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Daniel Pinós
33 révolutions
Canek Sánchez Guevara (éditions Métailié)
Article mis en ligne le 27 février 2017

par C.P.
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« Il le sait, il n’y a rien de positif à attendre d’aujourd’hui. Dans des jours pareils, la vie lui semble un exercice littéraire en vain, un poème expérimental, un traité de l’inutile et du superflu, et il marche lentement, les yeux rivés au sol, avec l’envie de tomber dans le caniveau et de mourir écrasé par l’habitude ».

Tout est rayé chez le trentenaire cubain de ce roman. La vie est un disque rayé, son travail de fonctionnaire est un disque rayé, les pénuries quotidiennes de café ou de cigarettes sonnent comme un disque rayé, sa solitude est un disque rayé se répétant à l’infini. Il a pourtant eu une femme, « maladivement frigide ». « Le mariage n’a pas duré longtemps : un disque rayé de discussions et de reproches dont la détérioration progressive a fini en rigidité cadavérique ». Il traîne donc son spleen seul, le long du Malecon, la célèbre promenade de front de mer de La Havane. Enfant, il avait été un patriote zélé, jusqu’au jour où il a commencé à lire, activité lui offrant une porte ouverte sur un horizon bien plus vaste que son univers et soulignant davantage encore l’étroitesse de son quotidien. Son intérêt récent pour la photo lui offre bien quelques perspectives, mais rien de transcendant. Reste l’éventuel départ. Quitter son île et rêver d’Amérique. Car finalement seule la mer a encore tout d’une promesse…

La nouvelle 33 révolutions, publiée aux éditions Métailié est, et sera, le seul livre de Canek Sánchez Guevara. Celui qui fut également le petit-fils de Che Guevara est mort en janvier 2015 à Mexico des suites d’une opération du cœur.

Canek Sánchez Guevara, est né en 1974 à La Havane et il a ensuite suivi ses parents, militants d’extrême-gauche, dans leurs déplacements à travers le monde, de Mexico à Barcelone en passant par l’Italie. Anarchiste, écrivain, musicien, photographe, graphiste et musicien de rock, Canek Sánchez Guevara a notamment publié des chroniques de ses voyages sur les traces du Che dans Le Nouvel Observateur. Il était un homme libre, bien qu’il soit le petit-fils de Che Guevara, il a toujours maintenu une distance critique avec la Révolution cubaine.

Je l’avais interviewé pour Le Monde Libertaire en 2005, à propos de cet illustre ancêtre il déclarait : « Je ne pense pas à Ernesto Guevara comme s’il s’agissait de mon grand-père. Je le lis comme je lis Marx ou Bakounine ou n’importe quel personnage historique. Il a des idées géniales et d’autres qui sont absurdes, prétentieuses, pathétiques. Je ne l’ai pas connu, je suis né sept ans après son assassinat. Ma mère me racontait certaines anecdotes de son enfance qui font qu’un lien familial profond s’est noué. » [1]

Il laisse pour la postérité une courte, mais dense nouvelle qui raconte la routine mortelle d’un personnage écrasé sous la chaleur de la La Havane et accablé par les incessantes pénuries.

Du protagoniste de l’histoire, nous ne savons que peu de choses, sinon que la position bureaucratique qu’il exerce sous le commandement d’un chef tyrannique est sur le point de le rendre fou. Comme beaucoup de Cubain.nes, il choisit de se jeter à la mer. Les pénuries, l’oppression d’un régime qui répète ad nauseam que tout va bien, et l’exil ne sont pas des thèmes nouveaux dans la littérature cubaine.

Mais Canek Sánchez Guevara, qui a grandi sur l’île des Caraïbes et au Mexique, aborde ces questions avec un style fluide, poétique et mélancolique qui a convaincu l’éditrice française Anne-Marie Métailié :

« Canek nous montre un aspect de Cuba dont nous ne parlons presque jamais. Il est très intéressant de lire ce texte littéraire et l’interview de l’auteur (1) qui nous montre que Cuba est plus que la dichotomie entre Miami et la révolution pure et dure » dit Métailié.
Et elle ajoute : « Il y a une vie quotidienne, une frustration des gens qui vivent chaque jour ces pénuries en raison de l’embargo et il y a les revendications de liberté des individus au sein d’une révolution qui voulaient créer un « homme nouveau » au détriment de la liberté de êtres. C’est un texte très émouvant ».

La prose de Canek Sánchez Guevara est musicale. La vie quotidienne du protagoniste, un piéton cubain, se déroule au rythme d’un disque, un disque vinyle qui chante le mythe d’une révolution qui n’est rien d’autre q’une éternelle répétition.

Le titre du roman, 33 révolutions, se réfère précisément aux 33 chapitres du livre, courts mais denses, et au mouvement du disque vinyle.

On se retrouve piégé par la détresse sans illusion du personnage, noyé lui aussi dans le tourbillon de cette vie sans espoir. Et c’est bien là l’étonnante force de Canek.

Dans son héritage littéraire, le petit-fils de Che Guevara est toujours resté éloigné du mythe que représente son grand-père, il narre les désillusions d’une génération de cubains qui n’ont jamais cru aux promesses de la Révolution. Promesses, qui bien souvent ont été englouties dans les profondeurs du détroit de Floride.

Notes :

[1Entretien avec Canek Sánchez Guevara pour Le Monde libertaire, en 2005. Canek était membre du Mouvement libertaire cubain en exil.

P.S. :

Canek Sánchez Guevara, 33 révolutions, éditions Métailié, 2016, 112 pages.

Une première version de cet article est parue dans Le Monde Libertaire de novembre 2016 (N° 1783).

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