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Francis Gavelle
LA VIE FOLLE. Une exposition sur l’œuvre du photographe Ed van der Elsken
(Musée du Jeu de Paume, Paris – du 13 juin au 24 septembre 2017)
Article mis en ligne le 4 juillet 2017

par C.P.
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Ed van der Elsken, Vali Myers (Ann), Paris, 1953.
Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Préambule : le 13 juin dernier, s’est ouvert, au Musée du Jeu de Paume, à Paris, la première rétrospective consacrée, en France, à l’œuvre du photographe néerlandais Ed van der Elsken (1925 – 1990). Si l’artiste a déployé son regard à la recherche, de Los Angeles à Hong-Kong, de la “ douceur de vivre ; il l’a également appliqué, à d’autres instants de sa vie, à suivre les transformations de son Amsterdam natal, tout aussi bien qu’à évoquer sa passion soudaine pour le jazz ou la force des rituels et des cérémonies dans des villages reculés de la République centrafricaine.
Le présent article, cependant, n’exposera qu’un portrait, juxtaposant figure d’une muse et visages multiples : celui d’une génération perdue, mise en images dans le Paris de l’après-guerre.

Né le 10 mars 1925, à Amsterdam, Ed van der Elsken jouit rapidement d’une première reconnaissance artistique auprès de l’élite avant-gardiste hollandaise. En effet, en 1949, il est admis au sein de la GKf, la plus importante association de photographes des Pays-Bas, après avoir présenté des images prises au cours d’un voyage entre Paris et Marseille. Mais, dans cet Amsterdam de l’après-guerre, où reconstruction urbaine et questionnement d’une jeunesse, devenue adulte durant la guerre, se côtoient autant qu’ils s’ignorent, Van der Elsken étouffe. Il décide, donc, de partir pour Paris, où l’air de l’après-Occupation lui paraît plus respirable.

Digression… Un jour, dans une salle de projection privée, comme il en existe aux alentours des Champs-Elysées et où les journalistes découvrent, en avant-première, des films prochainement à l’affiche, une jeune femme vous aborde. Elle ne vous connaît pas ; mais, impressionnante de confiance en elle, elle ose. Le livre, que vous lisez, en attendant le lancement du film, elle l’a découvert avant vous, aimé et souhaiterait connaître votre point de vue. Vous essayez, donc, de formuler quelques réponses bien senties, où avis éclairé et pointe d’humour se mêlent. Y parvenez-vous ?... Curieuse, elle fait, ensuite, rebondir la conversation, vous questionne sur la raison de votre présence, sur le support pour lequel vous travaillez, sur votre intérêt pour le cinéaste, dont le nouveau film va être projeté… Ce nouvel opus de Terrence Malick, il faut bien l’avouer, vous ne l’apprécierez guère ; mais vous ne pourrez jamais l’oublier néanmoins, car, alors que vous ne le savez pas encore, cette jeune femme va bouleverser votre vie et, si très vite vous la revoyez, puis la rêvez votre amoureuse et votre amante, elle deviendra, par la fascination exercée et votre revendication naïve à être auteur, votre muse.

En a-t-il, de fait, été de même pour Ed van der Elsken, lorsqu’il finit, grâce à l’entremise d’un Russe, croisé dans un café parisien – et alors que, depuis son arrivée dans la capitale, il ne partage son temps qu’entre un boulot alimentaire pour le laboratoire photographique de l’agence Magnum, une idylle avec Ata Kando, sa future femme, elle-même photographe de talent, et des déambulations sans fin dans les rues à la recherche du cliché qui s’offrirait à sa vue – par rencontrer une jeune Australienne exubérante, menant vie de bohème sur la Rive gauche et attirant l’attention de tous les hommes : une certaine Vali Myers, dont il va faire la figure centrale – la muse, donc – du livre qui le révèlera en 1956, Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés.

