure et isolée. Jonas a abandonné ses études pour aider son père à la ferme. Lorsqu’il rencontre Casey, une fille de son âge, installée dans la maison voisine avec son père, adjoint du shérif, très vite une amitié amoureuse les unit : « Mean Dreams explore les aspects psychiques et émotionnels les plus sombres de cet “âge en devenir” — du côté sombre du premier amour — quand le fait de grandir et d’aller vers l’inconnu demande une volontaire et douloureuse séparation pour un enfant de ses parents. C’est une histoire d’amour qui est, [selon le réalisateur] une fable psychologique — un rêve noir qu’on peut faire après être tombé amoureux à l’âge de quinze ans. »

La naïveté du premier amour est toutefois vite rattrapée par la réalité. Le père de Casey est violent et, après l’intervention de Jonas pour la défendre, il lui interdit de « rôder » dans les parages. Ce qui, après la découverte des magouilles du père avec des trafiquants et avoir dérobé l’argent de la drogue, pousse Jonas à fuir avec Casey. Commence alors la traque des fugitifs.

Mean Dreams est un film classique dans son récit, réussissant le portrait de la ruralité et des mentalités. On pense évidemment à Winter’s Bone de Debra Granik (2010), à La nuit du chasseur de Charles Laughton (1955) durant la fuite des jeunes confronté.es à conditions extérieures dangereuses.

Le contexte de l’enfermement est traité différemment dans le film de Claudio Giovannesi, Fiore, [3] qui suit une délinquante mineure, emprisonnée pour vol dans un établissement pénitentiaire. Elle tombe amoureuse d’un jeune braqueur, mais les les rencontres sont interdites en prison. Daphné va donc profiter d’une sortie chez son père, pathétique et irresponsable, pour choisir de rejoindre le garçon qu’elle aime.

Le constat concernant les parents est commun à tous ces films d’ados ou Teen Movies : ils sont absents, narcissiques ou violents, dans tous les cas largués, voire dangereux. C’est peut-être ce qui est le plus troublant dans la recherche de soi que leur opposent les ados avec ce désir de transgression des règles que les adultes ne remettent pas en question, mais « aménagent ».

Notes :

[1Grand prix du Festival du film Fantastique de Gérardmer 2017 (sortie 15 mars 2017).

[2Sortie 5 avril 2017.

[3Sortie 22 mars 2017.

P.S. :

Cet article est paru dans le Monde Libertaire n° 1787, avril 2017.



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