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Jean-Luc Debry
Paris entre les lignes
Article mis en ligne le 25 janvier 2017

par C.P.
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Paris défunt qu’une littérature buissonnière nous laisse entrevoir, se perd dans les ombres d’une mémoire brouillée. Nous n’en avons connu que son agonie, nous y sommes pourtant très attachés, non parce que le pittoresque nous séduit, mais bien parce que cette époque, cette « culture du zinc », ces lieux prolétariens par excellence, ces « assemblés du peuple », étaient les témoins d’une culture au sens anthropologique du terme. Ceux qui se souviennent de ce que fut jadis, sur la fin, la Mouffe, les Halles, Belleville, rue de Lappe, Saint-Germain et leurs troquets enfumés aux murs jaunis par la nicotine tenus par des bougnats à qui on ne la fait pas, peuplés d’originaux, de rebelles, tous pratiquant avec constance une dégustation permanente de rouge de qualité variable, ceux de Bercy n’étant pas les meilleurs comme chacun sait, ceux-là savent à quel point cet univers avait un esprit rebelle. Mais de Prévert à Doisneau, en passant par Maitre Yonnet [1], et Monsieur Bob [2] (Robert Giraud), sans oublier l’impertinent René Fallet, nous pouvons en savourer la richesse humaine, l’art de vivre en famille d’adoption, le tout nimbé de grande tolérance (au comptoir personne n’aurait eu l’idée de vous faire la leçon) et beaucoup de générosité (on ne règle pas que sa conso, on régale la compagnie, surtout si l’on a trois thunes en poche).

Ce Paris populaire, ce fut une langue au verbe haut, une sociabilité parfois orageuse mais toujours complice et aussi une forme de défis crânes lancés avec gouaille à la face des règles de la bienséance bourgeoise. Un Paris, qui voyait biffins, trimards et clochards, putes et gitans, paumés et crèves la dalle trinquer avec les ouvriers du cru et les artisans du coin de la rue, les artistes désargentés, les dandys et les bourgeois en goguette, un Paris où l’on partageait peines et ivresses et qui portait haut les couleurs de l’insolence et du sens de l’honneur que bien sûr, certains vendaient comme on se sépare de l’ultime preuve de son humanité ce qui donnait corps à ces personnages de roman noir qui traversent les récits d’un Léo Mallet ou les films de Carné et Prévert qui nous firent sentir si proche de leur fatum sans issue ; une humanité tragique en somme.

Un Paris de l’impertinence qui prônait, sans chichi, et avec noblesse, des valeurs comme l’amitié et la camaraderie. Toutes choses qu’ils pratiquaient comme une évidence et qui plus que tous étaient farouchement attachés à un sentiment de liberté qu’ils pouvaient payer parfois très cher car le refus — subi ou choisi — du salariat, le choix de la marginalité et l’alcool finissent souvent par conduire à la cloche, au sombre désarroi à qui l’on fait la nique en compagnie des potes, au tragique que l’on toise avec la dignité de ceux qui refuse de rendre les armes à la sagesse des enfants de Bouvard et Pécuchet et à la résignation. Et les femmes souvent en pâtissaient. Elles n’avaient pas le beau rôle, gamelles vides et argent du ménage bu avant même d’avoir touché sa paye, prostitution, et toutes les misères domestiques qui vont avec.

On y boit, on y mange à la bonne franquette, on y joue à la belotte, et l’on y parle une langue fleurie, vivace, piquante, un verbe inventif et imagé qui dévale avec vigueur le cours des conversations. Ce verbe, cette langue, cette culture est un torrent qui ruisselle sur la pente chaotique de ses vies qui échappent au cours tranquille de la moraline à deux balles des as de la soumission à un monde qui de toute façon, et quoi qu’ils fassent, les méprisait. Tout une humanité turbulente donc, des vies brisées parfois, hommes de peine, hommes de rien, où la débrouille l’emporte sur la résignation. Il était rare d’y côtoyer, perdus dans cette humanité imparfaite et qui ne cherchait pas à l’être, surtout pas, des gens qui se prenaient au sérieux, pontifiaient ou pire encore des faiseurs. Des grandes gueules… oui. Des génies de la tradition orale comme Yonnet et Giraud... oui. Mais point de ces caricatures d’eux-mêmes qui font commerce de leur médiocrité au nom, nous dit-on, d’une culture populaire devenue le décor de leur ambition mercantile. Et pourtant, il y avait parmi eux des poètes, des philosophes, des enfants tendres et amoureux, des errants las de tout sauf de la vie, attachés à leurs rues, amoureux du zinc, de leur chopine et de la solidarité qui liaient les uns aux autres malgré la déche, les jours sans, et, pour les plus chanceux d’entre eux, l’insalubrité de leurs logements.

