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Régis Meyran
Crise identitaire ?
Article mis en ligne le 21 janvier 2017

par C.P.
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La dénonciation de la "crise identitaire" supposée affecter la France est une construction idéologique qui fonctionne comme une machine de guerre mobilisée par l’extrême droite pour attirer à elle les laissés-pour-compte de la société actuelle. Dans une époque soumise à la dictature de l’émotion, cette rhétorique est reprise par les politiques de tous bords et par un grand nombre de journalistes.

Depuis les années 2000, la « crise identitaire » est devenue un poncif de l’extrême droite, qui affirme vouloir défendre l’identité blanche, chrétienne et nationale contre ses ennemis supposés : les musulmans, entre autres. Aujourd’hui, cette rhétorique a envahi tout l’espace politique. En février 2012, devant des étudiants du syndicat de droite l’Uni, Claude Guéant affirmait : « nous devons protéger notre civilisation » car « toutes les civilisations ne se valent pas. » Lors de dernières élections municipales, à Toulon, l’affiche de campagne du candidat FN, Jean-Pierre Waquet, comportait le slogan suivant : « Protéger notre identité culturelle. » Plus généralement, on constate l’augmentation des mouvements autoproclamés « identitaires » qui entendent défendre la « culture française » et les « traditions françaises », voire même les « petits Blancs » supposés menacés par les minorités ethno-raciales envahissant le pays, ou par la logique « diversitaire » qui favoriserait ces minorités au détriment des prolétaires dits « de souche. » La protection de « l’identité culturelle » est également défendue par l’écrivain Renaud Camus dans le cadre de sa pseudo-théorie du « grand remplacement », et par des personnalités comme Robert Redeker ou Dominique Venner [1]. Quant aux théoriciens du « racisme anti-blanc », on compte parmi eux les philosophes Pierre-André Taguieff et Alain Finkielkraut.

Aujourd’hui, un pas supplémentaire a été franchi. Dans les médias dominants, politiques, journalistes, experts et pseudo-intellectuels pérorent sur la « crise identitaire » supposée affecter gravement le pays : Alain Duhamel dans le journal Libération, Pascal Célérier sur le site « Boulevard Voltaire » ou encore François Hollande sur France Inter le 5 janvier 2015, à propos du chauffard fou (et non terroriste) de Dijon qui avait renversé des piétons en criant « Allah Akbar. » De même le politologue Laurent Bouvet dans son dernier livre ainsi sous-titré : Sortir du malaise identitaire français. Par-delà des différences qu’il ne s’agit pas de nier, tous semblent d’accord pour estimer que l’identité française est désormais menacée en raison des effets de la mondialisation et de l’importance de l’islam. Ces analyses sont confortées par des sondages, tel celui effectué par le CSA au lendemain des attentats de Paris et de Saint-Denis en 2015. Selon cette étude d’opinions, 67 % des « Français avaient le sentiment » qu’une « menace » pesait« sur l’identité de la France. » Après les attentats du 13 novembre, ils sont « 70 % » cependant que 72 % d’entre eux estiment vivre « dans une société qu’ils ne jugent pas assez égalitaire. [2] » Passons sur le fait qu’il semble difficile de mesurer objectivement un sentiment de menace identitaire ou culturelle (ce qui fait appel à des représentations imaginaires et à des représentations politiques, non réductibles à la question trop ouverte « vous sentez-vous menacé dans votre identité ? ») et de le comparer à l’insécurité économique (qui est faite de problèmes concrets ; ne pas pouvoir payer son loyer ou son repas du soir, par exemple). Il faut surtout souligner la grande imprécision de cette rhétorique de la crise identitaire. En effet, soutenir que « les Français » se sentent menacés par « la mondialisation » ne signifie pas grand-chose. Les crises économiques successives que nous subissons de plein fouet ne sont pas dues à « la mondialisation » (certains font remonter ce phénomène à la Première Guerre mondiale, d’autres au XVe siècle voire à l’Empire romain) ; elles sont en partie les conséquences de choix économiques : triomphe du néolibéralisme, poids des dettes publiques et politique d’austérité imposée par l’Union Européenne aux Etats membres. De là l’explosion du chômage, de la précarité, de la pauvreté et l’augmentation du nombre de SDF, etc.

