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Christiane Passevant
Personal Affairs. Film de Maha Haj
Article mis en ligne le 1er mars 2017

par C.P.
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Personal Affairs Film de Maha Haj

Personal Affairs [1], ou affaires personnelles est un film dans lequel la réalisatrice traite, avec un humour à la fois corrosif et tendre, les relations d’une famille palestinienne aujourd’hui, une famille éclatée entre Nazareth, Ramallah et Stockholm.

À Nazareth vivent les parents, Nabila et Saleh, qui n’ont plus rien à se dire depuis le départ des enfants. Le père, aigri et macho, se plaint sur Skipe à son fils, Hisham, du mutisme de Nabila, qui se protège ainsi et tricote ou encore regarde des feuilletons à la télé. L’approche sarcastique des rapports apparaît dès la première scène, au déjeuner des parents. Les dialogues, du style — Passe-moi le sel —, qui paraissent anodins ne le sont absolument pas. C’est tout le machisme d’une génération qui transparaît dans cette scène et les suivantes du couple des parents, avec une Nabila consciente et exprimant son désaccord et sa résistance en levant les yeux au ciel et en restant silencieuse.

Hisham travaille en Suède et c’est sans doute le seul qui écoute avec patience les récriminations de son père et s’en inquiète. En fait, il vit assez mal son exil et aimerait que ses parents viennent le visiter en Suède, mais Nabila n’a aucune envie de bousculer ses habitudes et son ennui.

Samar, la fille, vit à Ramallah. Elle est mariée à Georges, candide, bonne pâte et garagiste de son état. Samar attend un bébé et semble décidée à gérer les problèmes de la famille. La grand-mère de Georges vit avec le couple dans la maison familiale. Le temps s’est arrêté pour elle, comme sa mémoire, avant 1948. Elle tente avec obstination de narrer ses souvenirs, de raconter le passé, mais personne n’a le temps d’écouter, alors elle mange des gâteaux et regarde d’anciens programmes à la télé. Une autre manière d’échapper à l’enfermement.

Georges, après avoir rencontré une équipe de cinéma venue tourner un film à Haïfa, se voit proposer un rôle, mais ce n’est pas le cinéma qui le fait rêver, ni un hypothétique vedettariat. Avoir le permis d’entrer en Israël pour se rendre sur le tournage, cela signifie voir enfin la mer de près, pas sur un écran comme il en a l’habitude, et — qui sait ? — de s’y baigner.

Tarek, le plus jeune fils, est aussi installé à Ramallah, mais lui c’est pour échapper à la férule parentale, à l’amertume de Saleh et à l’affection débordante de Nabila. Il écrit, se sent libre comme célibataire, et n’est certes pas enclin à commencer une relation amoureuse avec Maïssa que lui a présenté Samar, convaincue du bien fondé de marier son jeune frère.

Une famille ordinaire et une histoire « banale » finalement, où le croisement de trois générations s’opère cependant sur fond d’occupation, d’enfermement, d’exil et de frustrations. Cette situation politique pèse immanquablement sur les relations sociales et personnelles. Maha Haj choisit donc une approche distanciée des personnages pour mieux les cerner et développer cet humour caractéristique du refus d’une certaine victimisation. Il en va ainsi des liens entre les époux, la voisine amie de Nabila, son attachement pour ses fils, la relation de Samar et de Georges, du jeune couple, de Hisham avec la voisine et son chien, la rencontre avec l’équipe de tournage et la productrice qui ne comprend rien aux règles de l’occupation, idem pour le régisseur palestinien israélien devant l’émerveillement face à la mer de Georges, palestinien vivant en Cisjordanie… Autant de situations qui engendrent parfois un décalage loufoque pour en gommer l’injustice dramatique, par exemple la mer interdite à la population palestinienne de Cisjordanie alors qu’elle si proche. C’était le même humour chez Raed Andoni dans son film Fix me.

Maha Haj met en scène une suite de saynètes, des personnages justes et attachants, des dialogues percutants, drôles, des silences et des regards éloquents. Les mouvements et le placement de la caméra accentuent les caractères, de même que les différents cadres soulignent le jeu des protagonistes. Pour les parents, le cadre est le plus souvent fixe alors que les mouvements de caméra accompagnent les autres personnages. Quant aux séquences d’anthologie, il en restera certainement plusieurs dans les mémoires, entre celle du « passe-moi le sel » d’un couple devenu étranger, ou cette autre où Georges patauge tel un gamin dans les vagues sous l’œil ahuri du régisseur, et bien sûr l’incroyable scène du checkpoint lorsque Maïssa et Tarek dansent un tango langoureux et sensuel devant des gardes frontière israéliens médusés.

Les comédien.nes sont magnifiques, la grand-mère est étonnante en métaphore d’une mémoire oubliée, voire occultée et reléguée aux oubliettes, Samar et Maïssa sont superbes en femmes qui savent ce qu’elles veulent et tiennent tête à l’autorité qu’elle soit masculine ou militaire. Ces « affaires personnelles » sont à coup sûr universelles, tout en étant ancrées dans une situation particulière. L’humour se joue résistance, avec une sorte de légèreté qui fait sourire de situations dramatiques… C’est sans doute là que réside le talent de Maha Haj réussissant un film original et fort sur des chroniques de la vie ordinaire.

Sortie nationale de Personal Affairs le 1er mars.

Notes :

[1Personal Affairs a notamment remporté le prix de la critique lors de sa présentation au festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier en octobre 2016.



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