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Sylvie Maugis
Féminité et précarité
Entretien avec Françoise Morandat
Article mis en ligne le 31 janvier 2017

par C.P.
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Françoise Morandat a 63 ans. Sage-femme, elle a pas mal bourlingué pour son travail ou par choix personnel. Elle a vécu à La Réunion, en Nouvelle Calédonie, à Marie-Galante, puis est intervenue sur de nombreuses missions avec les associations humanitaires Médecins Sans Frontières et Médecins du Monde, notamment en Afrique et en Inde.
Actuellement bénévole à la mission « bidonvilles » de Médecins du Monde, à Montpellier, qui concerne environ 700 Roms, majoritairement des jeunes femmes et des jeunes hommes, mais peu de personnes âgées, car l’espérance de vie y est extrêmement basse.

À l’occasion de cet entretien en janvier 2017, il a été question des problèmes spécifiques rencontrés par les femmes dans les milieux très précarisés.

Françoise Morandat : Le premier problème est l’hygiène. Dans la plupart des cas, les gens n’ont pas d’eau courante ! Et sans eau courante, il est très compliqué d’avoir une hygiène correcte. Le deuxième problème, c’est le manque d’accès à l’information. Les jeunes filles ne sont pas du tout éduquées. C’est assez complexe.
Je me souviens d’une jeune fille qui était venue me voir en me disant : « Madame, j’ai pas eu mes affaires ! » et moi, je n’avais pas du tout percuté qu’elle parlait de ses règles ! Cela faisait six mois qu’elle n’avait pas eu « ses affaires » et personne autour d’elle ne s’en était aperçu puisqu’elle portait des robes amples.
S’ajoutent à cela de nombreuses maladies, des maladies vénériennes, VIH, etc. On entend régulièrement dire qu’il n’y a pas de sida chez les Roms. C’est parce que tout simplement la plupart des personnes ne sont pas dépistées ! Bon.. Il n’y a sans doute que peu de cas, car les Roms ne se mélangent pas au reste de la population. Mais ce n’est pas certain, car les hommes étant tout puissants, qui dit qu’ils ne vont pas « baguenauder » ailleurs.
D’autre part, dans bien des endroits les jeunes vivent en communauté non mixtes, c’est-à-dire dans la même case, dans la même caravane, etc. ; tant qu’ils ou elles ne vivent pas en couple, les jeunes demeurent parfois à dix dans le même lieu, en toute promiscuité. Cela peut certes créer des liens de complicité, mais également génèrer de sacrés problèmes d’intimité et de vie privée.

Sylvie Maugis : Est-ce que ces jeunes femmes parlent de leur féminité avec toi ou les équipes soignantes ?

Françoise Morandat : oh non ! C’est très difficile ! Il faut des années pour y arriver ! Mais parfois les choses basculent d’un coup. Sur un terrain, un jour, au bout d’un an et demi, je me souviens d’un noyau de femmes qui sont venues parler, poser des questions, demander des contraceptifs et même faire des demandes d’IVG, ce qui était quasiment impensable au départ !
Ça prend toujours beaucoup de temps, quel que soit le style d’intimité que l’on peut mettre en place avec les personnes, même si je suis une femme, et de surcroît une sage femme, ce qui crée un lien différent. Parce que l’on vient du dehors, que ce sont des gens qui ont subi beaucoup de malveillance et qu’il y a une méfiance absolue et légitime. Tout ce qui est intime, on n’en parle pas !

Sylvie Maugis : À cause de la méfiance ou parce que c’est culturel ?

Françoise Morandat : Les deux. On a en fait deux ennemis à combattre : on ne fait pas partie de la « tribu » et les gens ont été élevés comme ça. À cause de leur éducation, ils et elles n’imaginent pas que l’on peut parler de sa vie sexuelle, de sa féminité, de son intimité.

Sylvie Maugis : En France ou en Afrique ?

Françoise Morandat : En Afrique noire et en Afrique du Nord, les femmes parlent davantage, et plus vite ! Il y a la solidarité des femmes entre elles. En revanche, les gens sont très fermés en Océanie, peu de choses se disent.

Sylvie Maugis : En dehors des aspects particuliers liés à la vie sur les terrains, quels sont les problèmes des femmes très précarisées, les femmes SDF par exemple ?

