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Christiane Passevant
Je vous ai compris
Film de Frank Chiche
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 24 janvier 2013

par C.P.
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Fin de la guerre d’Algérie, cette guerre sans nom que l’on qualifiait d’événements et où les jeunes appelés au service militaire étaient envoyés faire une guerre à la guérilla pour l’indépendance algérienne. Trois années de service militaire…

Dans Je vous ai compris [1] — titre du film et phrase ambiguë du discours du général De Gaulle à Alger —, Frank Chiche choisit de prendre de la distance avec l’histoire et de ne pas tenter une reconstitution, mais plutôt une recomposition d’histoires vécues dans une période douloureuse de fin de guerre, d’exil et d’immenses frustrations. D’où le parti prix de la BD animée afin de permettre la restitution des décors du début des années 1960, qu’il s’agisse de la ville d’Alger ou des domaines de colons dans le bled. Le film prend alors une dimension de réalité qu’il aurait été difficile de rendre sans l’apport du dessin, ou plutôt des personnages redessinés. Au premier regard, le travail d’animation est troublant par son aspect à la limite du jeu vidéo.

Le 21 avril 1961, des généraux de l’armée française font coup d’État en Algérie qui va marquer toute cette période de fin de guerre. Le putsch d’Alger, déclenché contre la politique du gouvernement du général de Gaulle et de son gouvernement va générer un accroissement des violences dans tout le territoire.

Les personnages du film de Frank Chiche sont pris dans la nasse du conflit, malgré eux, et sans réellement avoir conscience de ce qui se passe. l’histoire s’emballe. Il y a Zitoun, le jeune soldat, son père militant de gauche, sa sœur Sarah, Thomas Kirchner, le jeune photographe de l’Écho d’Alger séduit par l’OAS, ses parents qui sont propriétaires d’un domaine dont Brahim (Mohamed Fellag) est le contremaître, sa fille, Malika, engagée dans la libération du pays, son ami Ali qui fait partie du FLN… Le film se situe durant cette semaine particulière, celle du putsch des généraux : « Alger retient son souffle » !

Dans le bled, des soldats patrouillent… C’est le même plan que dans le film de René Vautier, Avoir 20 ans dans les Aurès. C’est aussi le même phénomène de peur et de dégoût qui fait que l’on bascule dans le plaisir de tuer, malgré des convictions sur l’absurdité de cette guerre. Le goût du sang dans la bouche…

« Alger retient son souffle », et tandis que la métropole met du temps à réagir, l’OAS prend la direction des opérations en se targuant d’écraser toute velléité d’indépendance algérienne. Algérie française ! Algérie française ! crie-t-on dans Alger. Certains et certaines vont y croire, les violences vont s’amplifier auxquelles le FLN répondra. C’est l’engrenage…

Algérie française ! Le souvenir du slogan n’est pas si lointain… Les décors comme la force du dessin animé donnent à l’évocation une acuité troublante.

Une question demeure cependant ouverte : cette semaine particulière et les violences ont-elles joué un rôle dans la mise en place des Accords d’Évian ?

Je vous ai compris de Frank Chiche sera diffusé sur ARTE le 1er février 2013.

Frank Chiche : Ce qui m’a donné l’idée de faire le film, c’est de constater la mauvaise qualité des rapports entre les Français, qu’ils soient issus de l’Algérie française — c’est-à-dire pieds noirs —, ou issus de l’immigration algérienne ayant connu cette période. Au moment des émeutes de banlieue en région parisienne, j’ai également été surpris lorsque les jeunes ont fait référence à la guerre d’Algérie dans des reportages. Certains ont même dit que c’était leur guerre d’Algérie. Je me suis donc demandé pourquoi une histoire ancienne refaisait ainsi surface dans un contexte complètement différent, et ce qui pouvait déclencher ce type de réaction. J’ai eu alors le sentiment qu’il fallait revenir sur cette histoire, en parler de manière à ce que l’on puisse, sur la base de ce désastre, de ce gâchis, peut-être commencer un dialogue.

On ne peut pas dire qu’en cinquante ans rien n’a été fait, mais force est de constater que cela n’a pas été suffisant. J’ai également ressenti que chacun ne voyait pas la souffrance de l’autre, ne la reconnaissait pas. Comme si leur propre souffrance les aveuglait et les empêchait de voir la souffrance de l’autre. Par rapport à l’histoire, il y a évidemment des responsabilités clairement établies, mais le problème est qu’il faut réussir à dépasser cette situation pour vivre ensemble.

