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Christiane Passevant
Terre des roses
Film documentaire de Zaynê Akyol (8 mars 2017)
Article mis en ligne le 3 mars 2017

par C.P.
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Terre des roses
Film documentaire de Zaynê Akyol (8 mars 2017)

« Si tu te connais, tu sauras ce qu’il faut connaître et apprendre. Tu créeras ta liberté. La connaissance de soi est la base de tous les savoirs. »

Dans les montagnes et les plaines du Kurdistan, les combattantes sont en première ligne du combat de libération des régions kurdes victimes des attaques militaires des pays avoisinants et du groupe armé État islamique. Le film documentaire de Zaynê Akyol, Terre de roses, suit un groupe de combattantes, leur entrainement militaire, leur quotidien où tout est collectif, les réunions politiques et les cours de stratégie, mais aussi les moments d’échange, de rires, du partage de l’eau d’orties à mettre dans les cheveux. Ces jeunes femmes, pour qui les armes n’ont plus de secret, appartiennent à la branche armée du PKK, mouvement de guérilla en lutte contre Daech près des frontières irakienne et syrienne. Sur le terrain, explique Sozdar, il y a des mines partout, les attaques sont triangulaires et viennent de Turquie, d’Iran et de Daech. « il y a des camarades sur chaque montagne. Nous sommes au cœur du Kurdistan, Saddam y a placé beaucoup de mines. Nous déminons, mais il y a des accidents. »

Quel est l’idéal de ces femmes et pourquoi se sont-elles engagées dans la lutte armée, ce qui signifie abandonner la famille pour le combat ? Un idéal de liberté. « C’est la liberté de l’âme que nous cherchons », confie Sazdar au début du film, en arborant une cicatrice comme un trophée. Zainê Akyol filme des femmes qui partagent un projet révolutionnaire : changer les règles d’une société patriarcale pour établir les bases d’une démocratie réelle. En leur donnant la parole, la réalisatrice saisit les liens affectifs et intellectuels qui les unissent, leur détermination, leurs aspirations, leurs réflexions politiques et féministes. Pour Rojen, « Chaque femme mariée mène une vie dédiée à l’esclavage. Le mariage, personne ne devrait l’accepter. Pour ce que j’ai pu voir, aucune femme n’est heureuse ». C’est pourquoi la femme doit se former politiquement, pour s’affirmer et toujours lutter contre l’oppression de l’homme.

Rojen a 23 ans et insiste sur l’importance de s’éduquer pour se préparer au combat et se rappelle le moment où elle a tout quitté : « c’est une décision grave de rentrer dans la guérilla. Il faut suivre des règles et apprendre à gérer les difficultés. Pour moi, c’est la séparation avec ma mère. Mais je lutte pour elle, pour toutes les mères du monde. Pourtant je n’ai pas réussi à lui dire adieu. » Les jours passent et les exercices se poursuivent avec le slogan répété : « aujourd’hui, notre révolution s’étend partout et son écho se fait entendre ». Durant un des repas, on parle de technique des armes et même de l’attachement qu’elles suscitent :
— mon arme s’appelle bien-aimée, c’est l’arme d’une martyre ;
— la mienne, c’est patience ;
— la mienne s’appelle Boulboul, conclut Rojen.

À la manière dont la caméra filme les protagonistes, plein cadre, plans serrés sur une expression, un regard, un sourire, on comprend l’engagement de Zainê Akyol à montrer un aspect méconnu des combats, certes médiatisés, mais qui occultent les motivations profondes de la lutte menée par les guérilleras du PKK contre la barbarie, une lutte idéologique, politique et morale. Les femmes sont des butins de guerre pour Daech. « À Sinjar, 40 femmes se sont jetées d’une falaise pour ne pas être prises par Daech. Ils les violent et les vendent en Arabie saoudite et au Qatar. »

La démonstration du rôle central des femmes parcourt tout le film, la formatrice disant que les Peshmergas ont été entraînés au tir par une femme, les rapports entre les combattant.es, mais également le cours dans la montagne :
« La vie commence comment ? Avec la femme. La liberté commence comment ? Avec la femme. L’éducation, la protection culturelle, sociale, politique et du peuple ? Encore avec la femme. C’est la femme qui donne naissance au peuple et à la connaissance. Elle est l’essence de l’existence, une force émotionnelle. Elle possède l’intelligence analytique et émotive. Elle est la force morale fondamentale.
Ainsi le système capitaliste, incarnation de l’immoralité absolue, pourquoi se fierait-il aux femmes ? Que dira-t-il donc ? Il faut frapper la femme pour frapper le peuple et l’anéantir. Que fait le capitalisme ? Il réduit le peuple à néant, il affaiblit son cerveau ainsi que son âme. Il crée des personnes robotiques. »

Une révolution qui n’altère pas le statut des femmes n’est pas une révolution, car transformer le statut des femmes transforme la société entière. La liberté des femmes est inséparable de la liberté de la société, et les femmes sont « les principales actrices dans l’économie, la société et l’histoire ». De telles idées sont enseignées dans les académies de femmes comme dans les académies qui entraînent les forces de défense. Avant le départ des combattantes vers la région de Sinjar où Daech s’est dispersé dans les villages alentour, un militaire déclare devant un groupe mixte : « Sans les Kurdes, impossible de faire un pas au Moyen Orient. C’est sur cette base qu’est née cette force libertaire pour tous les opprimés, les femmes, les jeunes, pour tous les peuples opprimés. La force de la guérilla, c’est la puissance de la pensée. Vive le dirigeant Apo [1] ! »

Rares sont les films qui montrent une situation guerrière avec autant de justesse, sans volonté d’héroïser les protagonistes, lors de l’attente ou de la surveillance des mouvements de l’ennemi. La veille du combat, Sazdar souhaite à Zainê une vie future libre avec un art libre : « Demain nous partons en guerre. J’espère que nous vivrons de plus beaux et de plus libres lendemains et qu’ensemble nous parviendrons à faire notre nation démocratique. »

La moitié des combattantes qui ont participé au tournage de Terre des roses ont été tuées depuis, le film leur est dédié. Il pose la question de l’engagement politique et du risque conscient pris par ces femmes, comme l’explique la réalisatrice : « Le film revendique la femme en tant que non-victime, quelqu’un qui n’a pas envie de subir et qui agit. Oui, je suis féministe. Et oui, j’ai toujours été fascinée par des personnages féminins très forts. Je pense que je deviens de plus en plus féministe, surtout au contact des femmes du PKK. […] Rojen est morte lors d’une bataille en Syrie. Mais Sozdar est toujours là. Elle a crée une université pour les jeunes à Makhmour. Je suis toujours en contact avec elle. J’y retourne d’ailleurs en mars pour mon prochain film, une production italo-canadienne sur la reprise de la ville de Raqqa, fief de Daech. »

La sortie nationale de Terre de roses de Zainê Akyol est le 8 mars, journée internationale pour la défense des droits des femmes. Difficile de choisir une date plus symbolique.

Notes :

[1Apo signifie oncle en kurde et désigne la figure tutélaire d’Abdullah Öcalan.

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