Françoise Morandat : Et bien, un truc très basique comme trouver des garnitures périodiques (tampons et/ou serviettes hygiéniques), même chose pour trouver des culottes. Elles n’osent pas demander une culotte. On peut demander un manteau, des chaussettes, mais pas un slip ! J’ai vu débouler des gens avec des sous-vêtements dans un état complètement délabré, voire une ficelle avec un bout de tissus en travers. Ça fait partie des choses compliquées, qu’on n’ose pas forcément aborder, nous bénévoles, avec les gens précaires que l’on rencontre.
Un autre aspect de ces difficultés, c’est avoir un lieu tranquille pour se changer quand on a ses règles. Je me souviens m’être trouvée confrontée au problème d’une jeune femme SDF qui avait mis deux tampons l’un derrière l’autre, car elle avait eu des problèmes de fuites et qu’elle avait paré au plus pressé, dans la rue. Là, on se rend compte qu’elles manquent de lieux d’intimité. Nous avons une salle de bains dans nos appartements, à l’abri des regards. Et si nous sommes chez des ami.es, il y a toujours des boites de tampons ou de serviettes en dépannage et accessibles dans leurs salles de bains. On ne se rend plus compte de de ce confort. Cela dit, nous n’en parlons pas non plus volontiers. On n’ira pas dire « Tiens ! J’ai des fuites ! C’est l’heure de me changer », devant tout le monde. (rires)

Sylvie Maugis : Les associations offrent-elles ce genre de services aux femmes qui vivent dans la rue ?

Françoise Morandat : Certaines associations proposent des garnitures hygiéniques, mais toutes n’y pensent pas. En général, on pose le couvercle dessus. Ça se fait très discrètement et c’est pas toujours facile d’en parler. Dans les associations, on parle prévention, contraception, mais on parle très peu des règles, sauf quand il y a suspicion de grossesse. En fait, on parle des règles quand elles n’y sont plus ! Tant qu’elles y sont, la plupart du temps, ça ne fait pas partie des sujets abordés. C’est toujours et encore considéré comme sale. De nombreuses cultures excluent les femmes pendant la période des règles et on leur interdit pas mal de choses, c’est considéré comme honteux et elles n’ont pas intérêt à s’en vanter !

Sylvie Maugis : Toi même, tu te souviens de tes premières règles ?

Françoise Morandat : Oh oui ! J’ai le souvenir de ma mère qui avait une bassine dans la salle de bain, dans laquelle trempaient des serviettes en tissu éponge blanc, sanglantes. Ça trempait plusieurs jours dans une eau vaguement savonneuse, stagnante, avec des odeurs pas très appétissantes. C’était horrible ! De plus, je ne savais pas ce que c’était. Le jour de mes premières règles, on m’a fait comprendre que c’était à mon tour d’avoir la bassine, et là, je me suis dit « Non ! Je ne veux pas grandir, je ne veux pas devenir comme ça ».

Sylvie Maugis : On a toutes eu le syndrome de Peter Pan à cette époque ! (rires)

Françoise Morandat  : Cela donne une image de la féminité très traumatisante. L’apparition des serviettes jetables et des tampons a bien arrangé les choses, mais ça restait, et ça reste un sujet tabou. Ce qui m’amuse aujourd’hui, ce sont les pubs à la télé pour ces garnitures jetables où on ne voit pas de liquide rouge qui rappellerait le sang. C’est bleu ou vert.

Sylvie Maugis : Qu’est ce qui t’a fait choisir le métier de sage-femme ?

Françoise Morandat : D’abord, j’avais envie de voyager, et je me suis dit qu’avec ce métier, je pourrais voyager dans le monde entier. Et puis j’aime les gens et je voulais partager avec eux des moments privilégiés de leurs vies et donc de nouer des relations. Au fur et à mesure, j’ai découvert des aspects qui m’ont émerveillée : l’arrivée de la vie, c’est quelque chose d’époustouflant ! Surtout quand c’est difficile, que l’on frôle la catastrophe, que l’on est dans des situations terribles et que... Hop ! Ça marche. C’est un métier fabuleux, très dur par moment, à cause de la solitude et de la lourde responsabilité, mais c’est magique.
Je suis restée cinq ans dans les îles Loyauté. Parfois, j’ai accouché la mère et la fille. La parole passait, car le rapport d’intimité existait. On arrivait à parler de beaucoup de choses, ce n’était pas évident, car les règles, c’était dégouttant. C’était dévalorisant socialement, parce qu’excluant.

