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Alain Brossat
Les policiers n’en peuvent plus (2) - Embedded and Cie
Article mis en ligne le 21 janvier 2017
dernière modification le 25 janvier 2017

par C.P.
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On nous le répète sur tous les tons, et encore tout récemment sur double page, dans le quotidien de référence et sous la plume de ce que cet organe de la presse d’encadrement compte de plus décoratif : les policiers en ont marre, ras-le-bol, ils craquent, ils n’en peuvent plus, ils sont au bord du burn-out et du suicide et, pour certains, les deux pieds dedans, déjà.

Mais il se trouve que nous aussi, gens ordinaires, quotidiennement exposés à la violence et l’arbitraire policiers, et qui sommes infiniment plus vulnérables et nombreux que les susdits, en avons plus qu’assez des inconduites et abus de pouvoir routiniers, comme institués, de ces corps répressifs et qui vont chaque jour en empirant. Comment se fait-il donc que tout ou presque ce qui s’écrit dans les journaux à propos de la police et autres corps répressifs assimilés le soit du point de vue du dit malaise ou mal-être de ceux-ci et jamais (ou presque) de l’expérience que les gens ordinaires, citoyens en titre ou non, ont de ceux-ci, de leurs façons de faire et de mal faire – et dont ils font quotidiennement les frais ?

Pourquoi faut-il que lorsque Le Monde décide d’enquêter en profondeur sur la question, son mouvement naturel soit d’embedder une de ses plumes dans un commissariat de banlieue plutôt que de recueillir les témoignages et récits des populations diverses qui, dans ces quartiers et d’autres, ont quotidiennement à faire à la police, dans des circonstances tout aussi diverses ? Comment se fait-il que, manifestement, cette expérience collective que les gens ordinaires, le peuple si vous voulez, pour parler un ton plus haut, ont de la police compte manifestement pour si peu pour les journaux ? Sur quelles obscures affinités électives et connivences ataviques un tel geste prospère-t-il ? Grattez un peu le gazetier et vous finirez toujours par tomber sur un fouille-merde qui prend des pots avec les flics et fait ses petites affaires avec eux, dirait Karl Kraus... Sans aller jusque là, force est de constater que dans le climat politique (ultra-sécuritaire, vindicatif, bilieux, autoritaire...), le premier mouvement de la presse d’encadrement et du journalisme de connivence (à peu près tout le spectre médiatique, donc) est d’épouser la doxa gouvernementale qui consiste aujourd’hui à faire du policier LA victime élective. Si vous voulez avoir une notion pratique de l’inaltérable constance avec laquelle se délite ce que l’on appelait naguère la conscience politique (qui inclut, en l’occurrence, la conscience professionnelle) des dites élites de ce pays, mesurez la distance qui, dans la pratique de l’écriture essayiste-journalistique, sépare le quai d’Ouistreham du commissariat de Sarcelles. [1]

Si vous voulez également avoir une notion, même générale, de ce que les usages et pratiques policiers courants font aux gens, le mieux est encore de les interroger, plutôt que vous laisser embarquer dans une voiture de patrouille en maraude dans un quartier réputé chaud. A substituer ainsi l’enquête sur les états d’âme policiers à l’investigation sur les conduites et pratiques policières (qui sont, quand même, l’objet du souci de la majorité des gens, davantage que les bleus à l’âme de quelques milliers de bleus), le journaliste se condamne infailliblement à décrire le monde du point de vue de la police et donc à s’offusquer, exemple entre cent, de ce que le jeune d’origine coloniale que contrôle dans une cage d’escalier une patrouille de police qui n’a rien trouvé de meilleur à se mettre sous la dent, tutoie d’emblée le flic qui lui fait face — sans jamais se demander d’où provient ce tutoiement et s’il est d’usage que la BAC, lorsqu’elle opère dans les quartiers, vouvoie poliment les jeunes blacks et beurs qu’elle contrôle et interpelle... Ce n’est pas, en tout cas, ce que nous en dit l’ouvrage de référence en la matière, celui de Didier Fassin... [2] Ou bien alors, se pourrait-il que dans le monde enchanté de l’état d’urgence infini, la règle désormais établie serait que la police tutoie libéralement le tout-venant appelé, lui, à la vouvoyer respectueusement ?