Ce Paris dont l’Historien Louis Chevalier [3] dénonça l’assassinat, proie des prometteurs, de la prétention des technocrates, des marchands d’illusions et des trafiquants de rêves aseptisés, fut dés le milieu des années soixante à jamais refoulé dans les poubelles de la révolution anthropologique toujours en cours. Ce Paris fut l’âme des poètes, des adeptes avant l’heure de la dérive urbaine, ce Paris de Villon et de Prévert, en passant par Baudelaire, ce paris qu’aima Walter Benjamin et Klaus Mann, Paris des surréalistes, où l’on préférait vivre pauvre que riche ailleurs (Debord [4]) et de tous ceux qui surent se nourrir, en vivant avec cette faune populacière, de la noblesse de sa marginalité, de ses douleurs et du noir quotidien auquel les condamnait une origine sociale et géographique qui les vouait à la morne litanie de l’industrialisation, de la précarité, du dénuement. Ils se laissèrent inspirer par sa flamme insurrectionnelle — Jacques Yonnet, Jean Meckert et Robert Giraud furent des résistants et pas à la façon de ces opportunistes en quête de pouvoir, de ces hommes sans idéaux qui instrumentalisent ceux des autres pour satisfaire un narcissisme nauséeux.

Le souffle de l’esprit libertaire donnait alors de la vigueur aux cris de liberté, d’égalité et de fraternité (en ce temps là, Le Monde libertaire tirait en moyenne à plus de trente mille exemplaires et, en 1947, atteignit les cent mille exemplaires, y écrivaient de belles figures comme Brassens, Camus, Robin, et L’Auvergnat de Paris, où l’on retrouvait les signatures de Jacques Yonnet puis de son successeur Roger Giraud, tirait quant à lui à deux cent cinquante mille exemplaires) ; ce Paris désormais si loin de nous ; ce Paris dont nous ne connaissons plus de témoins directs, nous est suggéré dans l’œuvre de Monsieur Bob ( Le vin des rues — hélas épuisé — ; La petite gamberge ou Les lumières du Zinc), dans celle de Yonnet (Rue des maléfices et Les troquets de Paris), dans Le Beaujolais nouveau est arrivé de Fallet (si mal servi par le cinéma) ou, mais dans un registre empreint d’empathie, de délicatesse et de profonde tendresse, de notre chouchou Monsieur Callet dont les récentes rééditions sont l’occasion de le suivre dans ses excursions à travers « les quartiers de roture » [5].

Nous reste donc la littérature. Notre goût pour ces ambiances, notre désir de transmettre un peu de ce parfum de venelles sombres et les effluves de troquets avinés qui les caractérisent, de retrouver ses odeurs de poil à bois et de sciure répandue sur le sol où se mêlent mégots et traces de vins renversés par une main tremblante ou un rire malvenu, une manifestation intempestive d’impatience (il y a parfois des apostrophes malheureuses, aussi), et les conversations familières ponctuées de cris, de rires et de larmes, y trouve, parce qu’alors l’on respectait la langue, ses finesses et l’infinité de ses élégances, y compris dans la trivialité des petits riens et des colères qui sourdent dans le cœur de ceux dont on moque les appétences, notre goût pour ces ambiances y trouve donc, et avec quelle gourmandise, de quoi nous régaler en rapprochant autant qu’il nous est possible de le faire, à travers elle, de ces passions humaines qui, en ces temps, n’obéissaient pas encore totalement aux lois du spectacle devenu un rapport social comme le dénonça Guy Debord.

Allez à la bonne vôtre et surtout, surtout bonne lecture en compagnie de Fallet, Callet, Giraud et Yonnet. Et n’oubliez pas, dans un registre un peu différent, de relire et de relire encore Les coups [6].

Notes :

[1Troquets de Paris, éditions de l’échappée, collection Lampe tempête.

[2Monsieur Bob, Olivier Bailly, Stock, 2009, collection Écrivains.

[3Louis Chevalier, L’Assassinat de Paris, Calmann-Lévy, 1977 ; réédition Ivrea, 1997.

[4C’était à Paris, une ville qui était alors si belle que bien des gens ont préféré y être pauvres, plutôt que riches n’importe où ailleurs. Qui pourrait, à présent qu’il n’en reste rien, comprendre cela ; hormis ceux qui se souviennent de cette gloire ? Qui d’autre pourrait savoir les fatigues et les plaisirs que nous avons connus dans ces lieux où tout est devenu si mauvais ? Guy Debord, Œuvres, Paris, Gallimard (Quarto), 2006, p. 1357-1358.

[5Henri Calet, Huit quartiers de roture (Petit guide des dix-neuvième et vingtième arrondissements). Édition établie, présentée et annotée par Jean-Pierre Baril, avec un CD (INA, 1952) comprenant des extraits de la version radiophonique du texte Paris, Le Dilettante.

[6Jean Meckert, Les Coups, Folio, Gallimard, 2002. Annie Lebrun dit de ce livre en particulier et de l’œuvre de Meckert en général que « Presque toujours chez lui, et surtout dans Les Coups, qui est son premier livre et, je crois, le meilleur, le plus saisissant est sa façon d’évoquer en même temps ce que la vie, à partir de presque rien, peut apporter de merveilleux et combien cet enchantement d’être est fragile, toujours menacé d’être nié, bafoué, sans même qu’on s’en aperçoive.... » En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/07/12/annie-le-brun-meckert-est-l-antidote-de-celine_1732523_3260.html#O3k1vKTZj3Xk35Ye.99



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