Quant à la menace que constituerait l’islam, on estime qu’en France les musulmans représentent 8% de la population, ce qui en fait la deuxième religion pratiquée, dans un pays où la majorité des personnes se déclare athée. Pas de « grand remplacement » en vue, sauf dans la tête de phobiques comme Renaud Camus ou Michel Houellebecq. D’ailleurs, l’immigration n’augmente pas de façon significative et nombre d’économistes estiment que le marché du travail s’adapte automatiquement au nombre de travailleurs supplémentaires, qui sont aussi des consommateurs [3].

Enfin la crise identitaire désignerait un effondrement des valeurs ou de la culture dans notre beau pays ? Là encore, le raisonnement est pour le moins fragile. Entre la production de « haute culture » consacrée par les élites (de Montaigne à Proust) et les grands artistes populaires (de Brassens à Ferré), les productions issues des sous-cultures régionales ou ultramarines (de Nougaro à Edouard Glissant), et les apports culturels successifs des différentes vagues migratoires ou de leurs enfants nés en France (de Cavanna à Kechiche et Marie Ndiaye), difficile d’affirmer que la France perd ses repères culturels. Invoquer constamment la crise identitaire est une construction idéologique qui fonctionne comme une machine de guerre mobilisée par l’extrême droite pour attirer à elle les laissés-pour-compte de la société actuelle en captant leurs angoisses dans un « marché politique » bouleversé par l’effondrement des projets progressistes et révolutionnaires. De peur d’être dépassés, les partis de gouvernement, à droite comme à gauche, ont fait leur cette thématique.

La victoire de l’idéologie identitaire est enfin consacrée par des médias dominants qui, pris dans l’enchaînement hypnotique des commentaires en « temps réel », reprennent souvent mot pour mot les éléments de langage élaborés par les différents partis. Ajoutons à cela plusieurs éditorialistes qui, de Natacha Polony à Eric Zemmour et sous couvert de journalisme, se font les promoteurs de cette idéologie. Dans ce contexte, la « crise identitaire » tend à devenir une « réalité » qui produit des effets réels en raison de son invocation permanente dans l’espace public. À l’heure du tweet et des réseaux sociaux, une telle situation témoigne d’une grande paresse intellectuelle et d’une démagogie politique croissante ; l’ensemble permet de faire passer cette fragile construction pour un problème majeur.

Notes :

[1Ce journaliste d’extrême droite, persuadé que la France perdait ses repères identitaires puisque menacée par l’immigration afro-maghrébine et par le mariage homosexuel, se suicida en 2013 dans la cathédrale Notre-Dame-de-Paris.

[3Xavier Chojnicki & Lionel Ragot, L’immigration coûte cher à la France. Qu’en pensent les économistes ?, Les Echos/Eyrolles, 2012.

P.S. :

Régis Meyran est anthropologue, chercheur (HDR) associé à l’Université de Nice et journaliste. Il a notamment publié Le Mythe de l’identité nationale (Paris, Berg International, 2009) et (avec Valéry Rasplus) Les Pièges de l’identité culturelle (Paris, Berg International, 2014). Il travaille à la collection de livres d’entretiens « Conversation pour demain » chez Textuel, dernier titre paru : François Cusset, La Droitisation du monde (Paris, Textuel, 2016). Il co-dirige un ouvrage à paraître : Laurence de Cock, Régis Meyran (dir.), Paniques identitaires, Vulaines sur Seine, Editions du Croquant, 2017.
19 décembre 2016 / Les mots en campagne

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-mots-en-campagne/article/191216/crise-identitaire



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