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Christiane Passevant
Pourvu qu’on m’aime
Film documentaire de Carlo Zoratti (29 mars 2017)
Article mis en ligne le 15 mars 2017
dernière modification le 2 mars 2017

par C.P.
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Pourvu qu’on m’aime et autres histoires…

Film documentaire de Carlo Zoratti (29 mars 2017)

Rarement est abordée la question de la sexualité des handicapé.es au cinéma, de fiction ou documentaire, il est donc intéressant de voir que deux réalisateurs tentent d’en donner une image qui génère un regard différent et sans esquive. Pourvu qu’on m’aime de Carlo Zoratti (sortie nationale le 29 mars) et Vivre et autres fictions de Jo Sol [1], non encore distribué en France et qui a gagné l’Antigone d’or à Montpellier, lors du dernier Festival international du cinéma méditerranéen, portent en effet un sujet original qui revoit à des questionnements sur la société et l’acceptation de l’autre. Les deux films, profondément touchants, évoquent avec pudeur, sans cependant les travestir, les difficultés et la problématique de la sexualité en milieu handicapé. Or l’on connaît l’écueil dans ce type de sujet, d’une part le voyeurisme, ou à l’opposé, des ellipses coincées et compatissantes qui s’ajoutent encore au déni du désir que vivent les personnes n’ayant guère les moyens de rencontrer des partenaires pour un rapport amoureux/sexuel.

Il faut également souligner un fait, car si l’on parle des pulsions naturelles des hommes, la question de la sexualité des femmes n’est encore guère abordée. Nous vivons dans un monde régi par des hommes et la sexualité masculine est mise en avant puisque considérée comme irrépressible, les femmes n’ayant soi-disant pas les mêmes désirs ou pulsions. Une interprétation qui remonte à des millénaires avec tous les clichés qui en découlent : la maman, la putain, le retour du guerrier, le mâle conquérant…et la virginité de la femme, sa fidélité représentant l’honneur de la famille, etc. La liste est longue et non exhaustive comme chacun.e sait. Bref, les femmes handicapées n’ont qu’à oublier leurs « pulsions », leurs fantasmes érotiques dans un monde où la sexualité est pourtant si prégnante en images dans tous les domaines, la télévision, le cinéma, la publicité, dans le langage aussi, ce qui a pour effet de les discriminer doublement.

Dans le film documentaire de Carlo Zoratti, Pourvu qu’on m’aime, Enea est autiste et déficient mental, et de ce fait considéré comme un éternel enfant incapable d’atteindre l’âge adulte. Toutefois, il travaille, exprime le besoin de communiquer et de connaître les autres, mais sans les « cadres » habituels du comportement en société. Son rêve est de trouver la femme idéale, une amoureuse pour la vie. Pour cela, il collectionne les photos de femmes dans les magazines et donne même un nom à l’une d’entre elles, Caterina. Dans la rue, il approche des jeunes femmes, leur parle de son espoir, fait des propositions, mais elles l’éconduisent avec gêne, sans évidemment répondre à son attente. À la piscine, avec ses ami.es, il crée des situations embarrassantes et ressent lui-même un malaise sans pour autant l’analyser.

Deux de ses amis décident alors de l’aider dans la recherche de ce rêve, et leur première idée est favoriser sa première expérience sexuelle. Pourtant ce n’est pas là le désir réel d’Enea, dont la demande est claire : « Il me manque l’amour ». Il s’agit moins pour lui de se « vider les couilles », comme le remarque l’une de ses amies, mais de trouver la compagne idéale. Après quelques essais infructueux auprès de prostituées qui rejettent la proposition, les trois hommes partent pour un périple pas ordinaire, une road movie, une quête de l’amour. La prostitution est officiellement illégale en Italie puisque l’on estime que les individus dans la situation d’Enea ne peuvent exprimer leur propre volonté, donc « il n’est pas possible ni normal pour ces personnes d’avoir des relations sexuelles avec une prostituée ». Et voilà les trois amis sur les routes, d’abord en Autriche, puis en Allemagne.

Mon objectif [explique Carlo Zoratti] était de montrer comment il est possible de regarder la vie sous un angle différent. En cela le film est réussi, car les questions qui se posent au public vont bien au-delà des thèmes de la sexualité et du handicap. Il y est avant tout question dans le film d’amour et de l’exclusion banale vécue dans une société qui bannit le hors norme et toute forme d’« anomalie ». L’expérience du tournage a certainement changé Enea, grâce à une caméra qui se fait oublier, et lui a donné un autre sentiment de lui-même : Le film lui a fait du bien car il s’est senti important et intéressant. Imaginez-vous, l’idiot du village qui se retrouve tout à coup dans un festival de cinéma à Leipzig devant des centaines de personnes attentives, sensibles et intéressées, qui vous applaudissent… À partir de ce moment-là, il a estimé que sa vie est aussi importante que celle de tous les autres !

Pourvu qu’on m’aime de Carlo Zoratti amène à questionner le formatage des esprits, les influences du concept de normalité et le regard porté sur les autres. Où se trouve la normalité ? Où se trouve l’anomalie ?

Pourvu qu’on m’aime de Carlo Zoratti sort le 29 mars.

Notes :

[1Vivre et autres fictions (Vivir y otras fictions) de Jo Sol. C’est d’abord une amitié entre deux hommes, Antonio, activiste qui présente une diversité fonctionnelle, et Pepe qui, sortant d’un hôpital psychiatrique, a les plus grandes difficultés à s’adapter dans le cadre d’un monde sans aucun sens. Désespoir, amitié, relation amoureuse…



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