C’est donc dans les interstices du reportage embedded et réalisé avec la bénédiction du nouveau ministre de l’Intérieur (socialiste d’ordre et de cour) que se laisse entrevoir ce que des Cahiers de doléances rassemblant les récits et témoignages d’expérience avec la police et corps assimilés proposés par les gens ordinaires constitueraient en fait massif. Par exemple : que le plus ordinaire d’une garde-à-vue dans un commissariat de police français inclut cette forme d’humiliation et, pour dire les choses distinctement, de torture de basse intensité consistant à empêcher les personnes retenues d’accéder aux toilettes à leur gré. Ce qui a pour effet de transformer les locaux de garde-à-vue en cloaques et de permettre, en toute logique autoprédictive, de permettre aux policiers de mettre en scène aux yeux de l’enquêteur complaisant les duretés de leur métier... Tous ceux qui ont étudié les conditions concentrationnaires connaissent par cœur ce tour rhétorique de la chiourme : si les lieux de détention sont dans dans conditions si déplorables, c’est que ceux qui y sont assignés sont des porcs.

Ce n’est pas parce qu’ils sont nés avec du sang antiflic dans les veines que tant de gens ordinaires qui ont eu affaire à la police sont habités, dès lors qu’il évoquent cette expérience, par des affects aussi intenses que révolte, dégoût, mépris, accablement et, parfois, pourquoi le cacher, haine — le slogan répercuté de manif en manif par une partie de la jeunesse qui refuse dé céder à l’intimidation — tout le monde déteste la police — n’est pas tombé du ciel. Récemment, dans le contexte de l’attentat de Noël à Berlin, de nombreuses photos ont montré des policiers allemands portant, sur le dos de leur uniforme et en gros caractères, lisibles à distance, le numéro d’identification de chacun d’entre eux. Les policiers français, eux, encouragés en cela par leurs syndicats, rechignent à porter leur matricule de manière visible, ils le dissimulent parfois au mépris de la loi et du règlement lors de certaines interventions litigieuses (manifs), encouragés en cela par leur hiérarchie. Des premiers, nous serions portés à dire benoîtement qu’ils n’ont rien à cacher, des second, si. C’est dans le même esprit d’hostilité à l’égard de tout dispositif destiné à exposer ou contrôler son action que la corporation policière s’est toujours opposée à ce que soient enregistrés les interrogatoires réalisés dans le cadre des garde-à-vue...

Le 29 décembre 2016, un entrefilet paru dans les journaux nous informait que les trois policiers condamnés en première instance pour avoir blessés au Flash-ball des manifestants en 2009, l’un d’eux ayant perdu un œil à l’occasion, faisaient appel . Or, ces violences sauvages à tous égards n’avaient donné lieu qu’à des condamnations à des peines de prison avec sursis ouvrant la voie à une poursuite de la prometteuse carrière de cette engeance dans la police. Mais c’en était déjà trop – ce que veulent les policiers qui éborgnent, blessent et tuent à l’occasion d’interventions qui « dérapent », c’est l’impunité pure et simple. Le pouvoir socialiste décrépit, prosterné depuis le début de la frairie policière devant cet activisme d’un genre nouveau, s’en vient, dans un dernier sursaut, donner la main au journalisme d’encadrement pour revigorer l’esprit de police dans notre beau pays — en proposant une loi destinée à « réformer l’emploi des armes à feu » par les dites forces de l’ordre, promesse d’une multiplication automatique des abus sanglants et bavures policiers dans le futur rapproché.

Notes :

[1Florence Aubenas : Le quai de Ouistreham, Editions de l’Olivier, 2011.

[2Didier Fassin : La force de l’ordre – une anthropologie de la police des quartiers, Seuil 2011.



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