DIVERGENCES 2
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Thierry Vandennieu, Christiane Passevant
Espagne 36. Rêve égalitaire et révolution
Article mis en ligne le 6 février 2017

par C.P.
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Le Rêve égalitaire. Chez les paysans de Huesca 1936-1938 Pelai Pagès (Noir et rouge)

¡A Zaragoza o al charco !. Aragon 1936-1938. Récits de protagonistes libertaires
Les Giménologues (L’Insomniaque)

La Collectivisation en Espagne
Groupe REDHIC (CNT-RP)

En juillet 1936, la lutte de la république espagnole contre le soulèvement militaire du clan clérico-militariste se fit grâce è l’aide de la classe ouvrière et de la population. Cependant, l’alliance ne s’est pas limitée au seul terrain politique, car les syndicalistes et les anarchistes ne pouvaient tolérer l’exploitation économique de la classe ouvrière et se contenter de mater la rébellion militaire. Dès juillet 1936, les bases d’un changement du système économique furent mises en place pour une révolution autogestionnaire.

L’influence anarchiste est incontestable. Pour les anarchistes et anarchosyndicalistes, la socialisation devait être entreprise par les travailleurs et les travailleuses dans tous les secteurs de l’économie, dans les ateliers, les fabriques, sur les terres agricoles. Et le processus de socialisation commença par la collectivisation. Néanmoins, la collectivisation fut en grande partie spontanée. En Catalogne, la première phase de la collectivisation commença lorsque les travailleurs et les travailleuses prirent en charge l’exploitation des entreprises et introduisirent l’équité sociale.

Après juillet 1936, l’aspiration générale en faveur de la collectivisation se répandit rapidement non seulement en Catalogne, mais en Aragon et en Castille. La propriété agricole fut collectivisée, les terres étaient travaillées en commun, les produits étaient livrés au syndicat qui assurait la distribution et les salaires.

Les réalisations de la révolution espagnole s’étendirent également aux domaines de la santé, de la culture, notamment avec la création de bibliothèques, de cantines scolaires, d’imprimeries, l’organisation de cours pour adultes, la production cinématographique. De même, le rôle traditionnel assigné aux femmes était remis en cause. L’organisation féministe libertaire Mujeres Libres fut créée dès avril 1936.

Trois ouvrages consacrées à l’œuvre collectiviste de la révolution espagnole — le Rêve égalitaire de Pelai Pagès,  !A Zaragoza o al charco¡ des Gimenologues, la Collectivisation en Espagne par le collectif REDHIC — montrent comment les travailleurs et les travailleuses prirent en charge le fonctionnement et l’exploitation des entreprises et des propriétés agricoles. On ne peut qu’être enthousiaste devant l’ampleur des expériences réussies de gestion directe. L’œuvre exemplaire de la révolution espagnole prouve que des secteurs entiers de la vie économique et sociale peuvent être autogérés par les travailleurs et les travailleuses sans l’intervention de l’État et du patronat.

Ces expériences de collectivisation de la révolution espagnole sont plus que jamais d’actualité afin de nourrir la réflexion du mouvement anarcho-syndicaliste face à l’offensive néo libérale de la classe dirigeante. C’est à cette source qu’il faut puiser les éléments afin de faire triompher l’utopie de l’autogestion et l’épanouissement des individu.es.

Parler de la révolution espagnole et des réalisations qui l’ont marquée est plus rare que d’évoquer la guerre civile et ses conséquences. Si « la guerre dévore la révolution  » pour faire référence au titre du livre d’Henri Paechter sur l’Espagne de 1936-1937, publié aux éditions Spartacus, il n’en demeure pas moins que les collectivisations, qui se sont poursuivies en dépit de la guerre de résistance contre le coup d’État fasciste, sont exemplaires et prennent toute leur dimension dans le contexte actuel de regain de violence étatique et de surenchère de communication et de divertissement médiatique, afin d’éviter de débattre des véritables enjeux de société.

En 1936, « comment le peuple sans armes [a-t-il pu] battre l’armée nationale, comment [a-t-il pu] organiser l’économie sans capitalistes, et de quelle façon […] pour que la production et la distribution s’effectuent sans les patrons. Je pense que cela s’est réalisé en Espagne durant la guerre. Le nombre de collectivités était de plus de 5000 dans toute la zone républicaine. » Cette prise en main, souvent spontanée des outils de production et des terres pour une autre organisation du travail et de la vie, le refus d’exploiter et le partage des biens qui ont vu le jour en 1936 montrent assez que l’« utopie » n’est pas seulement une vue de l’esprit, mais qu’elle peut s’appliquer, être viable et positive à terme. Comme l’écrit Federico Gargallo Edo dans La raison douloureuse, « Je me suis souvent dit, par la suite, qu’il ne suffisait pas de se dire libertaire pour l’être, et que les idées révolutionnaires, pour vivre, doivent prendre racine dans notre propre vie. »

Il est toujours intéressant de revenir sur l’expérience vécue par des témoins de la révolution espagnole. Deux livres parus il y a déjà quelque temps, La raison douloureuse de Federico Gargallo Edo [1] et Ni l’arbre ni la pierre de Daniel Pinòs [2] ont permis de mesurer l’importance des transformations sociales faites en très peu de temps dans un élan autogestionnaire. Les Gimenologues ont poursuivi le travail de mémoire dans leur ouvrage, Les fils de la nuit, et dans cette nouvelle publication, ¡A Zaragoza o al charco ! Aragon 1936-1938. Récits de protagonistes libertaires.