Sylvie Maugis : À ton avis, est-ce toujours une réalité pour les jeunes femmes d’aujourd’hui, avec par exemple la généralisation des tampons ?

Françoise Morandat : Ça a changé, mais pas complètement. Dans beaucoup d’endroits, les femmes s’y refusent. Comme le stérilet, le tampon est un corps étranger qui prend la place de l’homme. Et puis, on n’en trouve pas partout. Pas en brousse !

Sylvie Maugis : Pourquoi as-tu fait ce choix de l’humanitaire ?

Françoise Morandat  : Parce que l’on reçoit beaucoup plus que l’on ne donne. Et j’avais aussi envie de rencontrer d’autres cultures, d’autres façons de voir les choses. J’y ai trouvé une grande intensité dans les relations, car ce sont des gens qui se battent constamment, et j’estime que c’est la moindre des choses de se battre à leur côté. Ce n’est pas une question de charité — ce serait insupportable —, mais bien pour leur permettre d’acquérir une certaine autonomie. La charité c’est humiliant et destructeur car on les prive de cette capacité à se battre.

Sylvie Maugis : Qu’est-ce que tu as appris sur les femmes durant ces missions ?

Françoise Morandat : J’ai vraiment pu approcher la difficulté d’être femme, car, par endroit, l’emprise de l’homme date des cavernes ! On a l’impression que c’est encore le temps des grands chasseurs qui tirent les femmes par les cheveux. Dans certains pays, l’homme a tous les droits et tout lui est permis.
Je me suis battue ici avec le MLF, mais jamais je n’ai senti cette difficulté d’être femme, comme lors de mes voyages. Vraiment, il y a encore un sacré boulot à faire et ça va beaucoup plus loin que la parité aux élections ou l’égalité des salaires. Les femmes sont en lutte constante. C’est impressionnant de voir ces femmes se battre pour survivre et sortir de leurs conditions. Dans la plupart des pays où je suis allée, les gens qui se battent, qui sont en première ligne, qui font front, ce sont les femmes ! Les hommes restent assis à l’ombre du cocotier avec leur boisson, leur clope ou leur pétard ! (rires) Ce sont les femmes qui réclament des changements, l’accès à des droits, qui se battent pour faire évoluer les civilisations, pas seulement leur propre situation, mais les sociétés. Le changement culturel vient par les femmes, partout. Même si elles sont en grande précarité, elles sont toujours les éléments dynamiques dans les sociétés en difficulté. Partout ce sont les femmes qui sont actrices du changement.
Je repense à une toute petite association pour le droit à la contraception et à l’IVG, créée au Congo et qui a subi toutes sortes de pressions, de violences et même des agressions physiques. Une femme a été défigurée, une autre assassinée. Et ce sont des filles avec une pêche incroyable ! Elles sont prêtes à continuer ce combat. On a plein de choses à apprendre de ces femmes. On n’a pas à donner des leçons, mais on a beaucoup de leçons à recevoir.

Sylvie Maugis : Comment vois-tu l’avenir des femmes en France ?

Françoise Morandat : J’avoue être très préoccupée, car j’ai le sentiment d’une forme de régression, de mise en sommeil de la combativité qui a existé avant, et comme dit le proverbe : « qui n’avance pas recule ». On a très vite fait de se faire confisquer les droits que l’on a acquis. La plupart des candidats aux présidentielles sont dans la régression à deux cent pour cent, y compris — et surtout ! — ceux des partis qui sont représentés par des femmes ! C’est venu insidieusement. Il n’y a pas de miracle, dès que tu abandonnes les armes, quelqu’un en face avance !

Sylvie Maugis : As-tu l’impression que les jeunes générations manquent d’informations ?

Françoise Morandat : La société est individualiste, tout passe par internet, on perd la possibilité de relations privilégiées et d’échange, de débat avec l’autre, en face à face, et dans la confiance. Et dans tous ce fatras d’informations, comment faire le tri ? La dépersonnalisation de l’info est complète et donc comment lui accorder du crédit ? Dès que l’on dit quelque chose à quelqu’un, il répond : « Je vais vérifier sur Internet ». Mais vérifier auprès de QUI ? On l’a vu avec les faux sites d’infos sur l’IVG par exemple. Les plus jeunes, du coup, n’ont pas accès à une réelle prévention. Je fais de l’information sur les MST et la contraception, et je suis consternée par l’ignorance, malgré une information débordante. Dans les milieux les moins favorisés, c’est une catastrophe.

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