C’est un film de télévision et j’ai donc eu un budget de télévision. Le travail d’animation est très long, il se fait image par image, donc demande un budget conséquent. La durée moyenne d’un film d’animation est de trois à quatre années. Le projet a été soutenu par le CNC, par tous les organismes d’État intéressé par cette problématique et ce soutien nous a permis d’aller jusqu’au bout du projet.

Christiane Passevant : Pourquoi avoir choisi l’animation plutôt que de tourner un long métrage de fiction ?

Frank Chiche : La difficulté, lorsque l’on traite de la guerre d’Algérie ou bien de cette période, c’est que les films reçoivent souvent un accueil douloureux de la part du public, encore une fois quel qu’il soit. Une partie du public vit douloureusement la représentation à l’écran de cette Algérie qu’ils et elles ont connu. Or l’Algérie qu’ils et elles ont connu n’existe plus, on pourrait la reconstituer, mais ce ne serait qu’une reconstitution. Elle ne conviendrait pas au souvenir de ce public, d’autant que le souvenir est sublimé. Entre l’Algérie de l’époque et celle qu’ils et elles ont dans la tête, il y a déjà probablement une différence. Donc l’une des meilleures façons d’aborder cette histoire était d’en faire une représentation graphique tout à fait singulière, particulière qui colle à l’histoire des personnages et ne cherche pas à dire à ce public : voilà l’Algérie que vous avez connu.

En revanche, nous avons été très attentifs à être fidèles à l’architecture d’Alger puisque le film se déroule pour la plupart au cœur de la ville. L’autre problème, c’est que nous n’aurions pas pu tourner à Alger. Je n’aurais jamais osé placer un drapeau français sur le balcon d’un immeuble et demander à des personnes de défiler en dessous en criant « Algérie française ! Algérie française ! ». Les Algérien-nes ont du recul et peuvent comprendre, en même temps, on est pas obligé de venir faire de la provocation sur le territoire algérien. Il aurait sans doute fallu recourir à l’armée. Hormis cela, c’était un travail incroyable pour effacer les anachronismes, les paraboles, sans parler de la contrainte de filmer uniquement en plans serrés à cause de l’impossibilité de bloquer tout un boulevard, de le vider des voitures actuelles pour les remplacer par
celles de l’époque, et enfin d’employer une figuration de qualité et nombreuse.

Compte tenu de toutes ces difficultés, il était plus simple de choisir l’animation, ce qui permettait aussi au public de prendre de la distance et d’entrer dans l’histoire. Pour tous ces facteurs et le problème organisationnel, c’est l’animation qui fut retenue. D’ailleurs, le projet animation /guerre d’Algérie est très bien passé auprès de la production.
Autre élément important, ce film ne s’adresse pas aux pieds-noirs ou aux Algérien-nes qui se sont battus pour l’indépendance algérienne, car cette histoire leur est connue, je voulais qu’il s’adresse aux jeunes générations.
C’est avec ces nouvelles générations qu’il faut dialoguer et il m’a semblé que cette volonté graphique de faire quelque chose proche de la bande dessinée les toucherait.

Pour faire ce film, nous avons fait de la recherche, nous sommes allés en Algérie pour rencontrer les acteurs de l’époque, les militant-es, les poseurs de bombe, les politiques, du parti de la majorité et ceux de l’opposition, pour poser des questions, des questions et encore des questions. Nous voulions écarter le moindre a priori pour comprendre ce que les gens avaient à nous dire. Nous avons été aidé par Ali Ayadi, producteur algérien, pour l’organisation des entretiens. Nous avons ensuite travaillé sur le scénario
et l’avons soumis à nos interlocuteurs pour s’assurer que la fiction ne travestissait pas leur parole. Ce qui a été frappant, c’est le respect des Algériens pour notre liberté de pensée et de parole. Leur démarche était totalement sincère et la compréhension du film exacte.

L’animation donnait aussi un côté poétique au film grâce au traitement de l’image.

Frank Chiche sera l’invité des Chroniques rebelles de Radio Libertaire (89.4 et sur Internet) le samedi 26 janvier à 13h30.

Notes :

[1Je vous ai compris de Frank Chiche (France, 2012, 1h 25 mn). Scénario : Frank Chiche. Image : Bruno Romiguière. Décor : Jean-Pierre Guillon. Montage : Frank Chiche, Laurence Bawedin. Musique : Rachid Taha. Son : Mathias Léone. Interprétation : Karyll Elgrichi, François Deblock, Damien Zanoly, Fellag, Mourad Karoui, Laura Chiche, Chloé Stefani, Ayan Feli.

P.S. :

L’entretien avec Frank Chiche a eu lieu le 28 octobre 2012, lors du 34e Festival international du cinéma méditerranéen durant lequel son film, Je vous ai compris, a été projeté.

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