Le rêve égalitaire chez les paysans de Huesca 1936-1938 de Pelai Pagès représente une contribution originale pour la connaissance de cette révolution qui est certainement l’une des expériences révolutionnaires les plus importantes du XXème siècle. C’est en effet, en tant qu’historien de l’anarchie, lui-même engagé, que Pelai Pagès a mené une recherche approfondie sur la démarche collectiviste, à partir d’archives de la province de Huesca où le processus était allé plus loin que dans aucune autre province aragonaise. Il a ainsi découvert une documentation des années 1940, élaborée par le bureau du procureur du Tribunal suprême franquiste. Il faut souligner que la mémoire de la révolution était jusqu’alors portée essentiellement par les révolutionnaires, ceux et celles qui avaient participé à la lutte et aux collectivisations. L’ouvrage de Pagès, qui l’aborde sous un angle différent, à la fois avec distance et minutie, est riche en informations surprenantes, en précisions, en tableaux et détails jusqu’alors inédits, même dans les écrits d’historien.nes.

Les révolutionnaires espagnol.es ont certes vu se réaliser les utopies anarchistes [3], néanmoins il ne s’agit pas de les « icôniser » en quelque sorte, mais d’en tirer des réflexions critiques et positives pour avancer dans la résistance et le combat à mener aujourd’hui contre un backlash social, culturel et politique de plus en plus autoritaire.

Dans ce contexte, le livre de Pelai Pagès est précieux, car il permet à quiconque de « comprendre la pensée d’une fraction importante de la classe ouvrière espagnole, et les efforts réalisés jour après jour par les anarchistes pour parvenir à quelque chose de positif au beau milieu d’une guerre civile. » Les idéaux libertaires avancent dans un combat incessant malgré les échecs, la répression, les guerres : un combat pour appliquer les idées sur le terrain, pour lutter contre un système de domination et pour construire une société égalitaire.

Notes :

[1« L’œuvre sociale des anarcho-syndicalistes et du mouvement libertaire fut considérable : création d’écoles pour adultes (le taux d’illettrisme atteignait 60 % de la population ouvrière), ouverture d’écoles rationalistes Francisco Ferrer, constitution de groupes d’éducation des femmes Mujeres Libres. […] Des groupes naturistes s’étaient créés, végétariens, etc… Je repense souvent au Barcelone de cette époque, [aux] athénées où des cours de toutes sortes, gratuits, étaient donnés. La soif d’apprendre, de se cultiver était immense parmi les jeunes. » Federico Gargallo Edo, La raison douloureuse.

[2Ni l’arbre ni la pierre de Daniel Pinòs fait se côtoyer l’histoire de sa famille et l’histoire révolutionnaire. C’est un récit sans glorification, sans mythe, sans tabou, pour comprendre les revendications, les critiques, l’enthousiasme de ses parents — Juliana et Eusébio —, de tous ces combattants et ces combattantes rêvant de monde égalitaire et d’abolition du système de domination. « À Barcelone, la CNT ordonna la grève générale et ses militants s’organisèrent pour circonscrire toute manœuvre des militaires. Au bout de deux jours de combats de rues, la rebellion militaire était jugulée grâce à la mobilisation généralisée des travailleurs catalans majoritairement libertaires. On réquisitionna quelques cafés et on aménagea les vastes salles en réfectoires populaires. Dans ces cuisines collectives, on préparait à manger, à la hâte, pour les hommes et les femmes des barricades. De mille manières, on pouvait déceler l’amorce d’une vie nouvelle. Les vieux concepts de maître et d’esclave brûlaient en même temps que les images religieuses. Tout brûlait, même les banques. Un nouveau monde allait naître dans lequel l’argent et l’inégalité disparaîtraient. C’était une fête révolutionnaire. »

[3Pour Federico Gargallo, c’est « une longue histoire composée à la fois de misère, d’idéal, de fraternité, d’espoir, de lutte désespérée et d’exil ». Le « fonctionnement des collectivités qui furent créées dans la Catalogne libertaire étaient la confirmation [des] rêves libertaires ». « Dans notre mémoire, restèrent gravés les résultats effectifs et tangibles de leur fonctionnement exemplaire. »



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