Ed van der Elsken, Vali Myers (Ann), Roberto Inigez-Morelosy (Manuel) et Geraldine Krongold (Geri), Paris, 1950.
Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Accompagnant une bande de jeunes marginaux, insouciants et noctambules, et plaçant Vali Myers, tragique et sensuelle, au centre d’une romance contrariée – Roberto Inigez-Morelosy, l’amoureux transi présent à l’image, devenant, d’une certaine manière, l’alter ego du photographe – van der Elsken va élaborer un roman-photo existentiel, dans lequel, si l’on vit intensément dans la joie de la danse ou de l’étreinte, rien n’est jamais, dans ces actes-là, émerveillement – à l’inverse de ce que suggère la romancière Belinda Cannone, dans S’émerveiller, son essai en forme de promenade méditative – mais, bien au contraire, invitation à l’oubli de soi et de sa propre détresse. En revenant sur cette époque, en 1972, avec son film Death in the Port Jackson Hotel, Ed van der Elsken décrira, d’ailleurs, en compagnie de Vali Myers, les destins esseulés de ceux qui, auparavant magnifiés dans Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés, à travers des clichés noir et blanc, à l’impact brut, n’en menaient pas moins, en ces temps d’après-guerre, une existence matériellement et psychologiquement précaire, que seules les addictions (drogue et alcool) ou l’abandon dans le sommeil permettaient de supporter. Jusqu’à ce que plus rien ne soit supportable et que le suicide devienne l’ultime échappatoire à son mal-être.

Publiée simultanément en Europe et aux Etats-Unis, cette vision sombre, entre documentaire et journal intime, de la jeunesse et de la violence qu’elle portait en elle, fut, d’une part, vouée aux gémonies par une certaine bourgeoisie européenne bien-pensante, qui en déplorait la portée négative et, d’autre part, nécessita, côté américain, que Van der Elsken tienne tête à un éditeur, qui, en pleine époque de ségrégation raciale et de lutte pour les droits civiques, voulait supprimer du livre images et allusions évoquant les relations privées entre Ann (le personnage incarné par Vali Myers) et des hommes noirs.

Ed van der Elsken, Vali Myers (Ann) danse à La Scala, Paris, 1950.
Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés fut, donc, un livre qui marqua son époque.

Autre digression… Abandonnons-nous, un instant, à la rêverie et imaginons que l’ouvrage se soit retrouvé sur le bureau d’Henri-Georges Clouzot, au moment où le cinéaste se lança dans l’écriture de La Vérité, film dans lequel Brigitte Bardot, dans un saisissant effet de miroir, incarnait une jeune femme, considérée comme scandaleuse et mise au ban de la bonne société, plus encore du fait de son désir d’indépendance et de liberté – c’est à Saint-Germain-des-Prés, donc, qu’elle s’affranchissait – que pour le meurtre de son amant.

Mais redevenons lucide et notons, en guise de conclusion, que l’influence de l’œuvre traversa aussi le temps et que des personnalités en revendiquèrent l’impact sur leur propre création ou sur leur parcours existentiel. Ainsi de la photographe Nan Goldin, qui considérait Van der Elsken comme son précurseur, dans sa façon “d’être obsédé par quelqu’un, et, à travers des photographies, de rendre cette personne iconique”, ou de la poétesse du rock Patti Smith, qui en témoigna, en ces termes, dans le magazine Vanity Fair, le 8 avril 2011 :

« À l’été 1967, âgée de vingt ans, j’ai pris le bus à Philadelphie à destination de New York. Juste avant de monter à bord, j’avais trouvé un exemplaire usé d’Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés, sur une table à l’extérieur d’une échoppe de livres d’occasion, en face de l’arrêt de bus. Attirée par tout ce qui était français, en l’ouvrant, je suis tombée sur une scène de café sombre et intrigant, l’autre versant de la Ville lumière. C’était du Jack Kerouac à la parisienne. J’ai été particulièrement captivée par l’image d’une fille, un genre de fille que je n’avais jamais vu auparavant. C’était Vali Myers, la beatnik gitane mystique sorcière qui régnait sur les rues trempées de pluie. Avec sa chevelure sauvage, ses yeux cernés de khôl, son grand imperméable, sa cigarette, elle s’offrait avec abandon et retenue. Elle reflétait ce à quoi j’aspirais d’un point de vue esthétique : être inconsciente du style, pour être soi-même le style. Son monde souterrain semblait emblématique de tout ce que je souhaitais atteindre en un mot, la liberté. Ces images prises dans les années 1950 par Ed van der Elsken mêlaient document et art. Je les portais en moi au moment de me lancer dans un nouveau territoire et une nouvelle vie. »

P.S. :

Présentation de l’exposition sur le site du Musée du Jeu de Paume :
http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2691

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